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Full text of "Barcelone et les grands sanctuaires catalans"

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M^Âââ^ 


j  JDIÏE  D 


LES   VILLES    D  ART    CÉLÈBRES 


BARCELONE 


Grands  Sanctuaires  Catalans 


MÊME  COLLECTION 


Athènes,  par  Gustave  Fougères,  i68  gravures. 

Avignon  et  le  Comtat-Venaissin,  par 
André  Hallays,  127  gravures. 

Bàle,  Berne  et  Genève,  par  Antoine  Sainte- 
Marte  Perrin,  115  gravures. 

Blois.  Chambord  et  les  Châteaux  du 
Blésois,  par  Fernand  Bournon,  ioi  gravures. 

Bologne,  par  Pierre  debouchaud,  ia4gravures. 

Bordeaux,  par  Ch.  Saunier,  105  gravures. 

Bourges,  et  les  Abbayes  et  Châteaux  du 
Berry,  par  G.  Hardy  et  A.  Gandilhon, 
124  gravures. 

Bruges  et  Ypres.  par  Henri  Hymans, 
I  lO  gravures. 

Bruxelles,  par  Henri  Hymans,  137  gravures. 

Caen  et  Bayeux,  par  H.  Prentout,  i04grav. 

Carthage,  Timgad,  Tébessa.  et  les  villes 
antiques  de  l'Afrique  du  Nord,  par  René 
Gagnât,  de  l'Institut.  113  gravures. 

Clermont-Ferrand.  Royat  et  le  Puy-de- 
Dôme,  par  G.  Desdevises  du  Dézert  et 
L.   Bréhier,    142  gravures. 

Cologne,  par  Louis  Réau.  127  gravures. 

Constantinople,  par  H.  Barth,  103  grav. 

Cordoue  et  Grenade,  par  Ch.-E.  Schmidt, 

97  gravures. 
Cracovie,  par  Marie-Anne  de  Bovet,  118  grav. 
Dijon    et    Beaune,     par     A.    Kleinclausz, 

121  gravures. 
Dresde,  par  G.  Servières,  119  gravures. 
Florence,  par  Emile  Gebhart,  de  l'Académie 

française,  176  gravures. 
Fontainebleau,  par  Louis  D1MIER,  109  gravures. 
Gand  et  Tournai,  par  Henri  Hymans,  laograv. 
Gènes,  par  Jean  de  Foville,  130  gravures. 
Grenoble  et  "Vienne,  par  Marcel  Rey.mond, 

118  gravures. 
Le  Caire,  par  Gaston  Migeon,    133    gravures. 

Londres,  Hampton  Court  et  "Windsor,  par 

Joseph  Aynard,  164  gravures. 

Milan,  par  Pierre-Gauthiez,  109  gravures. 

Moscou,  par  Lonis  Léger,  de  l'Institut, 
93  gravures. 


Munich,  par  Jean  Chantavoine,  134  gravures, 

Nancy,  par  André  Hallays,  118  gravures. 

Naples  et  son  Golfe,  par  Ernest  Lémonon, 
124  gravures. 

Nîmes.   Arles,  Orange,    par   Roger   Peyrh, 

85  gravures. 

Nuremberg,  par  P.-J.  Rée,   106  gravures. 

Oxford  et  Cambridge,  par  Joseph  Aynard, 

92  gravures. 

Padoue    et    "Vérone,     par     Roger    Peyrb, 

128  gravures. 

Palerme  et  Syracuse,  par  Charles  Diehl, 

129  gravures. 

Paris,  par  Georges  Riat,  151  gravures. 

Poitiers  et  Angoulême.  par  H.  Labbé  de 
LA  Mauvinière,  113  gravures. 

Pompéi  (Histoire  —  Vie  privée),  par  Henry 
Thedenat,  de  l'Institut,  123  gravures. 

Pompéi  (Vie  publique),  par  Henry  Thedenat, 
de  l'Institut,  77  gravures. 

Prague,  par  Louis  Léger,  de  l'Institut,  m  grav. 

Ravenne,  par  Charles  Diehl,  i}4  gravures. 

Rome  (l'Antiquité),  par  Emile  Bertaux, 
141  gravures. 

Rome  (Des  catacombes  à  Jules  II),  par  Emile 
Bertaux,  117  gravures. 

Rome  (De  Jules  II  à  nos  jours),  par  Emile 
Bertaux,  100  gravures. 

Rouen,  par  Camille  Enlart,  108  gravures. 

Séville,  par  Ch.-Eug.   Schmidt,   m  gravures. 

Saint-Pétersbourg,  par  Louis  Réau,  130  gra- 
vures. 

Stockholm  et  Upsal,  par  Lucien  Maury 
i  28  gravures. 

Strasbourg,  par  Henri  Welschinger,  de  l'Ins- 
titut, 117  gravures. 

Tours  et  les  Châteaux  de  Touraine,  par 
Paul  Vitry,  107  gravures. 

Troyes  et  Provins,  par  L.  Morel  Payén, 
120  gravures. 

Tunis  et  Kairouan,  par  Henri  Saladin, 
iio  gravures. 

Venise,  par  Pierre  Gusman,  130  gravures. 

Versailles,  par  André  Pératé,   149  gravures. 


ÉVREUX,     imprimerie     CH.     HERISSE  Y.     PAUL    HERISSE  Y,     SUCC^ 


Les  Villes  d'Art  célèbres 


BARCELONE 


ET     LES 


Grands  Sanctuaires  Catalans 


ji/  PAR 

G.   DESDEVISES    DU    DEZERT 

DOYEX     DK     LA     FACULTK     DKS     LETTRKS     DK     ('l,KRM(  )NÏ  -  KKRR  A  N  D 


Ouvrage  illustré  de  U4  gravures 


PARIS 

LIBRAIRIE  RENOUARD,   H.   LAURENS,   ÉDITEUR 

6,     RUE    DE    TOUR X ON,     6 
Tous  droits  de  traduction  et  de  reproduction  réservés  pour  tous  pays. 


Copyright  by  Henri  Laurens,  1913. 


l'h.,1..  .\.   I..I-1 


Barcelone.  —  Avenue  du  Port. 


BARCELONE 


CHAPITRE   PREMIER 

LA   CATALOGNE 


Aujourd'hui  divisée  en  quatre  provinces  :  Girone,  Barcelone,  Tarra- 
gone-et  Lérida,  l'antique  principauté  de  Catalogne  a  cessé  de  former  un 
corps  autonome  au  sein  de  la  monarchie  espagnole,  mais  elle  est  fière 
d'être  une  des  régions  les  plus  industrieuses,  les  plus  riches  et  les  plus 
éclairées  de  l'Espagne  ;  eUe  espère  reconquérir  un  jour  le  droit  de  s'admi- 
nistrer elle-même,  comme  elle  a  déjà  retrouvé  sa  langue  et  son  art. 

Les  travaux  les  plus  récents  de  l'érudition  catalane  semblent  prouver 
qu'à  l'époque  romaine  la  population  fut  très  inégalement  répartie  à  la  sur- 
face du  pays.  Tarragone  était  la  capitale  de  toute  l'Espagne  et  jouissait 
des  mêmes  privilèges  que  Rome.  EUe  possédait  un  magnifique  temple 
d'Auguste,   des  basiliques,   des  thermes,   un  théâtre,   un  amphithéâtre,   un 


LA   CATALOGNE 


cirque  ;  un  arc  de  triomphe  existe  encore  à  Bara  près  de  la  ville.  Barcelone 
a  gardé  des  restes  de  son  enceinte  ;  trois  colonnes  de  son  temple  d'Hercule 
sont  encore  debout.  Un  temple  a  été  découvert  à  Vieil  (Ausona)  en  1882. 
Les  fouilles  d'Empories  ont  permis  de  constater  l'existence  de  quatre  cités 
successives  :  la  ville  ibérique,  la  ville  phénicienne,  la  ville  grecque,  la  ville 
romaine.  L'aqueduc  de  Tarragone.  les  ponts  de  Martorell  et  de  Manresa  sont 

comparables  aux  ponts  du  Gard 
et  de  Saint-Chamas.   Des  ther- 
mes ont  été  retrouvés  à  Caldas 
de  Malavella,  Caldas  de  Mombuy 
et  Calafell.  Des  monuments  fu- 
néraires   importants    subsistent 
à  Fabara  et  à  Vilarrodona  ;  les 
musées   de  la   principauté   ren- 
ferment   d'intéressantes   collec- 
tions    de     sarcophages     et    de 
mosaïques.     Le     pa3's     semble 
cependant  avoir  été  peu  habité. 
La  domination  wisigothique 
a  duré  plus  de  trois  siècles   en 
Catalogne  et  bien  rares  sont  les 
WÊàÂ^I^ÊSSU^XkW^MÊ^M^^^^^^^^Ê      vestiges  de  cette  lointaine  épo- 
HBHl^^^i  l^S^^ii'^^^^^^^^H      que.     Quelques     auteurs    attri- 
-  -"^^^^^^^M      buent  aux  Wisigoths  l'enceinte 

extérieure  de  la  Azuda  de  Lé- 
rida.  Un  ensemble  plus  intéres- 
sant est  constitué  par  les  trois 
petites  églises  de  Tarrassa,  qui 
semblent  avoir  fait  autrefois  partie  de  la  basilique  épiscopale  d' Egara. 
L'une  d'elles,  le  baptistère,  dédiée  aujourd'hui  à  saint  Michel,  rappelle  les 
baptistères  italiens,  le  Cristo  de  la  I^uz  de  Tolède  et  notre  église  caro- 
lingienne   de    Germiny-des-Prés. 

L'époque  arabe  a  laissé  peu  de  traces  en  Catalogne.  Un  mirhab  encastré 
dans  le  mur  du  cloître  à  la  cathédrale  de  Tarragone,  une  inscription  cou- 
fique  à  la  cathédrale  de  Tortose,  et  c'est  à  peu  près  tout. 

La  reconquête  chrétienne  commença  de  bonne  heure.  Dès  801,  Louis 
le  Pieux,  roi  d'Aquitaine,  reprenait  Barcelone  et  fondait  l'État  catalan. 
L'histoire  de  la  «  Marche  d'Espagne  «  est  très  obscure.  On  voit  les  comtes 
franks  appeler  dans  le  pays  des  colons  de  la  France  méridionale,  qui  font 


Fragments  d'architecture  romaine  (Musée  provincial 
de  Tarragone). 


LA   CATALOGNE  3 

de  la  contrée  une  province  de  langue  d'oc,  peu  à  peu  les  comtes  de  Barcelone 
établissent  leur  suzeraineté  sur  les  comtes  locaux  qui  gouvernaient  les  divers 
cantons  de  la  :ylarche.  Ils  étendent  leur  autorité  au  Nord  des  Pyrénées  et 
dominent  un  moment  jusqu'en  Provence.  En  1151,  le  comte  Raymond 
Bérenger  IV  devient  roi  d'Aragon  par  son  mariage  avec  Pétronille,  héri- 


Tarragone. 


Arc  de  Bara. 


tière  de  ce  royaume.  La  conquête  des  Baléares  et  de  Valence  complète  la 
confédération  catalane-aragonaise,  dont  la  Catalogne  resta  toujours 
membre  principal  et  prépondérant. 

La  période  qui  s'étend  duxiie  au  xvi*^  siècle  marque  l'apogée  de  la  puis- 
sance catalane.  La  province  se  couvre  de  châteaux,  d'églises  et  de  monas- 
tères, d'une  architecture  robuste  et  simple,  qui  s'inspire  des  écoles  romanes 
françaises  du  Poitou,  de  la  Bourgogne  et  de  la  Provence.  Dans  le  courant 
du  xiiie  siècle  le  style  gothique  pénètre  en  Catalogne,  mais  le  gothique 
catalan  procède  des  écoles  languedociennes  et  n'est,  pour  ainsi  dire,  qu'un 


BARCELONE 


roman  enhardi.  Avec  le  xv^  siècle  se  manifestent  en  Catalogne  les  influences 
flamandes  et  italiennes.  La  Catalogne  a  ses  quattrocentistes,  dont  les 
œuvres  puissantes  et  naïves  ornent  encore  quelques  églises  et  remplissent 
les  musées  locaux.  Les  sculpteurs  semblent  s'inspirer  des  modèles  flamands 
et  germaniques  et  préférer  la  richesse  à  l'élégance.  Il  y  a  contradiction  notoire 

entre  la  sécheresse  des  lignes 
architecturales  et  l'exubérance 
de  la  décoration  appliquée  à 
telle  ou  telle  partie  du  mobi- 
lier des  églises  ;  le  goût  national 
a  changé  et  l'influence  étrangère 
ne  fut  pas  toujours  avantageuse. 
Cependant  la  Renaissance  ita- 
lianisée a  laissé  çà  et  là  de  jolis 
détails  dans  les  hôtels  particu- 
liers des  grandes  villes  et  sur  les 
tombes  des  princes. 

A  la  lin  du  xvi^  siècle,  l'art 
catalan  a  perdu  toute  origina- 
lité. La  province  souffre  de 
l'épuisement  général  de  l'Es- 
pagne et  n'a  même  pas,  comme 
la  Castille,  la  ressource  de  s'en- 
richir par  le  commerce  de  l'Amé- 
rique. Il  faut  être  Castillan  pour 
faire  le  négoce  avec  les  Indes. 
La  longue  guerre  des  Ségadors 
(1640- 165  9),  qui  aurait  pu  don- 
ner la  Catalogne  à  la  France, 
laissa  la  principauté  appauvrie. 
La  guerre  de  Succession  y  rallu- 
ma la  révolte  et  lui  coûta  ses  privilèges  (1705-1714).  La  Catalogne  vécut  alors 
les  plus  tristes  années  de  son  histoire  ;  sauf  quelques  échantillons  curieux 
du  style  baroque,  et  les  noms  de  Viladomat  et  d'Amadeu  d'Olot,  l'his- 
toire de  l'art  catalan  est  alors  presque  sans  intérêt.  Mais,  en  1772, 
Charles  III  ouvre  le  commerce  des  Indes  à  l'activité  catalane  et  presque 
aussitôt  le  pays  commence  à  secouer  sa  léthargie.  La  Catalogne  prit  la  part 
la  plus  brillante  aux  guerres  soutenues  par  l'Espagne  contre  la  France  de 
1793  à  1795  et  de  1808  à  1814.  Elle  se  jeta  avec  ardeur  dans  les  luttes  poli- 


Barcelone. 


Pili.lu  A.  InliliH  \iaZH. 

Colonnes  du  temple  d'Hercule. 


LA   CATALOGNE  ^ 

tiques,  d'où  est  sortie  l'Espagne  moderne,  et  si  la  principauté  n'a  pas  récu- 
péré ses  privilèges  historiques,  elle  s'est  peuplée  et  enrichie,  sa  vitalité  s'est 
affirmée  par  une  très  brillante  renaissance  littéraire  et  artistique  ;  les  pro- 
grès réalisés  par  elle  depuis  cinquante  ans  semblent  lui  promettre  le  plus 
glorieux  avenir. 


Plioto  du-  r.Vutrur 


Cloître  d'Elne. 


Paseo  et  monument  de  Christophe  Colomb. 


CHAPITRE  II 


BARCELONE 


C'est  du  sommet  du  Tibidaho  qu'il  faut  regarder  Barcelone.  L'horizon 
n'est  borné  au  Nord  que  par  les  Pyrénées,  au  Sud  par  les  massifs  qui  domi- 
nent Tortose.  A  l'ouest,  la  citadelle  fantastique  du  Montserrat  darde  au- 
dessus  des  pinières  et  des  pentes  dénudées  ses  pointes,  ses  flèches,  ses 
aiguilles.  Au  levant,  la  vue  s'étend  sur  la  mer  jusqu'à  Majorque.  Au  pied 
de  la  montagne,  entre  la  colline  rouge  de  Montjuich  et  la  riche  vallée  du 
Besos,  semée  de  gros  bourgs  et  de  villas,  la  cité  comtale,  la  laborieuse  et 
riche  Barcelone,  emplit  la  plaine  de  ses  maisons  et  de  ses  édifices.  La  masse 
confuse  de  la  vieille  ville  se  presse  entre  l'allée  verte  de  la  Rambla  et  les  ver- 
dures du  parc;  les  clochers  robustes  des  églises  émergent  des  maisons  rous- 
sâtres,  la  flèche  neuve  de  la  cathédrale  se  dresse  avec  une  grâce  juvénile 
entre  les  lourdes  tours  octogones  des  transepts,  les  campaniles  de  Sainte- 
Marie-de-la-Mer  s'érigent  au  lointain  comme  des  minarets.  Au  delà  de  la 
palmeraie  qui  marque  la  place  de  Catalogne,  la  ville  neuve  aligne  ses  rues 
immenses  coupées  par  la  Rambla  de  Catalogne,  la  grande  avenue  de  Gracia 


HAR^Kl-(>^'I•' 


et  la  promenade  de  Saint-Jean.  Les  n.aisons  gagnent  sans  cesse  -  '^  P'-^^ 
s  a^.Lent  vers  les  comnrnnes  suburbaines,  les  bloquent,  les  englobent,  les 
n.  en  us  leur  poussée  irrésistible.  Sans,  Pedralbes,  Sarria,  San.t-Gerva^ 
1::  Graeia":  Saint-Martnr  de  Provensals  Pueblo  N-o  sont  — 
et  fout  déià  virtuellement  partie  intégrante  de  1  nnniense  cite.  Les  statistiques 
dom  ntTBa  celonne  ,60  000  habitants,  mais  avec  sa  banlieue,  elle  atteint 
"Les  et  constitue,  sans  conteste  possible,  la  première  et  la  plus  M- 


Rembla  del  Centro. 


^2t:;::ine  ::::=a^^-- --  r:.— astiq.es 

t  parc  ctu  font'songer  à  quelque  cité  de  l'avenir,  vouée  à  la  PaiK  et  a  la 


Les  Barcelonais  sont  fiers  de  leur  ^lUe  ;  il  n'est  pas  de  sentiment  plus 
iust^ni  pu    respectable,  et  l'étranger  se  laisse  bien  vite  prendre  au  charm 
de  la  vilirttelligente  et  hardie,  qui  a  su  garder  presque  tous  les  joyaux  de 
son  passé  et  s'enrichir  sans  s'enlaidir,  ni  se  vulgariser. 


BARCELONE 


I.    —  I.A   VIEII.LE  VII.I.E 


Barcelone  fut  probablement  à  l'origine  une  colonie  de  Marseille.  Elle 
passa  ensuite  aux  mains  des  Carthaginois  et  des  Romains.  Son  enceinte 
romaine  offrait  un  développement  d'environ  1.400  mètres,  mesurant 
300  mètres  de  largeur  sur  430  mètres  de  longueur.  Deux  grandes  voies  la 
coupaient  en  croix  ;  l'une  de  la  Place  neuve,  où  la  muraille  romaine  est 


l'iiutu  A.  ïuldra  \  iazu. 


Vue  générale  de  la  Sagrada  Familia. 


encore  visible  jusqu'à  la  place  de  Regomir,  l'autre  de  la  rue  du  Call  à  la  place 
de  l'Ange,  ou  du  Castrum  Vêtus  au  Castmm  Novum,  comme  on  disait  au 
moyen  âge.  Cent  cinquante  inscriptions  recueillies  dans  le  Corpus  Inscrip- 
tionum  latinarum  (T.  II  et  Supplément)  attestent  la  prospérité  de  la  petite 
ville  romaine  de  Colonia  Faventia  Julia  Augusta  Pia  Barcino. 

C'est  avec  ses  murailles  romaines  que  Barcelone  résista  en  yy^  aux 
envahisseurs  arabes,  qui  lui  accordèrent  une  capitulation  honorable.  C'est 
la  vieille  cité,  toujours  debout,  que  Louis  le  Pieux  reconquit  en  801,  et 
qu'Almanzor  dévasta  en  985.  Benjamin  de  Tudèle,  qui  la  vit  en  1160,  la  décrit 
comme  une  cité  de  médiocre  étendue,  mais  très  commerçante.  «  Cette  ville, 
dit-il,  est  petite,  mais  belle,  sur  le  bord  de  la  mer.  Les  marchands  y  abor- 
dent de  tous  côtés  pour  le  commerce.  Il  en  vient  de  la  Grèce,  de  Pise,  de  Gênes, 


BAKrKl.ONH  9 

de  la  vSicile,  d'Alexandrie  d'Egypte,  de  la  terre  d'Israël  et  de  tous  les  lieux 
circonvoisins.  » 

Cependant  Barcelone  se  sentait  à  l'étroit  dans  ses  vieilles  murailles. 
Les  faubourgs  du  Pré-aux-Bœufs  (Bovaria,  Boqueria),  de  Saint-Pierre-du- 
Puellier  (Sant  Pcdre  de  les  Pucllcs)  et  du  Pin  se  peuplaient  chaque  jour 
davantage.  Le  port  se  bordait  de  maisons,  lui  1287,  commencèrent  les 
travaux  d'une  nouvelle  enceinte  qui  ne  fut  complètement  achevée  que  vers 
le  milieu  du  xvi«^  siècle.  Klle  offrait  un  périmètre  de  4.890  mètres  et  était 


Ir'lioto  .v.  Tolilia  Viaz.i 


Le  Palais  de  justice  et  la  Promenade  de  Saint-Jean. 


percée  de  dix  portes  ;  mais  elle  s'arrêtait  à  la  Rambla  et  laissait  à  découvert 
les  faubourgs  populaires  qui  s'étendaient  au  sud-ouest  jusqu'au  pied  du 
:\rontjuich.  En  1614,  Philippe  III  fit  commencer  le  fort  du  Montjuich,  armé 
pour  la  première  fois  en  1640,  au  début  de  la  guerre  des  Ségadors.  Le  fort 
actuel  date  de  1705  et  a  plus  souvent  servi  à  combattre  la  ville  qu'à  la  gar- 
der. En  1632,  on  entreprit  la  construction  des  remparts  destinés  à  protéger 
les  faubourgs  situés  en  avant  de  la  Rambla.  Les  travaux  durèrent  tout 
le  xviie  siècle  et  ne  furent  achevés  qu'en  1697.  Après  la  guerre  de  Succession, 
Philippe  V  fit  raser  2.300  maisons  au  nord-est  de  la  ville  et  bâtit  sur  leur 
emplacement  une  citadelle  formidable  dont  les  Catalans  ont  fini  par  obtenir 
la  démoHtion  (1868).  Elle  a  fait  place  au  délicieux  jardin  du  Parc  et  à  la  pro- 
menade de  vSaint-Jean. 


10  BARCELONE 

Dès  le  xvi^  sièck,  Barcelone  avait  la  physionomie  d'une  capitale,  Cer- 
vantes en  a  fait  un  éloge  auquel  les  Catalans  se  sont  toujours  montrés  sensi- 
bles :  «  Barcelone,  conservatoire  de  la  courtoisie,  hôtellerie  des  étrangers, 
hôpital  des  pauvres,   patrie  des  braves,   vengeance  des  offensés,   agréable 
concours  de  solides  amitiés,  unique  par  sa  situation  et  sa  beauté.  »  Elle  «n'en 
gardait  pas  moins  un  aspect  très  archaïque.  Les  rues  étroites  et  tortueuses, 
bordées  de  très  hautes  maisons,  portent  encore  les  noms  des  corps  de  mé- 
tier qui  les  ont  bâties  :  Rues  des  couteliers,  des  chapeliers,  des  orfèvres, 
des  cordiers,  des  marchands....  Au  numéro  29  de  la  rue  des  Madeleines  subsiste 
intacte  une  maison  romane  qui  peut  remonter  au  xi^  siècle.  La  porte  à 
plein  cintre  n'a  pas  encore  les  claveaux  énormes  qui  seront  de  mode  à  l'époque 
gothique  ;  au-dessus  de  la  porte  s'ouvre  une  fenêtre  géminée,  dont  les  deux 
ventaux  sont  séparés  par  une  lourde   colonne  à    chapiteau    grossièrement 
sculpté.  Que  l'on  imagine,  au-dessus  de  cet  unique  étage,  un  grenier  éclairé 
par  quelques  étroites  ouvertures  et  l'on  aura  le  type  complet  de  la  vieille 
habitation  barcelonaise,  qui  s'est  développée  lentement  au  cours  du  moyen 
âge.  Les  portes  se  sont  ornées  de  claveaux  gigantesques  soigneusement  appa- 
reillés, les  fenêtres  trilobées  ont  remplacé  les  étroites  baies  romanes  et  ont 
appuyé  leurs  arcades  trêflées  sur  des  colonnettes  de  marbre  gris  ;  des  toits 
à  larges  auvents  ont  éloigné  des  façades  les  eaux  pluviales  et  donné  de 
l'ombre  aux  rues  poussiéreuses.  La  physionomie  de  la  maison  barcelonaise 
n'a  pas  changé  avant  le  xv^  siècle  et  l'apparition  des  maisons  à  cour  centrale 
(pati),  imitée  du  cloître  monastique. 

A  partir  du  xviii^  siècle,  la  vie  de  la  cité  se  concentra  sur  la  Rambla, 
qui  se  débarrassa  peu  à  peu  de  ses  vieux  remparts,  pour  se  garnir  d'églises, 
de  couvents  et  un  peu  plus  tard  de  théâtres.  C'était  à  la  Rambla,  ou  sur 
la  muraille  de  Mer  que  les  Barcelonais  allaient  respirer,  se  promener,  se  faire 
voir,  prendre  le  soleil  ou  prendre  le  frais  suivant  les  heures.  C'était  déjà, 
au  commencement  du  xix<^  siècle,  le  point  le  plus  animé  de  toute  la  ville. 
Après  le  voyage  de  Charles  IV  à  Barcelone  en  1802,  on  projeta  d'y  élever 
une  colonne  commémorative  de  cet  important  événement.  D.  Manuel  Godoy 
posa  la  première  pierre,  mais  la  seconde  n'a  jamais  été  placée  et  la  Rambla 
n'était  encore  qu'une  médiocre  allée  d'arbres  quand  la  virent  en  1808  les 
soldats  de  Napoléon. 

Enserrée  de  toutes  parts,  la  ville  étouffait  dans  sa  ceinture  de  pierre. 
Les  maisons  montaient  chaque  j  our  plus  haut  et  les  rues  devenaient  en  même 
temps  plus  sombres  et  plus  malsaines.  Peut-être  faut-il  attribuer  à  ces  détes- 
tables conditions  économiques  la  fureur  qui  saisit  en  1835  la  plèbe  barcelo- 
naise, et  qui  la  porta  à  incendier  les  couvents.  L'art  catalan  lit  alors  des 


JiARCKI.OXE 


pertes  irréparables,  mais  la  ville  commença  de  respirer.  vSur  l'emplacement 
(lu  splendide  couvent  de  Santa  Catalina  s'éleva  le  marché  du  même  nom. 
Le  couvent  des  Capucins  n'existe  plus,  mais  la  Place-Royale,  longue  de 
80  mètres  et  large  de  56,  étend  ses  ])ortiques  là  où  était  jadis  le  jardin  des 
Pères.  Le  couvent  des  Tri- 
nitaires  Uéchaux  a  cédé  la 
place  au  théâtre  du  Lieeo, 
l'un  des  plus  grands  d'Eu- 
rope, qui  peut  contenir  3.600 
spectateurs.  Le  couvent  de 
Saint- Joseph  a  (lisi)aru  et 
sur  le  sol  qu'il  occupait,  on  a 
construit  en  1840  le  marché 
le  plus  animé  de  Barcelone. 
Enfin,  en  1856,  on  ouvrit  la 
première  rue  moderne  de  la 
vieille  ville,  la  rue  Ferdi- 
nand VII,  qui  est  aujour- 
d'hui comme  le  Corso  de 
Barcelone,  et  qui,  prolongée 
par  la  rue  Jacques  et  la 
rue  de  la  Princesse,  va  de  la 
Rambla  jusqu'à  l'entrée  du 
Parc. 

Dès  1840  Barcelone  de- 
mandait la  démolition  de 
ses  murailles.  Elle  n'obtint 
gain  de  cause  qu'en  1854. 
Le  premier  coup  de  pioche 
fut  donné  le  9  août  à  la 
porte  de  l'Ange;  des  milliers 

d'ouvriers,  accourus  de  toutes  parts,  commencèrent  à  raser  les  boulevards 
extérieurs  et  à  niveler  les  terrains.  La  démolition  de  la  muraille  de  mer  en 
1878  marqua  la  libération  complète  de  la  ville.  Barcelone  n'a  plus  aujour- 
d'hui d'autres  défenses  que  quelques  batteries  de  côte  et  l'équivoque  for- 
teresse de  Montjuich,  qui  finira  bien  par  avoir  le  sort  de  la  citadelle. 

Un  plan,  actuellement  en  cours  d'exécution,  conduira  à  travers  le  dédale 
des  vieilles  rues  trois  grandes  artères  dont  deux  couperont  la  ville  dans  le 
sens  de  sa  largeur,  et  la  troisième  la  percera  dans  toute  sa  longueur,  de  la 


l'iioto  A.  Tol'lra  \  iazo. 

Rue  Ferdinand  VII. 


12  BARCELONE 

Ronda  de  San  Pablo  au  Salon  de  Saint-Jean.  La  première  des  grandes  voies 
perpendiculaires  à  la  mer  est  déjà  déblayée  jusqu'à  la  place  de  l'Ange.  Les 
démolitions  laissent  apparaître  les  façades  intérieures  avec  mille  détails 
curieux  :  tourelles  d'escalier,  belvédères  en  planches,  fenêtres  catalanes  à 
meneaux  de  marbre,  arcs  surbaissés  qui  supportèrent  jadis  des  balcons. 
Le  commerce  se  portera  bien  vite  vers  les  nouvelles  avenues,  mais  les  Bar- 
celonais regretteront  longtemps  leurs  vieilles  rues  pittoresques,  pavoisées 
de  stores  en  toile,  ornées  de  balcons  fleuris  et  bordées  de  magasins  étincelants, 
qui  semblaient  les  galeries  d'un  immense  bazar. 

II.   —  LES   ÉGI.ISES 

La  plus  ancienne  église  de  Barcelone  est  la  chapelle  monastique  de  Saint- 
Pierre-du-Puellier.  D'après  la  tradition,  Louis  le  Pieux  fonda  en  8oi, 
à  quelque  distance  des  remparts  de  la  ville,  une  chapelle  dédiée  à  saint  Sa- 
turnin. En  945,  le  comte  Sun^^er  et  sa  femme  Richilde  établirent  près  de 
cette  chapelle  une  communauté  de  religieuses  bénédictines.  Détruit  par 
Almanzor  en  985,  le  monastère  fut  rétabli  par  la  suite  et  consacré  de  nou- 
veau en  1147  par  l'achevêque  Wilara  et  l'abbesse  Adalezis.  Au  cours  du 
siège  de  1714,  le  couvent  fut  pris  et  repris  onze  fois  par  les  combattants. 
Il  n'était  parvenu  jusqu'à  notre  époque  que  très  défiguré.  Il  avait  perdu  son 
cloître,  et  les  religieuses  bénédictines  avaient  emporté  ses  boiseries  dans 
leur  nouvelle  résidence  de  Sarria.  Sa  porte  d'entrée  datait  du  xiv^  siècle  ; 
deux  de  ses  chapelles  étaient  voûtées  d'ogives,  son  abside  à  trois  pans  était 
de  style  gothique.  M.  Lamperez  y  Romea,  qui  le  décrivit  en  1908,  a  dressé  le 
plan  probable  des  constructions  primitives  et  pense  que  Saint-Pierre  «  était 
une  église  en  forme  de  croix  grecque,  avec  une  seule  abside  semi-circulaire, 
des  voûtes  en  berceau  sur  les  bras  de  la  croix,  les  quatre  grands  arcs  en  tiers- 
point,  reposant  sur  de  grosses  colonnes  entièrement  dégagées,  avec  de  bar- 
bares chapiteaux  à  feuillages  et  une  coupole  sur  trompes  coniques,  avec 
pseudo-pendentifs  aux  angles  pour  atteindre  au  plan  circulaire.  L'ensemble 
était  rude  et  primitif,  et  imposante  l'impression  que  produisait  cette  vieille 
église,  très  complet  exemple  de  l'influence  orientale  en  Catalogne.  » 

L'incendie  du  27  juillet  1910  a  dévasté  l'église  Saint-Pierre  et  nécessité 
une  reconstruction  partielle,  qui  a  rendu  au  monument  quelque  chose  de 
sa  simplicité  primitive,  mais  en  a  modifié  profondément  les  dispositions  géné- 
rales. La  façade  a  été  entièrement  remaniée  et  le  vieux  «  Clocher  des  oiseaux  » 
démoli.  L'architecte,  M.  Eduardo  Mercader,  très  frappé  sans  doute  de  l'heu- 
reux effet  des  piliers  détachés,  les  a  multipliés  et  a  changé  le  plan  de  l'édi- 


p,  A  R  c  r:  T,  o  X  !•: 


13 


fice.  L'église  est  aujourd'hui  une  grande  salie  rectangulaire,  qui  comprend 
trois  travées  dans  le  sens  de  la  longueur  et  deux  seulement  dans  le  sens  de 
la  largeur.  Une  seule  travée  est  restée  voûtée  d'ogives,  la  coupole  simplifiée 
est  octogone  et  repose  sur  les  trompes  primitives,  les  deux  bras  du  tran- 
sept et  l'ancien  chœur  sont  voûtés  en  berceau,  une  grande  chapelle,  voûtée 
en  coupole  très  surbais- 


sée a  été  construite  en 
face  de  l'ancienne  cha- 
pelle ogivale,  le  sanc- 
tuaire a  changé  de  sens 
et  occupe  aujourd'hui 
l'ancienne  nef.  Bien  dé- 
gagés et  bien  en  valeur, 
les  piliers  qui  supportent 
la  coupole  mettent  leur 
note  archaïque  dans 
l'église  blanche  et  claire 
et  le  corinthien  sommaire 
de  leurs  chapiteaux  bar- 
bares nous  reporte  pro- 
bablement au  x^  siècle. 
Trop  modernisée  sans 
doute  au  gré  des  archéo- 
logues, Saint-Pierre  n'en 
reste  pas  moins  une  des 
plus  curieuses  chapelles 
de  Barcelone. 

Fondée  au  commen- 
cement du  X®  siècle  par 
le  comte  Guifred  le  Poilu, 
l'abbaye  de  vSaint-Paul-des-Champs,  fut  réédifiée  en  11 17  et  réparée  plus 
tard  encore  par  le  comte  Guithard  et  sa  femme  Raymonde  ou  Rotlande, 
comme  le  porte  une  inscription  conservée  dans  le  cloître  de  l'éghse  :  «  Haec 
est  Doniini  porta  :  via  est  omnibus  horta.  Per  me  gradiendo  venite.  In  hac  aula 

monastica  B.  Benedicti  nos  VII  misit thardus  pro  se  et  anima  uxoris  ejiis 

Raimundae.  »  La  façade  de  la  petite  église  remonte  au  xii^  siècle  et  révèle 
des  influences  lombardes  ;  elle  est  d'une  excellente  composition.  La  porte 
d'entrée  s'ouvre  entre  deux  colonnes,  dont  les  chapiteaux  composites  pro- 
viennent peut-être  de  quelque  édifice  wisigothique  du  v^  ou  du  vi^  siècle. 


Façade  de  Saint-Paul-des-Champs. 


14 


BARCELONE 


Sur  le  tympan,  entouré  d'un  gros  tore  et  d'une  archivolte  ornée  de  têtes 
plates,  un  Christ  de  majesté  reçoit  les  hommages  de  saint  Pierre  et  de  saint 
Paul.  Ives  symboles  des  quatre  évangélistes  et  une  main  bénissante  au  centre 
d'un  nimbe  crucifère  complètent  la  décoration.  Au-dessus  de  la  porte  deux 
petites  fenêtres  à  plein  cintre  éclairent  l'église,  une  ligne  d'arcatures  lom- 
bardes décore  les  rampants  du  pignon.  A  une  époque  postérieure  un  œil- 
de-bœuf  a  été  ouvert  dans  la  muraille  et  une  barbacane  construite  au  som- 
met de  l'édifice  pour  en  défendre  l'entrée.  L'intérieur  de  l'église  est  d'une 


Plioto  Lacoste. 


Cloître  de  Saint-Paul. 


simplicité  extrême,  elle  est  à  nef  unique,  voûtée  en  berceau,  ainsi  que  les 
bras  du  transept  ;  une  coupole  octogonale  bâtie  sur  trompes  couvre  la 
croisée  ;  l'abside  principale  est  flanquée  de  deux  absidioles.  Le  petit 
cloître  qui  accompagne  l'église  barcelonaise  ne  mesure  pas  plus  de  15  mètres 
de  côté  ;  il  se  compose  d'éléments  romans  remaniés  à  une  époque  posté- 
rieure ;  ses  arcs  sont  trilobés  ou  polylobés,  certaines  colonnettes  ont  pour 
bases  des  chapiteaux  remployés,  et  l'ensemble,  qui  ne  manque  point 
d'ailleurs  d'un  certain  charme,  trahit  aussi  quelque  maladresse. 

Sur  la  face  méridionale  de  la  place  de  Catalogne  s'amorce  une  impasse 
au  bout  de  laquelle  on  aperçoit  une  grande  église  en  construction  ;  bâtie 
en  style  gothique  français,  elle  sera  un  peu  froide,  mais  correcte  et  de  bonnes 
dimensions.  On  lui  jette  un  coup  d'œil  distrait,  comme  à  toute  chose  trop 


l'.AKCK  r.OXK  15 

neuve,  et  i)ar  un  étroit  ])assage  on  gagne  le  petit  cloître  de  vSainte-Anne, 
qui  date  du  xv^'  siècle.  Par  une  belle  matinée  de  soleil,  ce  pati,  enclos 
d'arcades  gothiques,  est  charmant  ;  les  palmiers  montent  jusqu'au  haut 
des  murs,  les  fleurs  émaillent  le  i)arlerre  et  les  jolies  galeries  fraîches, 
où  passent  quelques  fidèles,  invitent  au  recueillement  ou  à  la  flânerie. 
Bien  antérieure  à  son  cloître,  l'église  Sainte-Anne  s'ouvre  sur  une  seconde 
cour  par  un  portail  gothiciuc  sans  grand  mérite,  mais  l'intérieur,  très 
simple  et  très  sombre,   est  une  (cuxtc  romane  du   xii''  siècle,    encore  recon- 


l'I.ulu  A.  ToMra  Viaz 


Cloître  de  Sainte-Anne. 


naissable  malgré  les  placages  et  les  adjonctions  modernes.  Le  chœur,  de 
forme  rectangulaire,  et  les  deux  bras  du  transept  sont  couverts  d'un  Jjer- 
ceau  ;  la  nef,  de  deux  travées,  est  voûtée  d'ogives  et  sur  la  croisée  s'élève 
une  lanterne  octogone,  dont  quatre  côtés  reposent  sur  de  petits  arcs 
en  tiers-point  très  surbaissés,  bandés  sur  les  reins  des  quatre  grands  dou- 
bleaux.  Ce  n'est  ni  la  trompe  ni  le  pendentif,  c'est  d'un  doubleau  à  l'autre 
une  arche  de  pont  supportant  tout  le  poids  de  la  paroi  qui  la  surmonte. 
C'est  la  solution  la  plus  simple  et  la  plus  élégante  du  problème  ;  elle  est 
d'époque  gothique  et  nous  la  retrouverons  dans  plus  d'une  église  de  Bar- 
celone. Sainte-Anne  possède  une  grille  du  xii^  siècle  d'un  curieux  travail 
et  une  chapelle  du  xvii^  siècle,  ornée  de  faïences  peintes  (rajoles)  et  de  ci- 
ments ouvrés  qui  jouent  les  grisailles.  Le  style  rocaille  a  eu  beau  se  faire 


i6 


BARCELONE 


aussi  sage  que  possible,  le  contraste  n'en  est  pas  moins  étrange  et  l'ombre 
seule,  qui  éteint  tous  les  détails,  le  rend  tolérable. 

La  cathédrale  (/a  Seo)  est  le  plus  majestueux  et  le  plus  complet  des  mo- 
numents barcelonais  ;  toute  excursion  à  l'intérieur  de  la  vieille  ville  y 
ramène  le  touriste,  et  l'édifice  hospitalier  le  retient  toujours  comme  un 
lieu  enchanté. 

Dédiée  à  sainte  Eulalie,  l'église  cathédrale  reçut  en  878  les  restes  de  la 
sainte  patronne  de  Barcelone.  Après  les  désastres  de  l'invasion  sarrasine, 


Les  arcs  de  la  cour  de  Févêché. 


il  fallut  reconstruire  la  basilique  carolingienne  et  le  comte  Raymond  Béren- 
ger  consacra  en  1058  la  nouvelle  église.  Il  n'en  reste  plus  aujourd'hui  d'autres 
traces  que  quelques  chapiteaux  romans  sous  la  table  du  maître-autel.  En 
1272,  l'évêque  Arnau  de  Gurb  fit  construire  auprès  de  son  palais  une  chapelle 
dédiée  à  sainte  Lucie,  qui  forme  aujourd'hui  l'angle  sud-ouest  du  cloître. 
Ce  petit  édifice  est  une  simple  salle  rectangulaire  voûtée  en  berceau.  La  porte 
qui  donne  sur  la  rue  Sainte-Lucie  est  encore  d'architecture  romane  et 
d'ornementation  très  simple.  L'évêque  faisait  au  même  moment  reconstruire 
son  palais  et  trois  arcades  romanes,  récemment  mises  à  jour,  montrent  ses 
préférences  pour  l'art  roman,  alors  que  la  grande  église  du  monastère  de 
Sainte-Catherine  (1240-1251)  était  déjà  bâtie  en  st3de  ogival.  En  1298  com- 
mença la  construction  de  la  cathédrale  actuelle  sur  un  plan  magnifique, 


BARCKLONK 


17 


probablement  inspiré  de  la  cathédrale  de  Narbonne,  alors  eu  pleine  voie 
d'exécution  (1272-1332)  sous  la  direction  de  Jean  Deschamps,  maître  de 
l'œuvre  de  la  cathédrale  de  Clermont-Ferrand.  D'après  une  tradition 
difficile  à  vérifier,  Jean  Deschamps  aurait  été  Picard  et  la  cathédrale  de 
Clermont  s'ai)parente  en  effet  de  la  façon  la  plus  certaine  avec  la  grande 
basihque  d'Amiens,  dont  elle  paraît  bien  être  une  édition  simplifiée.  Nar- 
bonne, au  contraire, amplifie  le  plan  de  Clermont  et  y  introduit  une  modi- 
fication très  originale  en  donnant  à  toutes  les  chapelles  latérales  la  forme  poly- 


l'IiMln  A.  ToMr.i    \  1 


Les  clochers  de  la  cathédrale. 


gonale  jusqu'alors  réservée  aux  seules  chapelles  du  chœur.  Cette  disposition, 
très  séduisante  en  plan,  a  été  adoptée  par  l'architecte  de  Barcelone  et  appli- 
quée aux  chapelles  du  cloître.  lyà  semblent  s'arrêter  les  ressemblances  entre 
la  basilique  barcelonaise  et  l'église  de  Narbonne;  la  cathédrale  de  Bar- 
celone est  une  interprétation  catalane  des  modèles  français,  et  l'architecte 
l'a  faite  si  catalane  que  des  yeux  français  ont  souvent  peine  à  s'habituer  à 
ses  lignes  et  à  ses  proportions. 

La  grande  préoccupation  du  maître  de  l'œuvre  a  été  de  suggérer  un  vif 
sentiment  de  grandeur  tout  en  gardant  des  dimensions  relativement  mé- 
diocres. La  cathédrale  a  8^  mètres  de  longueur,  37  de  large  et  25'",  50 
de  hauteur  sous  voûte.  De  grandeur  presque  égale,  l'église  métropolitaine 
de  Clermont  possède  cinq  chapelles  raisonnantes  ;  le  chœur  occupe  quatre 


BARCELONE 


travées  ;  la  croisée,  établie  sur  plan  carré,  équivaut  à  la  largeur  de  deux  tra- 
vées ordinaires,  la  nef,  plus  courte  que  ne  l'eût  voulue  Jean  Deschamps, 
comprend  cependant  cinq  travées  ;  au  total  onze  travées  du  portail  au 
sanctuaire.    A    Barcelone,    les    chapelles   rayonnantes  sont  au  nombre  de 


La  cathédrale.  Intérieur. 


neuf,  le  chœur  ne  prend  que  deux  travées,  le  transept,  à  peine  indiqué,  en 
prend  une,  et  la  nef  n'en  a  que  quatre  :  au  total  sept  travées  de  l'entrée  au 
maître-autel.  Les  travées  barcelonaises  sont  donc  très  sensiblement  plus 
larges  que  celles  de  Clermont,  le  compartimentage  de  l'édifice  est  moins 
apparent,  les  piliers  sont  plus  clairsemés  et  la  hardiesse  de  la  construc- 
tion s'accuse  encore  par  un  dernier  détail  ;  tandis  que  dans  l'église  fran- 
çaise   à    chaque    travée    de    la   nef   correspond   une    chapelle   latérale,    à 


B  A  R  C  E  T.  O  X  E 


19 


Barcelone,  à  chaque  travée  de  la  iief  correspondent  deux  chapelles  ; 
l'effet  de  largeur  se  trouve  ainsi  souligné  et  l'effet  produit  est  d'une 
incontestable  grandeur.  Les  nefs  latérales  sont  plus  élevées  que  les  chapelles 
et  forment  autour  du  sanctuaire  une  claire-voie  splendide,  dans  le  goût 
de  celles  de  Bourges  et  du  Mans.  Mais  parvenu  à  la  hauteur  des  grands 
arcs,  il  semble  que  l'architecte  catalan  ait  manqué  de  hardiesse.  Au  lieu  de 
faire  monter  encore  sa  construction  il  a  tout  de  suite  bouclé  sa  maîtresse- 


La  cathédrale.  Grand  portail  (plan  Oriol  Mestres) 


voiÀte  et  n'a  éclairé  sa  grande  nef  que  par  de  minuscules  rosaces  entre  les 
retombées  des  ogives.  Un  Français  trouvera  toujours  cette  grande  nef  trop 
basse  et  trop  sombre.  Imbus  des  traditions  romanes,  les  archéologues 
catalans  la  déclarent  parfaite.  Cependant  le  maître  catalan  a  montré  qu'il 
connaissait  mal  l'emploi  de  l'arc-boutant  et  il  a  dû  sentir  lui-même  que 
son  église  manquait  de  jour  puisqu'il  a  préparé,  au  seuil  même  de  l'édifice, 
une  tour-lanterne,  qui  vient  d'être  terminée,  et  qui  a  certainement  amélioré 
l'aspect  intérieur  de  l'église. 

La  construction  de  Sainte-Eulalie  a  duré  un  siècle.  On  connaît  le  nom 
de  quelques-uns  des  maîtres  qui  3^  travaillèrent.  Jaume  Fabre  de  Majorque 
(1317-1339),   Andreu  Escuder   (1342-1531)    qui   bâtit    le   cloître   et  la  salle 


20  BARCELONE 

capitulaire,  Bernât  Roca  (1367),  Roquer  (1375-1400)  qui  termina  les  clo- 
chers du  transept.  D'après  M.  Macari  Golferichs,  on  retrouverait  sur  les 
pierres  de  la  basilique  les  marques  d'ouvriers  chartrains  et  hambourgeois, 
de  tailleurs  de  pierres  de  Cologne,  de  Barcelone  et  de  Tarragone.  Laissée 
inachevée  pendant  cinq  siècles,  la  cathédrale  est  actuellement  en  voie 
d'achèvement.  Grâce  à  la  libéralité  d'un  banquier  barcelonais,  M.  Girona, 
la  grande  façade  a  pu  être  enfin  construite.  Les  travaux  dirigés  par  M.  José 
Oriol  Mestres  ont  été  terminés  le  12  février  i8go.  Un  autre  architecte,  ]\L  Au- 


La  cathédrale.  Grand  portail  (plan  Font). 


guste  Font,  a  ajouté  quelques  ornements  à  la  façade  et  a  bâti  de  1896  à  1898 
deux  clochetons  latéraux  qui  n'étaient  pas  indispensables.  L'achèvement 
de  la  tour-lanterne,  ou  cimhon,  couronnée  d'une  flèche  en  pierre  découpée 
de  style  germanique  a  complété  la  façade  définitive  sur  le  mérite  de  laquelle 
les  avis  sont  très  partagés.  Il  est  bien  évident  que  le  style  adopté  par  les 
architectes  modernes  n'a  plus  rien  de  catalan,  cependant  il  est  juste  de  faire 
remarquer  que  l'œuvre  de  M.  Mestre,  d'un  goût  simple  et  franc,  se  rapprochait 
plus  de  l'ancienne  manière  que  n'a  fait  M.  Font.  Le  grand  portail,  si  critiqué, 
doit  avoir  été  dessiné  très  anciennement,  puisqu'on  le  trouve  déjà  dans 
le  livre  de  Piferrer  et  de  Pi  y  Margall.  Rien  d'étonnant  enfin  que  la  façade 
d'une  cathédrale  ne  soit  pas  conçue  dans  le  style  de  l'édifice  et  la  façade 
gothique  de  Font  jure  moins  avec  la  cathédrale  de  Barcelone  que  les  façades 


P.ARCKI.OXE 


pseudo-classi(iues  de  Girone  et  de  Tortose  avec  les  églises  gothiques  qu'elles 
dissimulent. 

Telle  qu'elle  est,  Sainle-lùilalie  est  un  sui)erl)e  vaisseau.  Quand  l'œil 
s'est  un  peu  habitué  à  r()l)scurité  des  nuirailles  et  des  voûtes  noircies  depuis 
des  siècles  par  la  fumée 
des  cierges  et  de  l'encens, 
il  mesure  avec  étonne- 
ment  les  hauts  piliers  à 
fines  colonnettes,  les  arcs 
puissants  où  réapparaît  le 
cintre  roman,  les  voûtes 
robustes  aux  clefs  énor- 
mes, les  larges  fenêtres 
du  déambulatoire,  et  il 
découvre  peu  à  peu  dans 
l'ombre  des  nefs  et  des 
chapelles  tout  un  monde 
de  richesses,  qui  fait  de 
la  cathédrale  un  magni- 
fique musée.  lyC  chœur, 
bâti  à  la  mode  espagnole 
en  face  du  sanctuaire, 
obstrue  la  grande  nef  et 
coupe  toute  vue  d'ensem- 
ble sur  l'église.  On  voit 
à  première  vue  que  le 
temple  n'est  point  fait 
pour  les  fidèles,  mais  bien 
pour  le  clergé.  Le  salon 
des  clercs  est  digne  d'un 
palais.  Les  stalles  de  chêne 
sculpté  sont  dues  au  ci- 
seau de  l'Espagnol  Mathias  Bonafé  (1457)  qui  reçut  pour  son  travail 
15  florins  par  stalle.  Les  Allemands  Locker  et  Friedrich  les  ont  cou- 
ronnées à  la  fin  du  xv^  siècle  de  pinacles  gothiques  d'un  goût  somp- 
tueux et  délicat.  Sur  les  hauts  dossiers  des  stalles  du  rang  supérieur 
figurent,  peintes  sur  fond  d'or,  les  armes  des  chevaliers  de  la  Toison 
d'Or  qui  assistèrent,  le  20  septembre  1519,  au  premier  Chapitre  de  l'Ordre 
tenu   par   Charles-Ouint.    La   chaire   est    un    joyau    de    la    sculpture     du 


La  cathédrale.  Les  stalles  du  chœur. 


22  BARCELONE 

xv^  siècle.  Le  trascoro  est  orné  de  deux  bas-reliefs  de  Bartolomé  Ordo- 
nez  (1520)  et  de  deux  autres  de  Pedro  Vilar  (1564).  Entre  des  pilastres 
de  style  italien,  les  sculpteurs  ont  dressé  leurs  tableaux  de  pierre  qui 
racontent  la  légende  de  sainte  Eulalie,  et  si  leurs  œuvres  n'ont  pas  le 
charme  des  primitifs,  on  admirera  du  moins  l'élégance  des  lignes  et  la 
noblesse  de  la  composition.  La  maître-autel  date  du  xv*^  siècle  et  s'élève 
au-dessus  de  la  crypte,  où  l'on  vénère  le  tombeau  de  la  sainte,  un  sarco- 
phage italien,  sculpté  en  1339  par  un  élève  de  Jean  de  Pise  ;  plus  remarquable 


tiaâ. 


j 


l'Iintn  l'iireru. 


La  cathédrale.  Sculptures  du  Trascoro. 


que  l'œuvre  italienne  est  la  voûte  catalane  de  la  chapelle  souterraine  qui 
semble  suspendue  par  magie  au-dessus  du  tombeau.  Si  nous  faisons  le  tour 
de  l'édifice,  à  chaque  pas  une  œuvre  d'art  sollicitera  notre  attention  ;  c'est 
d'abord,  à  droite  de  l'entrée,  la  chapelle  du  Saint-Sacrement,  avec  le  tom- 
beau de  saint  Olaguer,  albâtre  du  xvii®  siècle  destiné  à  glorifier  la  mémoire 
d'un  prélat  du  xii*^,  dans  la  chapelle  de  Saint-Clément  le  tombeau  de  Donna 
Sancha  Ximenez  de  Cabrera,  dans  celle  de  Saint-Raymond  de  Penafort 
un  beau  sarcophage.  Dans  la  sacristie  se  conservent  la  chaire  d'argent  du  roi 
Martin,  la  merveilleuse  Custode,  datée  de  1408,  le  reliquaire  de  saint  Sever, 
la  statue  de  sainte  Eulalie,  des  croix  processionnelles  des  xv^  et  xvi^  siècles. 
Derrière  les  grilles  dorées  de  la  chapelle  absidale,  à  la  lueur  des  cierges,  se 
détache,  noirâtre  sous  un  dais  de  satin  blanc,  le  Saint-Christ  de  Lépante, 
le  même,  dit  la  légende,  qui,  le  jour  de  la  grande  bataille,  ornait  la  galère  de 


l'.ARCKLOXK 


23 


Don  Juan  d'Autriche.  I^a  chapelle  vSaint-^Michel  renferme  le  tombeau  de 
l'évèque  Berenguer  de  Palou  (1240),  la  chapelle  du  patronage,  la  sépulture 
de  l'évèque  Ponce  de  Gualba.  T^a  chapelle  vSaint-Etienne  est  décorée  de 
peintures  de  Tranndles.  La  trihuiK-  de  lOri^ue  laisse  pendre  à  ses  boiseries 


Photo  Parera. 


La  cathédrale.  Porte  Saint-Yvon. 


la  tête  de  ]\Iore  enturbanné  que  l'on  place  comme  un  trophée  de  victoire 
dans  les  églises  bâties  sur  l'emplacement  des  mosquées.  La  chapelle  du 
baptistère  possède  un  vitrail  peint  par  le  peintre  B.  Vermejo. 

On  peut  sortir  de  l'église  par  la  porte  de  Saint-Ivon  qui  donne  sur  la 
rue  des  Comtes  de  Barcelone,  En  tournant  par  la  rue  de  la  Pitié,  on  aura 
une  idée  d'ensemble  de  l'abside  de  la  cathédrale,  aussi  dorée  par  le  dehors 
qu'elle  est  noire  par  le  dedans.  On  pourra  rentrer  dans  le  cloître  par  la 
porte  de  la  Pitié,  décorée  d'un  beau  relief  en  terre  cuite  du  xv^  siècle,  et 


24  BARCELONE 

l'on  se  trouvera  dans  le  magnifique  enclos  de  galeries,  que  les  chanoines 
ont  planté  de  palmiers  et  où  «  les  oies  du  chapitre  »  mettent  une  note 
rustique  si  amusante.  Neuf  portes  de  tout  style  percent  l'enceinte  et  méri- 
tent toute  l'attention  de   l'archéologue.  La  plus  remarquable  est  la  porte 


Wi"lo  La.nslc. 

Cloître  de  la  cathédrale.  Porte  Saint-Olaguer. 

Saint-Sever,  composée  avec  des  débris  romans  ;  les  portes  de  la  Salle 
Capitulaire,  du  Secrétariat  et  de  la  chapelle  Saint-Olaguer  ofïrent  de 
bons  modèles  de  gothique  catalan.  La  porte  Sainte-Eulalie  sur  la  rue 
de  l'Évêque,  est  ornée  d'une  statue  de  la  sainte.  Des  tombeaux  s'ac- 
crochent aux  murailles  ;  ici  le  chanoine  iVIossen  Desplâa,  là  le  chevalier 
Borra,  fou  du  roi  Alphonse  V,  avec  sa  ceinture  de  grelots.  Les  chapelles 
sont  fermées  par  des  grilles  ouvragées  et  fleuries  d'une  fantaisie  somp- 
tueuse.   Derrière   les   grilles,    de   grands   autels   de    st5de   rocaille   en    bois 


l'.ARCKl.OXE 


doré,  un  très  beau  retable  peint  du  xv''  siècle,  une  \'ierge  aux  Anges  du 
xiv°  siècle,  un  groupe  en  bois  sculpté  du  xvii<^.  Dans  la  Salle  Capitu- 
laire  de  beaux  meubles  de  noyer  incrustés  d'ivoire  et  d'ébène,  une  prédelle 
du  xv^"  siècle,  deux  retables  entiers  avec  leurs  peintures,  le  Christ  bénis- 
sant ses  disciples,  la  Pieta  de  Yermejo,  un  Eccc  Homo  de  Morales,  une 
Madone  florentine  dans  le  st>-le  de  Desiderio  da  Settignano  ;  une  foule  de 
richesses  un  peu  à  l'abandon,  ([uc  l'érudition  moderne  remet  à  la  mode, 
au  grand  étonnement  de  ceux 
qui  les  avaient  si  longtemps  dé- 
daignées. lyC  beau  cloître  est  un 
lieu  de  passage  et  de  promenade. 
On  s'y  rencontre,  on  y  cause,  les 
enfants  y  jouent.  I^e  jour  de 
Sainte-IyUcie,  les  marchands  de 
figurines  pour  crèches  de  Noël 
viennent  étaler  tout  autour  des 
galeries  leurs  rois  mages,  leurs 
bergers,  leurs  madones  et  leurs 
Saints  Joseph  d'argile  peinte  ; 
les  enfants  circulent  au  milieu  de 
ces  merveilles,  affairés  et  ravis. 
Sous  les  galeries,  les  paysans, 
assis  sur  les  marches  des  cha- 
pelles, mangent  et  causent,  les 
mendiants  égrènent  leur  chapelet 
et  nasillent  leurs  plaintes  mono- 
tones ;  c'est  la  fête  de  tous  et 
comme  une  aïeule  indulgente^la 
vieille  cathédrale  ouvre  ses  por- 
tes à  tous  ses  enfants.  Dans  quelques  années  peut-être  cela  sera-t-il  encore 
plus  beau.  On  a  commencé  de  rendre  leur  remplage  tréflé  aux  arcs  du  cloître, 
de  couronner  les  murs  nus  d'une  corniche  sculptée  et  d'une  balustrade  à 
quatrefeuilles  ;  ainsi  complété,  le  cloître  de  Sainte-Eulalie  sera  l'un  des  plus 
beaux  d'Espagne. 

Tandis  que  s'élevait  la  cathédrale,  les  habitants  de  la  paroisse  Sainte- 
Marie-des-Sables  résolurent  de  reconstruire  leur  église  qui  remontait  au 
xi6  siècle.  L'enthousiasme  fut  grand,  les  dons  affluèrent,  les  porte-faix 
s'offrirent  pour  porter  gratuitement  les  pierres  et  en  cinquante-six  ans 
(1329-1383)    fut  bâtie  la  grande  église  de  Sainte-Marie-de-la-]Mer,   qui  est 


l'hoto  .!.■  lAuU-ui. 

La  cathédrale.  Chapelle  Sainte-Lucie. 


26 


BARCELONE 


encore  aujourd'hui  la  plus  belle  et  la  plus  grande  de  Barcelone  après  la 
métropole.  Elle  mesure  78  mètres  de  long,  ^"j  mètres  de  large  et  34  mètres 
de  haut.  1/ architecte  qui  en  a  dressé  le  plan  connaissait  certainement  les 
plans  de  la  cathédrale.  Il  a  voulu  donner  à  son  église  encore  plus  d'ampli- 
tude, encore  plus  d'air  que  n'en   avait  Sainte-Bulalie.  Tandis    que   celle-ci 

compte  encore  sept  travées  du 
portail  au  sanctuaire,  vSainte- 
Marie  n'en  compte  que  cinq 
et  les  arcades  de  la  grande  nef 
ont  une  telle  largeur  que  cha- 
cune d'elles  correspond  à  trois 
chapelles  latérales.  On  peut 
dire  que  cette  fois  l'architecte 
a  dépassé  le  but  ;  ces  énormes 
arcades  inquiètent  le  specta- 
teur bien  plutôt  qu'elles  ne 
le  charment.  lycs  piliers  octo- 
gones, sans  autre  ornement 
qu'un  imperceptible  chapiteau, 
paraissent  lourds  et  la  nef  cen- 
trale, si  haute  qu'elle  soit, 
semble  encore  plus  pesante  et 
plus  obscure  que  celle  de  Sainte- 
Eulalie.  Cependant  Sainte-Ma- 
rie est  un  temple  magnifique; 
ses  défauts  mêmes  lui  donnent 
une  étrangeté  saisissante,  elle 
surprend  et  on  y  revient,  on 
en  ressort  avec  des  visions  de 


l'iioto  l'arera. 

La  cathédrale.  Grilles  des  chapelles  du  cloître. 


mosquée  ;  je  ne  sais  quoi 
d'oriental  flotte  dans  l'air.  Capmany  l'admirait  déjà  à  la  fin  du  xviii''  siècle 
et  lui  a  consacré  quelques  lignes  qui  font  honneur  à  sa  science  et  à  son  sens 
esthétique. 

Sainte-Marie  est  entourée  de  somptueuses  chapelles,  dont  quelques- 
unes,  autour  du  chœur,  ont  été  malheureusement  murées.  On  y  voit  un  sar- 
cophage chrétien  du  iv^  siècle,  qui  sert  de  fonts  baptismaux.  lyCS  stalles 
du  chœur  ont  été  sculptées  en  1424,  à  raison  de  15  florins  l'une,  par  Fran- 
cesch  Janer  et  Jaunie  Amargôs.  Quatre  tableaux  de  Viladomat  décorent 
l'abside.  L'autel,  érigé  de  1771  à  1782,  est  un  monceau  de  marbres  poly- 


lîA  R  Cl'.l.nX  !•; 


27 


chromes  et  de  bronzes  dorés  d'un  effet  théâtral  et  disgracieux.  Le  plan 
en  fut  dessiné  par  Deodato  Casanovas,  les  statues  de  la  Vierge  et  des  quatre 
patriarches  sont  de  vSalvador  (lurri.  Une  sculpture  plus  intéressante  est  le 
Saint-Ignace  de  Miquel  Sala,  cjeux-re  du  x\'i^  siècle,  qui  décore  la  chapelle 
où  saint  Ignace  demandait  l'aumône  aux  fidèles  lors  de  son  séjour  à  Bar- 
celone (1524-1525).  Le  trésor  de  l'éghse  renferme  trois  chapes  brodées  d'or 
de  tra\-ail  très  ancien. 

L'extérieur  n'a  de  remarquable  qu'un  assez  Ijeau  portail  de  st^'le  gothique 
catalan  et  la  grande  rose  qui  le  surmonte.  Les  murs  sans  corniches,  ni  balus- 


l'hulu  A.  ToMia  Via/,.i 


Sainte-Marie-de-la-Mer.  Vue  latérale. 


trades,  les  contreforts  sans  ornement,  les  clochers  grêles,  rien  de  tout  cela 
n'est  d'aspect  plaisant,  mais  la  masse  impose  comme  une  forteresse. 

L'idéal  de  simplicité  qui  était  celui  des  artistes  catalans  ne  trouvait 
point  entière  satisfaction  dans  les  grandes  églises  à  trois  nefs  comme  Sainte- 
Eulalie  et  Sainte-Marie.  Pourquoi  trois  nefs,  alors  qu'une  seule  pouvait  suf- 
fire, à  condition  de  la  faire  assez  large  ?  Dès  1240,  les  Frères  Prêcheurs  avaient 
bâti  à  Barcelone,  sur  un  plan  d'origine  languedocienne,  une  grande  église 
à  nef  unique.  Sainte-Catherine  a  disparu,  mais  on  sait  qu'elle  fut  construite 
en  onze  ans,  qu'elle  avait  une  nef  de  sept  travées  avec  chapelles  latérales, 
que  le  sanctuaire  formait  un  pol3^gone  à  sept  côtés,  et  que  la  tour  octogone 
était  percée  sur  chaque  face  d'une  longue  fenêtre  surmontée  d'un  gable  élancé. 
Le  succès  de  ce  plan  fut  prodigieux  ;  la  formule  répondait  merveilleusement 
au  goût  de  grandeur  et  aux  nécessités  d'économie  auxquels  obéissaient  les 


BARCELONE 


artistes  catalans.  La  formule  logique  et  simple  était  trouvée;  l'édifice  était 
d'aspect  sage  et  rassurant,  bien  assis  sur  le  sol,  épaulé  par  de  robustes 
contreforts  ;  on  n'avait  qu'à  augmenter  leur  résistance  pour  faire  l'église 
aussi  large  et  aussi  haute  qu'on  le  voulait. 

La  vieille  Barcelone  pos- 
sède encore  trois  églises  de 
ce  t^'pe.  La  plus  ancienne, 
dédiée  à  santa  Agueda,  a  long- 
temps servi  de  chapelle  au 
Palais  Ro3"al  et  présente  de 
très  intéressantes  particulari- 
tés de  construction.  Elle  com- 
prend une  simple  nef  de 
quatre  travées  et  un  sanc- 
tuaire pentagonal.  Il  n'y  a 
pas  de  chapelles  latérales,  car 
dans  l'épaisseur  des  murs 
passent  les  escaliers  qui  con- 
duisaient jadis  au  palais.  Seu- 
lement, au  côté  droit  du  sanc- 
tuaire, s'ouvre  une  chapelle 
rectangulaire  qui  servait  de 
tribune  royale.  Le  sanctuaire 
seul  est  voûté  d'ogives,  la  nef 
n'a  que  de  simples  doubleaux 
qui  supportent  des  poutrelles 
et  un  lambris  ornés  de  pein- 
tures. La  tour  octogone  pose 
en  partie  sur  les  murailles  et 
en  partie  sur  la  voûte  en  ber- 
ceau de  la  sacristie  ;  elle  se 
termine,  comme  le  clocher  de  Sainte-Catherine,  par  un  étage  en  lanterne, 
percé  de  cj^uatre  fenêtres  géminées  et  couronné  de  huit  pignons  aigus.  Le 
petit  édifice,  aujourd'hui  occupé  par  un  musée  archéologique,  est  charmant; 
il  semble  bien,  à  le  voir,  que  le  plan  à  nef  unique  convienne  surtout  aux 
églises  de  petites  dimensions. 

L'église  Sainte-Marie-du-Pin,  commencée  en  1328,  sur  l'emplacement 
d'une  église  romane,  montre  combien  le  plan  languedocien  catalan  devient 
sec  et  maigre  quand  il  est  appliqué  à  une  trop  vaste  construction.  Long 


=*JS 


'-""^ 


Sainte-Marie-de-la-Mer.  Grand  portail. 


BARCRLOXE  29 

de  54  mètres,  large  de  16,  haut  de  27,  le  vaisseau  de  Sainte-Marie-du-Pin 
est  incontestablement  majestueux,  mais  malgré  les  dorures  des  chapelles 
latérales,  la  richesse  du  maître-autel,  la  polychromie  des  vitraux,  l'église 
reste  nue  et  froide,  aussi  monotone,  aussi  dénuée   d'intérêt    ([u'une  église 


Photo  l'arrra. 


Chapelle  de  Santa  Agueda. 


moderne.  Le  portail  de  la  place  Oriol  a  gardé  six  colonnes  romanes  à 
chapiteaux  historiés;  l'un  d'eux  représente  Adam  et  Eve  chassés  du  paradis 
terrestre  et  très  embarrassés  de  leur  personnage;  cette  gauche  sculpture, 
si  naïve  et  si  sincère,  est  peut-être  le  meilleur  morceau  de  toute  l'éghse. 
Le  portail  principal  est  d'une  exécution  médiocre.  La  tour,  bâtie  de  1379 
à  1402,  n'est  qu'un  bon  exemplaire  d'une  collection  très  nombreuse.  L'église 
Sainte-Marie  renferme  quelques  tableaux  de  Viladomat  et  le  peintre  barce- 
lonais y  est  enterré.  L^ne  vierge  dé  Venancio  Vallmitjana  y  représente  l'art 


3» 


BARCELONE 


Mi 


moderne.  La  crj-pte,  dédiée  à  la  Sainte  Epine,  a  été  abandonnée  en  1763 
à  cause  de  son  extrême  humidité,  mais  la  chapelle  du  Saint-Sacrement, 
appartenant  à  l'Association  des  revendeurs,  est  riche  en  souvenirs  du  passé  : 
chasubles  et   chapes   du   xiv^  siècle,   manuscrits    enluminés,    tableaux    du 

xv^  siècle,  custode  gothi- 
que, calice  en  argent  de 
style  rocaille,  groupe  de  la 
Passion  par  Campeny. 

L'église  Saint- Just-et- 
Saint-Pasteur,  commencée 
en  1345  et  rapidement  ter- 
minée, a  servi  quelque 
temps  de  cathédrale,  pen- 
dant la  construction  de 
Sainte  -  Kulalie.  Entière- 
ment peinte,  et  de  dimen- 
sions moyennes,  elle  échap- 
pe à  la  sécheresse  de 
Sainte-Marie-du-Pin.  Un 
curieux  souvenir  s'attache 
à  cette  paroisse.  C'est  de- 
vant le  portail  de  Saint- 
Just  que  les  Juifs  prê- 
taient jadis  serment  en 
justice.  La  formule  nous 
en  a  été  conservée  et  té- 
moigne des  mœurs  terribles 
de  l'époque  :  «  Jure,  juif, 
par  Celui  qui  a  dit  :  je 
suis  et  nul  autre  n'e.st  sans 
moi...  dis  :  je  jure.  Si  tu  sais 
la  vérité  et  veux  jurer  un  mensonge,  que  toutes  les  malédictions  tombent  sur 
toi  et  te  saisissent.  Réponds  :  Amen.  Maudit  sois- tu  dans  la  cité  et  maudit  dans 
la  campagne,  maudit  soit  ton  grenier,  maudits  soient  tes  ossements.  Réponds  : 
Amen.  Que  le  ciel  qui  est  au-dessus  de  toi  soit  de  métal  et  que  la  terre  que 
tu  foules  soit  de  fer,  que  Notre  Seigneur  Dieu  fasse  pleuvoir  la  poussière  sur 
ta  terre  et  que  du  ciel  la  cendre  tombe  sur  toi  jusqu'à  ce  que  tu  sois  étouffé... 

Réponds  :  Amen Puisses- tu  encourir  la  malédiction  du  seigneur  roi  et 

de  tous  ceux  qui  te  verront,  perdre  tous  tes  amis,  tomber  et  n'être  aidé  de 


Photo  A.  Toidra  Yiazo. 

Sainte-Marie-du-Pin. 


BARCE  l.OXK 


31 


personne,  mourir  pau\Te  et  chétif  et  n'être  consolé  de  personne.  Si  tu  sais 
la  vérité  et  si  tu  mens,  ])uisse  ton  âme  vaguer  en  ce  lieu  où  les  chiens 
fout  leurs  ordures.  Réponds  ;  Amen  !  » 

Avant  les  incendies  de  1910,  on  pouvait  admirer  à  Saint- Antoine- Abbé 
un  beau  retable  de  l'École  des  \'ergos;  aujourd'hui  le  narthex  de  la  vieille 


Sainte-Marie-du-Pin.  Portail  principal. 


église,   à  demi  obstrué  par  les  pierres,   attire  seul  l'attention  de  l'archéo- 
logue. 

L'église  Saint-Jacques  s'ouvre  sur  la  rue  Ferdinand  VII  par  un  portail 
bien  médiocre  ;  l'intérieur,  très  défiguré,  ne  paraît  pas  non  plus  bien  inté- 
ressant, cependant  la  coupole  sur  arcs  rappelle  celle  de  vSainte-Eulalie  et  si 
l'église  était  moins  sombre  on  y  découvrirait  plus  d'un  bel  ouvrage  :  dans 
le  chœur  deux  bonnes  peintures  de  TramuUes  ;  dans  la  chapelle  Saint- 
Bruno,  une  statue  du  saint  par  Amadeu;  à  l'autel  de  Jésus  Nazaréen  deux  anges 


BARCELOxNE 


pleureurs  du  môme  ;  sur  le  maître-autel  une  Sainte-Trinité  d'Agustin  Pujol,  du 
commencement  du  xvii^  siècle  ;  dans  une  chapelle  une  Purisima  en  marbre 
blanc  de  Venancio  Vallmitjana. 

L'église  Saint-Michel,   détruite   au  xix^  siècle,    a  donné  son   clocher  à 

l'église  de  la  Conception,  bâtie 
^.b'^  .I^^^^^^^^^I^H       dans  la  ville  neuve,  et  son  por- 

tail gothicoplateresque  a  été  ré- 
édifié dans  la  rue  de  la  Merci. 

L'art  baroque  est  représenté 
à  Barcelone  par  l'église  de  Be- 
len,  construite  de  1681  à  1729 
par  les  Pères  Jésuites.  L'exté- 
rieur n'est  pas  de  tout  point 
négligeable.  Deux  très  curieuses 
statues  de  PP.  Jésuites  ornent 
le  portail  principal,  à  l'angle  de 
la  rue  de  Xuclâ  une  statue  de 
saint  François  Xavier  se  dresse 
dans  une  niche  de  dessin  très 
pittoresque  et  très  exubérant. 
L'intérieur  est  d'un  rococo  déli- 
cieux, c'est  l'église-salon  telle 
qu'on  l'entendait  alors  ;  ce  ne 
sont  que  marbres  et  dorures, 
feuillages,  guirlandes  et  coquil- 
les, nuages  tourbillonnants  en 
plâtre  peint,  angelots  en  carton- 
pierre,  rayons  de  lumière  en 
lattes  dorées.  Il  est  curieux  de 
noter  ce  qu'est  devenu  le  vieux 
plan  catalan  aux  mains  des  dis- 
ciples de  Borromini  et  de  Churriguerra.  C'est  toujours  le'même  parti  :  une 
nef  unique  bordée  de  chapelles;  mais  quelles  chapelles!  il  faut  aller  à  Saint- 
Isidore  de  Madrid  pour  trouver  les  pareilles.  Au-dessus  des  chapelles  règne  une 
galerie  avec  moucharabiehs  ventrus  comme  des  commodes  et  fermés  par  des 
treilHs.  Sont-ce  des  tribunes  ou  des  loges  de  théâtre  ?  C'est  en  tout  cas  un 
Heu  merveilleux  pour  bien  voir  sans  être  vu.  Aujourd'hui,  avec  ses  verts  pâlis 
et  ses  ors  éteints,  Belen  évoque  le  souvenir  d'une  époque  très  lointaine,  fri- 
vole mais  sociable,  mondaine  et  courtoise,  qui  eut  sa  noblesse  et  son  charme. 


Photo  A.  Toi  .la  Viazo. 

Saint-Michel.  Portail. 


BARCI'  IJJXI-; 


33 


Belen  nous  plaît  mieux,  en  fin  de  compte,  que  la  riche  et  insignifiante 
église  de  la  Merci.  Construit  de  1765  à  1775  et  couronné  d'un  dôme  d'assez 
bonnes  proportions,  le  temple  dédié  à  la  patronne  de  Barcelone  est  d'archi- 
tecture correcte,  mais  à  part  la  statue  de  la  Vierge,  œuvre  du  xiii^  siècle,  et 
deux  statues  de  saint  Pierre  Nolasque  et  de  sainte  Marie  de  Cervello,  dues  au 
ciseau  d'Amadeu  et  de  Cami)e- 
ny,  on  ne  trouverait  rien  à  re- 
garder dans  cette  église  si  une 
légende  très  poétique  ne  s'}' rat- 
tachait. La  \'ierge,  dit-on,  vint 
un  jour  occuper  une  des  stalles 
du  chœur,  et  le  miracle  est  re- 
présenté avec  une  grâce  vérita- 
ble en  un  charmant  bas-relief, 
qui  est  le  joyau  de  la  chapelle. 
La  Vierge  de  la  ]\Ierci  possède  un 
sceptre  d'or  pur  et  sa  couronne 
vaut,  paraît-il,  75.000  francs, 
mais  c'est  la  reine  de  la  ville  et 
sa  fête  est  la  fête  de  la  cité. 


III. 


LES  MONUMENTS   CIVILS 


Photo  Parera. 


Église  de  Belen.  Statue. 


Bien  moins  nombreux  que 
les  églises,  les  monuments  civils 
de  Barcelone  sont  loin  d'être 
sans  intérêt  ;  la  ville  a  gardé 
quelques  beaux  palais  du 
temps  où  elle  était  la  capitale 
et  l'âme  du  monde  catalan. 

Le  palais  de  la  Députation  générale  de  Catalogne  est  le  plus  beau.  La 
partie  la  plus  remarquable  est  aussi  la  plus  ancienne.  Dans  les  premières 
années  du  xv*^  siècle,  la  Députation  générale  de  Catalogne,  ou,  comme  on 
disait  alors,  «  le  Général  »  de  Catalogne,  véritable  Directoire  exécutif  de  la 
République  catalane,  occupait  deux  corps  de  logis  séparés  par  une  petite 
cour;  l'un  d'eux  servait  de  salle  du  Conseil,  l'autre  de  Chambre  des  Comptes. 
Le  18  juillet  1416,  le  Général  chargea  le  maître  d'œuvres  Bn  March  Çafont 
de  reconstruire  le  mur  de  clôture  de  la  cour,  en  bordure  de  la  rue  de 
l'Bvêque.  Çafont  bâtit  une  belle  muraille  en  pierre  rose  du  Montjuich,  et  la 


34 


BARCELONE 


couronna  d'une  magnifique  balustrade  de  style  flamboyant.  Au-dessus  de  la 
porte  percée  dans  la  muraille,  le  sculpteur  Père  Johan  a  placé  une  figure 
équestre  de  saint  Georges,  patron  de  la  province,  terrassant  le  dragon. 
Iv'image  sculptée  en  haut-relief  et  entourée  d'un  cercle  fleuronné  semble  un 
sceau  démesurément  agrandi  ;  le  cadre  circulaire  est  lui-même  inscrit  dans  un 
carré  décoré  de  feuilles  de  chou  frisé  ;  des  têtes  d'angelots  se  montrent  dans 


W 


"^ 


Le  Saint-Georges  de  la  Députation. 


les  écoinçons.  Deux  pinacles  accompagnent  le  motif  que  couronne  une  den- 
telle de  pierre  découpée.  Six  gargouilles  à  la  silhouette  puissante  et  pitto- 
resque se  projettent  violemment  sur  la  rue  et  rompent  la  monotonie  de  la 
ligne  de  faîte  ;  les  conseillers  barcelonais  furent  contents,  car  Père  Johan 
reçut  d'eux  20  florins  en  récompense  de  son  travail,  au  lieu  des  10  florins 
qui  lui  avaient  été  promis. 

Derrière  ce  beau  mur  la  cour  semblait  nue  et  sombre.  De  1420  à  1425, 
on  jeta  sur  un  des  côtés  la  voûte  hardie  qui  supporte  le  grand  escalier  et  l'on 
construisit  sur  les  quatre  faces  de  la  cour  un  charmant  cloître  gothique  à  fines 


B  A  R  C"  H  L  O  X  i- 


35 


colonnettes.  Comme  la  cour  était  un  peu  étroite,  on  n'hésita  pas  à  bâtir 
les  galeries  en  encorbellement  sur  de  puissantes  consoles.  Au-dessus  des 
arcades  du  cloître,  s'élève  une  sorte  d'attique  dont  les  fenêtres  en  anse  de 
panier  sont  séparées  par  de  petits  contreforts  moulurés,  coiffés  de  pinacles 
et  accompa.i^nés  de  i^argouilles,   seniblal)les  à  celles  de  la  rue  de  l'Kvéque. 


Le  cloître  de  la  Dépuration. 


On  a  obtenu  ainsi  une  ordonnance,  à  la  fois  simple  et  savante,  sobre  et 
riche,  d'un  excellent  effet. 

De  1432  à  1434,  sur  l'emplacement  d'une  ancienne  tour  carrée.  En  Mardi 
Çafont  bâtit  la  chapelle  Saint-Georges  et  en  orna  la  porte  dans  le  goût  somp- 
tueux en  honneur  en  Castille. 

Cependant  les  conseillers  se  trouvaient  toujours  à  l'étroit  dans  leur  hôtel 
et  résolurent  de  s'agrandir  encore.  Serré  comme  il  l'était  entre  les  rues  de 
l'Êvêque  et  Saint-Honoré,  le  palais  ne  pouvait  s'agrandir  que  vers  la  descente 


36 


BARCELONE 


de  Sainte-Eulalie,  là  où  avait  existé  jadis  la  rue  aux  Juifs,  dépeuplée  en  1401, 
quand  le  roi  Martin  les  bannit  de  Barcelone.  Les  conseillers  achetèrent  les 
maisons,  les  démolirent  et  construisirent  un  nouveau  palais  autour  d'une 
cour  plus  spacieuse,  la  cour  des  Orangers.  Les  travaux,  commencés  en  1526, 
se  poursuivirent  pendant  tout  le  xvi^  siècle.  Trois  côtés  de  la  cour  furent 


falais  de  la  Députation.  Chapelle  Saint-Georges. 


ornés  d'une  galerie  qui  rappela  les  cloîtres  de  la  cour  de  l'Escalier  ;  mais 
comme  le  style  de  la  Renaissance  commençait  d'être  à  la  mode,  les  arcades 
gothiques  des  nouveaux  cloîtres  s'appuyèrent  sur  des  colonnettes  de  st^de 
plateresque  castillan.  La  décoration  des  portes  et  des  fenêtres  changea  ;  les 
eucarpes,  les  amours  se  mêlèrent  aux  feuillages,  aux  moulures,  aux  écussons 
de  l'époque  précédente  ;  les  fenêtres  s'élargirent  et  s'entourèrent  de  cadres 
richement  sculptés.  Pour  la  décoration  de  l'étage  supérieur,  on  répéta  l'at- 
tique  à  pinacles  et  gargouilles  imaginé  par  Çafont  et  l'on  donna  ainsi  à 
l'édifice  une  unité  suffisante,  exempte  de  toute  monotonie. 


BARCK  LONIC 


37 


Ivii  1596,  le  Général  de  Catalogne  décida  la  construction  d'une  façade 
monumentale  sur  la  place  vSaint- Jacques.  L'œuvre ^e  maître  Blay  a  longtemps 
passé  pour  un  chef-d'iL-UNTc  ;  les  amateurs  d'architecture  régulière  ne  trou- 
veront en  effet  rien  à  redire  à  ce  palais  italien,  construit  suivant  les  pré- 
ceptes de  Vignola  ;  ceux  qui  préfèrent  le  mouvement  et  la  fantaisie  des  écoles 
gothique  ou  plateresque  auront  besoin  de  regarder  la  triste  façade  de 
l'Hôtel  de  Ville,  qui  lui  fait  vis-à-vis, 
])()ur  trouver  (iuel([ue  charme  à  l'œu- 
^•re  de  Blay.  Klle  est  cependant  bien 
supérieure  aux  constructions  massives 
élevées  en  1620  le  long  de  la  descente  de 
vSainte-Eulalie,  et  qui  donnent  le  dernier 
mot  de  la  nudité  et  de  la  sécheresse. 

Au  temps  de  sa  splendeur,  le  palais 
de  la  Députation  fut  un  véritable  mu- 
sée, lya  décoration  générale  était  con- 
çue dans  ce  style  composite  et  char- 
mant, où  l'on  sent  avec  le  récent 
souvenir  de  l'art  arabe,  l'influence  du 
grand  luxe  flamand.  La  salle  du  Con- 
seil était  pavée  de  faïences  de  Talavera, 
des  revêtements  de  faïence  provenant 
de  la  même  fabrique  couvraient  les 
murs  jusqu'à  hauteur  d'homme,  d'opu- 
lentes tapisseries  de  Flandre  cachaient 
la  nudité  des  murailles.  Le  Général 
avait  acheté  au  vice-roi  D.  Fernando 
de  Tolède  la  belle  tenture  des  A  mours 
de  Mercure  et  de   Cannenta,   dont  six 

pièces  sont  encore  conservées  au  Palais  de  Justice  de  Barcelone  et  pro- 
viennent de  l'atelier  bruxellois  de  Guillaume  de  Pannemark.  Une  autre 
tapisserie,  de  l'atelier  de  François  Gembels,  représentait,  en  quatre  pièces, 
les  triomphes  de  Pétrarque.  Une  frise  sculptée  faisait  tout  le  tour  de 
la  salle  du  Conseil,  couverte  d'un  plafond  à  caissons  octogones.  Dans 
d'autres  salles  on  voyait  des  faïences  bleues  et  blanches  de  Valence,  des 
guadamacils  et  des  plafonds  de  menuiserie  {artesonados)  qui  rappelaient  la 
fantaisie  de  l'art  mudéjar.  L'été,  un  vélum  ombrageait  la  cour  de  l'Escalier. 
Les  jours  de  fête,  lés  balcons  de  la  place  Saint- Jacques  se  paraient  de 
velours  cramoisis.  Des  housses  de  drap  fin  aux  armes  de  Catalogne  recou- 


Bia^sîâiB^^ 


Photo  l'ariM-a. 

Fenêtre  Je  la  chapelle  Saint-Georges. 


38  BARCELONE 

vraient  les  tables  et  les  bancs.  La  chapelle  Saint-Georges  possédait  de 
merveilleux  ornements,  dont  il  ne  reste  que  quelques  débris.  Mais  on  peut 
admirer  au  musée  du  Parc  le  devant  d'autel  en  broderie  d'or  et  de  perles 
qui  représente  le  combat  de  Saint-Georges  et  du  dragon,  véritable  bas- 
relief  à  l'aiguille,  chef-d'œuvre  exécuté  pendant  la  seconde  moitié  du 
xv^  siècle  par  N' Anthony  Sadurni,  «  brodeur  du  Général  ».  C'est  à  lui  que 
sont  dues  aussi  la  chasuble,  les  dalmatiques  et  la  chape  de  velours  cramoisi 
broché  d'or  qui  servaient  aux  offices  solennels. 

Après   la  suppression  des  privilèges  de  la  Catalogne  en  1714,  le  Palais 
changea  de  destination.  On  y  installa  l'Audience  ou  tribunal  supérieur  de  la 


Photo  A.  Tolilra  Viazo. 


Le  devant  d'autel  de  Saint-Georges. 


province  ;  on  y  mit  les  Archives  de  l'Audience  et  de  la  Province  ;  on  recoupa 
les  grande  salles  à  l'aide  de  cloisons,  les  pavements  de  faïence  disparurent 
sous  des  planchers,  les  arcades  des  cloîtres  furent  garnis  de  lourds  vitrages  ; 
le  palais  sembla  livré  aux  barbares.  Mais  un  palais  de  Justice  a  été  cons- 
truit sur  la  promenade  de  Saint-Jean  et  depuis  deux  ans  la  Députation  de 
la  province  de  Barcelone  a  commencé  la  restauration  du  vieux  palais,  qui 
redeviendra  bientôt  le  joyau  de  la  cité. 

Le  palais  de  la  Députation  abrite  déjà  les  Archives  du  Patrimoine 
royal,  rangées  en  bel  ordre  dans  des  salles  bien  éclairées,  d'une  décoration 
élégante  et  sobre.  Les  registres  et  les  liasses  que  l'on  aperçoit  sur  les  rayons 
contiennent  l'énumération  des  droits  domaniaux  conservés  par  le  roi  en 
Catalogne  jusqu'au  premier  tiers  du  xix^  siècle.  Le  jeune  et  actif  archiviste, 
M.  Gonzalez  Hurtebiza,  a  su  intéresser  le  roi  à  la  publication  de  ces  docu- 
ments et  deux  volumes  seront  imprimés  chaque  année. 


I5ARCEIJ)NK 


39 


L'Institut  d'Etudes  catalanes  s'est  installé  à  l'étage  supérieur  du  palais, 
en  face  du  cloître  de  Sainte-Eulalie.  Dès  l'entrée  on  reconnaît  le  goût  des 
architectes,  MM.  Borri  et  Puig  y  Cadafakh.  On  pénètre  dans  un  coquet 
vestibule,  orné  d'une  fontaine  et  d'un  plâtre  de  la  statue  d'Esculape  trouvée 
à  Empories  ;  trois  colonnes  de  marbre  supporteront  les  bustes  de  Raymond 
Llull,    d'Ivximenis   et   de   Luis   Vives.    Au   deuxième   étage   s'ouvrent   une 


Une  des  chapes  de  la  chapelle  Saint-Georges. 


belle  salle  de  lecture,  une  salle  du  Conseil,  une  salle  d'études,  une  salle  des 
manuscrits,  où  les  vieux  styles  espagnols  s'associent  de  fort  bonne  façon 
au  confort  le  plus  moderne.  Des  radiateurs  dispenseront  pendant  l'hiver 
une  tiédeur  inconnue  aux  hôtes  des  bibliothèques  barcelonaises,  des  lampes 
du  dessin  le  plus  original  leur  verseront  la  lumière,  et  ils  retrouveront  dans 
maint  détail  d'ornement  la  connaissance  profonde  des  traditions  de  l'art 
national.  Dans  l'embrasure  des  fenêtres  deux  bancs  se  font  vis-à-vis,  si  pro- 
pices aux  conversations  intimes  que  le  peuple  les  appelle  des  flirteurs  (fes- 
iejados)  ;  les  murs  sont  couverts  de  faïences  des  bonnes  époques  ;  la  salle 


40 


BARCELONE 


des  manuscrits  a  quelque  chose  de  la  richesse  un  peu  lourde  du  xviii*^  siècle. 
Ce  qui  est  plus  intéressant  encore,  la  bibliothèque  est  en  passe  de  devenir 
une  des  plus  belles  collections  de  Barcelone.  I/a  bibliothèque  Angulo  y  Fuster, 
achetée  loo.ooo  francs,  est  entrée  là  tout  entière.  L'Institut  négocie  en  ce 
moment  l'achat  de  tout  ce  qui  subsiste  de  la  bibliothèque  du  pape  Benoît  XIII 
au  château  de  Pehiscola.  La  salle  des  manuscrits  compte  parmi  ses  trésors 


Chape  de  la  chapelle  Saint-Georges. 


un  chansonnier  catalan  du  xiv*^  siècle,  avec  plus  de  cent  compositions  d'En 
Cerveri  et  de  Guiralt  de  Torn^^ell  ;  une  collection  de  pamphlets,  relatifs 
aux  guerres  de  1640,  1707  et  1808,  l'ensemble  complet  des  manuscrits 
autographes  de  Verdaguer.  Les  magasins  sont  aménagés  pour  recevoir  200.000 
volumes.  La  bibliothèque  sera  ouverte  chaque  jour  pendant  sept  heures. 
Fondé  en  1902,  l'Institut  s'est  donné  pour  but  de  fomenter  la  culture  cata- 
lane et  de  publier  des  textes  relatifs  à  l'histoire  et  à  la  littérature  catalanes. 
Il  se  compose  aujourd'hui  de  trois  sections  :  sciences,  philosophie,  archéo- 
logie. Depuis  1908,  il  publie  chaque  année  un  annuaire.  Deux  autres  asso- 


BARCELONE 


41 


ciatioiis  scientifiques  :  Y  Institut  d'études  universitaires  et  le  Centre  excursion- 
niste de  Catalogne  contribuent  de  leur  côté  à  fomenter  le  goût  de  la  science  et 
à  répandre  les  bonnes  méthodes  de  travail. 

Pour  ^•oir  dans  toute  sa  beauté  le  vieux  palais  provincial  catalan,   il 
faut   le  \-isiler  le  jour  de  la  vSaint-Geor2;es.  Les  marchandes  de  fleurs  enva- 


Porte  de  la  Maison  de  Ville. 


hissent'ce  jour-là  la  cour,  l'escalier  et  les  galeries  de  la  Députation.  Cène 
sont  qu'œillets,  lilas  et  roses  tout  autour  du  pati,  sur  les  marches,  et  sous  les 
arcades  gothiques  du  premier  étage.  La  chapelle  Saint-Georges  ouvre  ses 
portes,  l'autel  se  pare  du  frontal  brodé  par  N'Anthoni  Sadurni,  les  prêtres 
revêtent  la  chasuble  et  les  dalmatiques  de  velours  cramoisi  broché  d'or, 
les  patriotes  se  pressent  dans  les  étroits  corridors,  débordent  sur  l'escalier  et 
jusque  dans  la  cour  ;  les  dévots  communient  par  centaines  et  tous  prient  pour 
que  l'avenir  de  la  Catalogne  soit  digne  de  son  passé. 


42 


BARCELONE 


Quand  les  Cent  jurats  de  Barcelone  virent  la  Généralité  se  bâtir  un  beau 
palais,  ils  voulurent  que  la  ville  eût  aussi  le  sien.  Le  7  octobre  1369  ils 
achetèrent  pour  12.000  sous  la  maison  de  Simon  de  Rovira  et  commencèrent 
la  construction  de  l'Hôtel  de  Ville,  sur  les  plans  du  Barcelonais  Pedro  Lobet. 
Les  travaux  furent  menés  avec  une  telle  activité  que  le  Conseil  de  la  Cité 
inaugura  le  14  août  1373  la  grande  salle  des  Cent,  qu'on  admire  encore  aujour- 
d'hui. La  façade,  conçue  dans  le  style  gothique,  fut  exécutée  de  1369  à  1550 
et  s'est  conservée  en  partie  jusqu'à  nos  jours.   C'est  un  bâtiment  tout  en 


Photo  A.  ToMra  Viazo 


Salon  de  Ciento. 


pierres  de  taille,  à  un  étage,  à  la  fois  riche  et  simple  et  d'une  très  belle  ordon- 
nance. La  porte  principale,  en  plein  cintre  et  à  grands  claveaux,  est  ornée 
d'une  accolade  à  fleurons,  accompagnée  des  écus  de  la  province  et  de  la  ville, 
et  de  l'écu  d'Aragon,  timbré  du  casque  royal.  Au-dessus  du  pinacle,  dans  une 
niche  ouvragée  comme  une  dentelle,  un  ange  de  pierre  semble  étendre  ses 
ailes  de  bronze  sur  la  cité.  Six  belles  fenêtres  à  remplages  éclairaient  jadis 
le  premier  étage,  couronné  d'arcatures  tréflées  et  d'une  balustrade  à  jour. 
Aux  angles  du  bâtiment,  deux  nobles  statues  de  vSainte  Eulalie  et  de  Saint 
Sever,  posées  sur  un  cul-de-lampe  et  surmontées  d'un  dais,  complétaient 
la  décoration. 

A  l'intérieur,  la  maison  de  ville  avait  son  pati  comme  le  palais  de  la 
Généralité,  et   son   cloître    aux   élégantes    arcades.    Longue    de    30   mètres 


liARCKl.OXH 


et  large  de  14,  la  salle  des  Cent  jurais  forme  un  rectangle  dont  le 
toit  en  menuiserie  est  supporté  par  cuu[  arcs  dcjubleaux  de  style  très  simple. 
Une  double  rangée  de  stalles  garnissaient  jadis  les  murailles  latérales,  et, 
au  fond  de  la  pièce  les  sièges  des  cinq  conseillers  de  la  cité  prenaient  l'appa- 
rence de  trônes.  Une  belle 
porte  plateresque  donne  en- 
trée dans  la  salle  et  porte 
sur  un  cartel  la  fière  devise 
S.  P.  Q.  B.  (Scnatus  popu- 
lusque  harcinonensis).  C'est 
dans  cette  salle  que  les  Cent 
s'assemblèrent  le  19  décem- 
bre 1461  pour  réclamer  la 
mise  en  liberté  du  prince  D. 
Carlos  de  Viane,  primogénit 
d'Aragon,  arrêté  par  ordre 
du  roi  Jean  II.  C'est  de  là 
que  partirent  le  7  juin  1640 
les  conseillers  de  la  ville  re- 
vêtus de  leurs  toges  de  pour- 
pre, pour  calmer  le  peuple 
soulevé  contre  Philippe  IV. 
C'est  là  que  le  16  mai  1714 
les  magistrats  barcelonais 
jurèrent  de  défendre  de  tout 
leur  pouvoir  les  libertés  tra- 
ditionnelles du  pa3's.  Mais  le 
14  septembre  de  la  même 
année  l'armée  franco-espa- 
gnole commandée  par  le  duc 
de  Berwick  occupa  la  ville,     i 

et  le  16  au  matin,  D.  Josef  Patifio,  président  de  la  junte  supérieure  de 
gouvernement,  réunit  une  dernière  fois  le  Conseil  à  l'Hôtel  de  Ville  et  l'avisa 
en  grande  cérémonie  que  le  roi  avait  supprimé  tous  les  privilèges  de  la  ville. 
Sitôt  que  le  régime  constitutionnel  eut  rendu  quelque  vigueur  aux  ins- 
titutions municipales,  l'ayuntamiento  barcelonais  pensa  à  reprendre  les 
anciens  errements.  En  1847,  la  construction  d'une  façade  monumen- 
tale sur  la  place  Jacques  fut  décidée  ;  malheureusement  l'architecte  Mas 
appartenait  à  la  plus  triste  école  classique  et  construisit  le  bâtiment  le  plus 


Palais  des  Archives  d'Aragon. 


44 


BARCELONE 


maussade  qui  se  puisse  imaginer.  Pour  faire  place  à  ce  très  médiocre  édifice  il 
fallut  démolir  à  moitié  la  délicieuse  façade  gothique,  et  peu  s'en  fallut  qu'elle 
ne  disparût  tout  entière  ;  la  clameur  publique  arrêta  le  vandalisme  des  archi- 
tectes officiels  ;  peut-être  démolira- t-on  un  jour  la  façade  Mas  pour  rendre  à 
la  Maison  de  la  Cité  son  aspect  historique  et  vraiment  catalan. 

lya  décoration  moderne  de  l'Hôtel  de  Ville  n'a  rien  de  remarquable.  Au 
second  étage,  les  Archives  municipales,  dont  les  documents  les  plus  anciens 


Palais  des  Archives  d'Aragon.  L'escalier. 


Photo  A.  Toldra  Viazo. 


remontent  au  xv' siècle,  occupent  déjà  quinze  pièces  et  sont  ouvertes  aux  tra- 
vailleurs qui  y  trouvent  toujours  l'accueil  le  plus  courtois. 

Après  la  Généralité  et  le  Conseil  de  la  ville,  la  première  autorité  de  Bar- 
celone était  le  comte-roi,  qui  résida  longtemps  dans  une  maison  forte  située 
près  de  la  cathédrale.  De  l'ancien  palais  il  nç  reste  plus  que  la  chapelle  de 
Santa  Agueda  et  la  salle  de  justice  ou  Tinell,  qui  sert  aujourd'hui  de  chapelle 
aux  religieuses  de  Santa  Clara.  En  1545,  les  Cortès  de  Monzon  décidèrent 
la  reconstruction  du  palais  de  Barcelone.  I^es  travaux  commencèrent  le 
12  décembre  1549,  sur  les  plans  de  N'Anthony  Carbonell,  architecte  de  Bar- 
celone, et  l'édifice  fut  terminé  au  début  en  1555.  L'architecte  avait  reçu 
pour  son  plan  120  livres  barcelonaises  et  un  traitement  de  240  livres  par 
an  pendant  la  durée  des  travaux.  I,e  palais  du  vice-roi  est  de  style  très 
.sobre  mais  de  caractère  imposant.  C'est  un  cube  de  granit,  percé  de  fenêtres 


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45 


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très  simples,  ornées  d'un  écusson  catalan.  Une  seule  porte  y  donne  entrée, 
elle  est  à  plein  cintre  avec  grands  claveaux  à  la  catalane.  A  la  partie  supé- 
rieure (le  l'édifice,  des  échaugettes,  posées  aux  angles,  donnent  à  la  cons- 
truction un  caractère  militaire  ([ui  s'allie  très  bien  avec  les  hautes  murailles 
de  granit.  A  l'intérieur, 
une  cour  carrée  fait  pé- 
nétrer partout  l'air  et  la 
lumière.  Une  jolie  galerie 
en  fait  le  tour  à  la  hau- 
teur du  premier  étage.  Le 
côté  gauche  est  occupé  par 
l'escalier,  de  seigneuriale 
ampleur,  couvert  d'une 
coupole  en  menuiserie 
d'un  très  beau  travail.  Les 
appartements  occupent  les 
trois  autres  côtés,  sur  deux 
étages.  Une  haute  tour  de 
granit,  construite  derrière 
le  palais,  permet  d'embras- 
ser d'un  coup  d'œil  toute 
la  ville  et  tout  le  pays, 
depuis  le  Tibidabo  jusqu'à 
la  iner  et  de  ]Montjuich  à 
]\Iataro. 

Le  vieux  palais  abrite 
aujourd'hui  les  Archives 
royales  de  la  Couronne 
d'Aragon.  Cette  magni- 
fique collection  a  été  mise 
dans  l'excellent  état  où 
nous  la  voyons  par  trois 

archivistes  qui  l'ont  gouvernée  de  père  en  iils  depuis  1814  jusc[u'en 
1911.  M.  Prospero  de  Bofarull  y  ]\Iascaro  a  commencé  la  réorganisation 
et  le  classement,  publié  un  livre  fondamental  pour  l'histoire  de  la  Cata- 
logne :  Los  Coudes  de  Barcelona  vindicados  et  dix-sept  volumes  de  docu- 
ments inédits.  Il  obtint  en  1836  l'autorisation  de  transporter  au  Palais 
Vieux  les  Archives  mal  installées  au  Palais  de  la  Députation.  Son  fils, 
]\L  ^Manuel    de  Bofarull  y  Sartorio  eut  le  plaisir    d'inaugurer  le   nouveau 


li 


Photo  A.  Toldra  Viazo 


La  Bourse. 


46 


BARCELONE 


local  enfin  aménagé,  le  i8  décembre  1853,  et  présida  pendant  plus  de  qua- 
rante ans  à  la  direction  des  Archives.  On  lui  doit  la  publication  de  vingt-trois 
volumes  de  documents  inédits.  M.  Carlos  de  Bofarull  y  Sans,  son  fils,  a  con- 
tinué jusqu'à  l'année  dernière  les  traditions  de  son  père  et  de  son  aïeul, 
très  bravement  défendu  le  trésor  confié  à  sa  garde  contre  les  entreprises 
des  nonnes  de  Santa  Clara  et  des  politiciens  de  Madrid  et  repris  la  publi- 
cation des  Documents  inédits,  longtemps  interrompue  faute  d'argent. 
Le  précieux  dépôt  est  aujourd'hui   aux  mains  de  M.   Gonzalez-Hurtebiza 


i-iT^^ 


Photo  A.  ToldraViazo. 


Monument  de  Colomb.  Le  Port. 


qui  veut  amplifier  les  services,  dresser  un  catalogue  méthodique  des  docu- 
ments et  pousser  activement  la  publication  des  Documents  inédits. 

Après  la  guerre  des  Segadors  les  vice-rois  cessèrent  d'habiter  le  palais. 
En  1656,  le  marquis  de  Mortara  s'établit  à  l'ancienne  Halle  aux  draps, 
construite  en  1444  et  transformée  en  1517  en  salle  d'armes.  Le  marquis  de 
Castel- Rodrigo  fit  réparer  la  halle  et  le  duc  d'Ossuna  mit  la  dernière  main 
aux  embelHssements  en  1669.  Ce  fut  dans  ce  palais  qu'habita  l'archiduc 
Charles  pendant  son  séjour  à  Barcelone.  Un  incendie  l'a  détruit  à  une  époque 
récente. 

A  quelque  distance  de  son  emplacement  s'élève  un  des  plus  beaux  édi- 
fices de  Barcelone,  le  palais  de  la  Bourse  ou  Llotja,  dont  la  junte  de 
commerce  décida  la  construction  en  1772,  sur  les  plans  de  l'architecte  bar- 
celonais En  Joan  Soler.  C'est  une  fort  joHe  construction  de  style  classique 
qui  renferme  une   des  merveilles  de  Barcelone,   l'ancienne  Grand'Salle   de 


]ÎARCELOXK 


47 


la  Bourse,  construite  en  1383  par  En  Père  Zal^adia,  et  qui  l'emporte  en 
i;randeur  et  en  majesté  sur  la  salle  des  Cent  3 urats  elle-même.  On  loue  encore 
la  cour  intérieure  du  palais,  avec  sa  jolie  fontaine  de  Neptune  et  ses  statues 
des  quatre  i^artics  du  monde  par  Bover  et  par  Olive.  L'escalier  est  un  des 
plus  amples  et  des  ])lus  monumentaux  de  Barcelone. 

En  face  de  la  IJotja  s'élève  l'ancienne  douane,  un  édifice  assez  bizarre, 
dont  le  plan  fut  donné  en  1790  par  le  mar([uis  de  Roncali,  ministre  des 
finances    du    roi    Charles    IV. 

■     "m 


Occupée  aujourd'hui  par  le 
Oouvernement  civil  et  par 
l'administration  des  finances, 
l'ancienne  Douane  ne  mérite- 
rait guère  d'être  signalée,  si 
l'on  n'avait  récemment  décou- 
vert à  l'intérieur  quelques  pein- 
tures intéressantes  de  Père  Pau 
Montana  :  dans  la  Grand'Salle, 
allégories  destinées  à  glorifier 
la  politique  économique  de 
Charles  III,  dans  la  salle  à 
manger,  épisodes  tirés  de  Don 
Quichotte. 

La  douane  a  été  transférée 
en  juillet  1902  dans  un  édifice 
neuf  bâti  en  face  du  monu- 
ment   de    Colomb.   Construite 

de  1896  à  1902,  la  nouvelle  douane  a  eu  pour  architectes  MM.  Sagnier  et 
Garcia  Farria  et  a  coûté  1.500.000  francs.  Ceux  qui  seraient  tentés  de 
médire  de  l'art  barcelonais  trouveraient  ample  matière  à  leurs  critiques 
dans   cet  étrange  monument. 

Le  palais  épiscopal  est  situé  dans  la  vieille  ville,  tout  près  de  la  Cathé- 
drale. Les  constructions  les  plus  anciennes  paraissent  dues  à  l'évêque 
Arnau  de  Gurb,  qui  fonda  la  chapelle  Sainte-EulaHe  en  1272.  Trois  belles 
arcades  romanes  viennent  d'être  dégagées  des  plâtras  qui  les  aveuglaient 
et  donnent  à  la  grande  cour  une  très  plaisante  note  archaïque.  Le  salon  de 
réception  de  l'évêché  est  décoré  de  fresques  dues  à  un  peintre  catalan  connu 
sous  le  nom  d'El  Vigata. 

En  face  du  palais  épiscopal  s'élève  une  élégante  maison  de  la  Renais- 
sance, l'hôtel  de  l'archidiacre,  occupé  aujourd'hui  par  le  Collège  des  avo- 


l'iinlj  ,!.■  lAiit.'ur. 


La  maison  de  l'Archidiacre. 


BARCELONE 


cats  de  Barcelone.  Le  Conseil  de  l'Ordre  }■  tient  ses  séances  et  une  petite 
bibliothèque  juridique  est  à  la  disposition  des  membres  du  barreau.  Sauf 
une  belle  broderie  du  xv^  siècle,  représentant  la  Justice,  il  y  a  peu  à  retenir 
de  la  décoration  intérieure,  mais  la  porte  d'entrée  est  une  charmante  pièce 
d'art  plateresque  et  le  pati  planté  de  palmiers,  et  orné  d'une  fontaine,  est 

ravissant.  On  remarque- 
ra à  gauche  de  la  porte 
d'entrée  une  originale 
boîte  aux  lettres  en 
marbre  blanc  sculpté. 

La  Canongia,  en  face 
de  l'hôtel  de  l'archidia- 
cre, n'a  pas  eu  la  chance 
de  tomber  en  d'aussi 
bonnes  mains;  des  an- 
nonces commerciales  en- 
laidissent sa  façade  et 
lui  ôtent  tout  le  charme 
qu'elle  pouvait  avoir. 

Il  nous  faut  encore 
mentionner  parmi  les 
édifices  publics  du  vieux 
Barcelone  l'hôpital  de 
Santa-Cruz ,  fondé  en 
1229  par  le  chanoine 
Colom,  et  dont  la  cour 
des  convalescents,  ornée 
d'un  double  rang  d'arca- 
des, est  d'aspect  robuste 
et  élégant. 

On  ne  trouve  pas  à 
Barcelone  autant  de  maisons  seigneuriales  qu'à  Saragosse.  La  ville  a 
toujours  été  plutôt  une  ville  de  commerce  qu'une  cité  aristocratique, 
et  la  vie  y  fut  longtemps  extrêmement  simple,  comme  en  témoigne  le 
dicton  catalan  :  «  Table  de  Barcelone,  un  petit  pain  par  personne  ».  On 
raconte  qu'un  Valencien  s'étant  imaginé  d'installer  dans  une  rue  un  petit 
commerce  de  saucisses,  un  vertueux  citoyen  ameuta  les  passants  aux  cris 
de  :  «  Voie  de  droit!  au  voleur!  »  (Via  fora!  lladres!)  et  réclama  du 
Conseil  des  Cent  l'expulsion  de  l'étranger  qui  allait  répandre  dans  la  ville 


l'iioto  A.  Toldni  Viazo. 


Hôpital  de  Sania  Cruz. 


1-;  A  R  C  K  r.  O  N  Iv 


49 


le  goût  du  luxe  et  la  ])assi()n  de  la  gourmandise.  Une  charmante  nouvelle  de 
Santiago  Rusinol  :  le  jeu  d'oie  de  ^I.  Ivsteve  (l'auca  dcl  senyor  Esicve)  nous 
montre  que  Barcelone  est  restée  fidèle  à  ces  traditions  presque  jusqu'à  nos  jours. 

Le  plus  bel  hôtel  de  la  vieille  ville  est  l'hôtel  Dalmases,  n^  20,  rue  de  Mon- 
cada.  Son  pâli  intérieur  et  son  escalier  sont  d'un  style  sobre  et  riche  à  la  fois, 
(jui  donne  lionne  idée  ^^^ 

du  goût  du  construc-        H^  "i^^^^^s.  I  I 

teur.  lya  même  rue 
présente  aux  numéros 
12,  23  et  35  d'intéres- 
sants spécimens  de 
vieilles  habitations. 

Au  xvi^  siècle  ap- 
partient encore  le 
beau  portail  de  l'hô- 
tel Gralla,  rue  Porta 
Ferrisa,  dont  les  pi- 
lastres composites,  la 
frise  sculptée,  l'écus- 
son  accompagné  de 
guirlandes  de  fruits  et 
d'amours  est  d'une  in- 
génieuse ordonnance 
et  d'un  assez  bon  des- 
sin. La  devise  :  Puhli- 
cae  venustati  et  privatae 
utilitati  est  bien  con- 
forme au  vieil  esprit 
barcelonais. 

I/'hôtel  de  la  vice- 
reine  rappelle  une  in- 
téressante anecdote  du  xviii^  siècle.  Don  Manuel  de  Amat  y  de  Junyent, 
ancien  vice-roi  du  Pérou,  se  voyant  vieux  et  sans  postérité,  voulut  marier 
un  neveu  qu'il  avait  à  une  jeune  fille  alliée  à  la  famille  de  Fivaller  et 
retirée  au  Couvent  de  Junqueras.  Après  avoir  donné  sa  parole,  le  fiancé 
se  retira,  et  Don  Manuel,  en  présentant  ses  excuses  à  la  jeune  fille,  ajouta 
que  s'il  eût  été  moins  âgé  il  lui  eût  demandé  sa  main.  Elle  fit  connaître 
qu'elle  l'accepterait  et  le  galant  vieillard  l'épousa.  Restée  veuve  avec  une 
immense  fortune,  elle  fit  bâtir  en  1776  l'élégant  hôtel  de  la  Rambla  de  Flors 

4 


L'escalier  de  l'Hôtel  Dalmases. 


50 


BARCELONE 


qui  a  gardé  son  nom  et  qui  fut  longtemps  la  plus  belle  maison  de  Barcelone. 
Il  ne  peut  plus  prétendre  à  ce  titre  aujourd'hui.  Deux  hôtels  modernes 
de  la  vieille  ville  sont  plus  somptueux  que  lui.  La  maison  des  Quatre  chats 
(la  Casa  dels  quatre  gais),  bâtie  sur  les  dessins  de  M.  J.  Puig  y  Cadafalch, 
est  l'un  des  plus  charmants  édifices  de  Barcelone.  vSitué  dans  une  rue 
étroite  et  sombre,  ce  beau  logis  blanc  et  rose  y  met  comme  un  rayon  de 

soleil.  Le  rez-de-chaussée  est 
percé  de  grandes  arcades  en 
tiers-point  de  coupe  très 
simple.  Au  premier  et  au 
second  étage  s'ouvrent  des 
fenêtres  dans  le  goût  de  la 
Renaissance  catalane,  avec 
de  beaux  balcons  de  fer 
forgé.  Au  troisième  étage 
une  série  de  petites  arcades 
éclaire  les  greniers.  Tûut 
cela  est  riche  sans  excès, 
dans  la  tradition  régionale, 
bien  à  l'échelle  et  d'excel- 
lente exécution.  Cependant 
rien  ne  retiendrait  longtemps 
l'attention,  si,  du  passage 
vSaint- Joseph  ne  s'élevait 
une  svelte  statue  de  la  Vierge 
dans  une  niche  très  gracieu- 
sement ciselée,  et  si,  un  peu 
en  arrière,  ne  s'ouvrait  une 
loggia ,  d'un  gothique  si 
somptueux  qu'elle  fait  penser  aux  palais  du  Grand  Canal,  ou  à  quelque 
féerique  balcon  de  style  manuélin. 

L'hôtel  Gûell  est  d'un  style  tout  différent.  Il  a  pour  auteur  un  des  artistes 
les  plus  savants  et  les  plus  originaux  de  Barcelone,  un  mathématicien  émé- 
rite,  M.  Gaudi.  Là  rien  n'est  donné  à  la  tradition,  tout  à  la  raison  et  au  cal- 
cul. Les  arcs  n'appartiennent  à  aucune  école;  leur  tracé  est  une  h3^perbole, 
ou  une  courbe  de  sentiment,  que  ne  connaît  pas  la  géométrie,  mais  que  le  calcul 
a  indiquée  comme  la  plus  résistante  de  toutes.  Les  matériaux  sont  tous  de 
premier  choix,  et  tous  du  pays  :  grès  du  Montjuich,  marbres  des  Pyrénées 
catalanes,  bronze  et  fer.  L'ornement  extérieur  est  réduit  à  sa  plus  simple 


l'IiuLo  Vdicic 


Maison  des  QuatreChats.  Détail  de  la  façade. 


l'-ARCr-LON  H 


51 


expression  :  deux  belles  i;rilles  de  ferroiiiicrie,  une  coursière  vitrée,  qui  gar- 
nit toute  la  longueur  de  la  façade  et  s'avance  en  encorbellement  au-dessus 
de  la  rue.  A  l'intérieur  on  pénètre  d'abord  dans  un  immense  vestibule  aux 
murs  de  pierre  soigneusement  appareillés,  aux  plafonds  de  fer  et  de  marbre. 
lyC  premier  étage  com])rend  les  grands  appartements  de  la  maison,  une 
galerie  d'une  riche 
simplicité  ornée  de 
pièces  rares,  un  cabi- 
net de  traxail,  une 
salle  à  manger  de  fa- 
mille, et  à  la  ])lacc  où 
serait  le  f^nti  d'une 
demeure  ordinaire,  le 
salon,  de  toute  la  hau- 
teur de  la  maison , 
éclairé  par  un  dôme, 
placé  très  haut,  et  bai- 
gné d'une  lumière  dis- 
crète, très  douce  et 
très  intime.  Dans  un 
angle  de  la  pièce  un 
somptueux  rideau,  si 
bien  jeté  qu'on  le  croi- 
rait d'étoffe  souple,  et 
qui  est  de  marbre 
rose,  cache  un  orgue 
de  grande  dimension  ; 
sur  l'une  des  faces  du 
salon  une  porte  monu- 
mentale attire  invin- 
ciblement  le    regard  ; 

l'armature  est  faite  de  buis,  savamment  mouluré  et  comparti,  une  matière 
inconnue,  plus  grise  et  plus  douce  que  l'écaillé,  donne  aux  plats  de  la 
menuiserie  un  éclat  argenté  ;  c'est  de  la  corne,  réduite  en  lamelles  et 
emplo3'ée  de  préférence  à  l'écaillé,  qui  ne  serait  point  catalane  ;  de  fines 
peintures  ornent  les  caissons  de  cette  porte  splendide.  Quand  les  deux 
battants  historiés  sont  ouverts,  apparaît  derrière  eux  un  autel  où  brillent 
des  orfèvreries  et  le  salon  se  transforme  en  chapelle.  Nous  ne  disons  pas  que 
l'hôtel  Gùell  soit  une  riante  demeure,  c'est  l'austère  logis  d'un  patricien. 


Hôtel  Gùell. 


52 


BARCELONE 


l'isoloir  magnifique  où  loin  des  importuns,  il  vient  reposer  ses  lassitudes 
au  sein  de  sa  famille,  dans  le  culte  de  l'art,  et  dans  la  prière.  On  sort  très 
grave  de  cette  maison. 

Nous  ne  verrions  plus  rien  à  signaler  dans  la  vieille  ville  si  M.  L.  Dome- 

necli  ne  venait  de  bâ- 
tir, rue  de  Trafalgar, 
l'hôtel  de  l'Orphéon 
catalan.  Laissons  de 
côté  tous  nos  préjugés 
classiques ,  imaginons 
que  nous  sommes  en 
un  pays  affranchi  des 
règles ,  ayant  rompu 
tout  lien  avec  le  pas- 
sé, futuriste  dans  son 
art  comme  dans  son 
idéal,  peut-être  arri- 
verons-nous à  com- 
prendre cette  folie  dé- 
corative .  Impossible 
de  chercher  à  décrire 
un  tel  édifice.  La  bri- 
que, qui  fait  le  fond 
de  la  construction,  se 
marie  à  la  pierre,  au 
marbre,  au  cristal  et 
au  métal  pour  compo- 
ser l'étrange  façade. 
Les  colonnes  se  sont 
habillées  d'éclatantes 
mosaïques  de  verre  ; 
aux  jours  de  fête  d'énormes  fanaux  jettent  sur  la  muraille  rouge  des  nappes 
de  lumière.  A  l'angle  de  l'édifice  un  très  beau  groupe  sculpté  par  Blay  réunit 
aux  pieds  de  saint  Georges  et  autour  de  la  musique  populaire  toutes  les 
classes  de  la  nation  catalane,  le  paysan  en  berretina,  le  marin  au  large 
chapeau,  l'artisan,  l'ouvrier  et  l'artiste,  la  femme,  la  jeune  fille  et  l'enfant. 
L'intérieur  renferme  une  grande  salle  de  concerts  où  peuvent  trouver  place 
2.500  personnes  assises,  une  salle  de  répétitions,  une  salle  de  Conseil,  une 
bibliothèque,  un  fumoir,  un  café.  Tout  est  lumineux,  éclatant,  coruscant  à 


Photo  Parera. 


Palais  de  l'Orphéon  catalan. 


liARCEI.OXE 


53 


l'excès,  mais  c'est  uu  lieu  de  fête,  c'est  un  décor,  le  fantasti(|ue  y  est  permis  ; 
c'est  un  concert  de  couleurs,  une  symphonie  de  toutes  les  formes  et  de  toutes 
les  nuances  ;  ce  n'est  plus  de  l'architecture  ;  c'est  de  la  musique. 


IV. 


I.A  Vir,I,E  NEUVE 


Construite  tout  entière  depuis  cinc^uante  ans,  la    nouxx'lle  \-ille  a  cepen- 
dant  deux   églises    anciennes,    démolies   pierre   à   pierre    et   soigneusement 


Vieux  couvent  de  Momesion. 


rebâties  sur  un  nouvel  emplacement.  Rue  d'Aragon,  le  regard  est  attiré 
par  un  simple  portail  de  chapelle  qui  semble  de  très  heureuses  proportions 
et  de  très  bonne  exécution.  Plus  on  le  regarde,  plus  on  a  l'impression  d'une 
œuvre  authentique.  I^e  clocher  lui-même  est  svelte  et  archaïque  dans  ses 
lignes.  On  entre  et  l'impression  se  confirme  ;  on  est  dans  un  beau  vaisseau 
de  cinq  travées  à  nef  unique,  avec  chapelles  latérales  et  abside  à  cinq  pans, 
un  exemplaire  tout  classique  d'église  catalane.  On  pousse  une  porte  et  l'on 
a  l'illusion  de  se  retrouver  dans  le  cloître  de  Sainte- Anne.  C'est  bien  lui  avec 
son  double  rang  d'arcades  gothiques,  avec  son  jardin  et  ses  palmiers,  mais  il  est 
plus  grand  et  semble  plus  lumineux  et  plus  coquet.  Eglise  et  cloître  viennent 
de  Junqueras  et  ont  été  patiemment  remontés  rue   d'Aragon,  à    quelques 


54 


BARCELONE 


pas  de  la  gare  de  Gracia.  Le  clocher,  lui,  vient  de  Barcelone  et  a  jadis  appar- 
tenu à  l'église  vSaint-Michel. 

Une  autre  église  du  même  type  est  celle  des  religieuses  de  Montesion 
sur  la  Rambla  de  Catalogne,  mais  le  cloître  est  invisible  aux  profanes  ;  il  est 
renommé  pour  la  légèreté  de  ses  colonnettes  de  marbre  et  l'élégance  de  ses 
arcs  en  tiers-point. 

La  ville  neuve  possède  un  très  grand  nombre  de  couvents  dont  les  cha- 
pelles se  sont  plus  ou  moins  heureusement  inspirées  des  styles  anciens  ; 


Cloître  de  Montesion. 


elles  plaisent  d'autant  plus  qu'elles  sont  restées  plus  fidèles  aux  modèles 
primitifs.  Malgré  un  réel  mérite,  la  grande  chapelle  des  Pères  jésuites, 
manque  de  relief  et  de  mystère  ;  nous  préférons  la  charmante  chapelle  des 
Dames  de  la  Conception,  rue  de  Valence,  et  surtout  la  jolie  copie  de  Santa 
Agueda  construite  par  les  Filles  de  Saint-François  de  Sales  sur  la  prome- 
nade de  Saint-Jean  et  la  nouvelle  église  de  Sainte-Marie  de  Pompeya,  qui 
vient  de  s'ouvrir  sur  le  boulevard  diagonal.  L'aspect  en  est  réellement  très 
élégant.  Les  trois  nefs,  bien  éclairées  par  de  belles  fenêtres  à  remplages,  les 
chapiteaux  sans  tailloirs,  inspirés  de  San  juan  de  la  Pefia,  l'autel  majeur 
imité  de  celui  de  la  cathédrale,  tout  donne  l'impression  d'un  luxe  de  bon  aloi. 
Si  la  nouvelle  ville  n'a  pas  de  grandes  églises  paroissiales,  elle  aura  du 


iîarc1':loN' K 


55 


moins  un  jour  une  cathédrale,  telle  qu'aucune  ville  n'aura  la  pareille.  En 
1866  se  fonda  à  Barcelone  une  association  pieuse  pour  fomenter  la  dévo- 
tion à  saint  Joseph  ;  elle  s'enrichit  rapidement,  acheta  tout  le  terrain  compris 
entre  les  rues  de  MajoKiue,  de  la  Marine,  de  Provence  et  de  Sardaigne,  et  le 


Couvent  des  Visitandines. 


19  mai  1882  fut  solennellement  posée  la  première  pierre  de  l'église  de  la 
Sainte-Famille,  dont  la  crypte,  le  pourtour  du  chœur  et  un  portail  latéral 
sont  déjà  construits  sur  les  plans  de  l' architecte-poète  Gaudi. 

I,a  Sainte-Famille  est  une  œuvre  d'une  telle  étrangeté  qu'il  est  rare  d'en 
entendre  parler  sans  passion  ;  nous  en  avons  ouï  dire  beaucoup  de  mal, 
nous  avons  lu  que  cette  église  est  le  dernier  mot  de  «  l'extravagance  »,  les 
architectes  français  surtout  nous  ont  paru  acharnés  à  n'y  vouloir  rien  com- 
prendre ;  nous  laisserons  de  côté  les  apologistes  fanatiques  et  les  détracteurs 


56  BARCELONE 

furieux  et  nous  essaierons  de  rendre  les  impressions  multiples  que  nous 
fait  éprouver  l'indescriptible  monument,  chaque  fois  que  nous  le  revoyons. 

M.  Gaudi  est  un  maître  es  pierres  vives  du  mo^-en  âge  ressucité  à  la^fin 
du  xix^  siècle.  C'est  un  homme  d'une  foi  ardente,  d'une  piété  ascétique  et 
d'un  incontestable  génie  artistique  ;  il  connaît  merveilleusement  l'histoire 
de  l'art  général  et  de  l'art  catalan,  la  technique  de  son  métier,  et  nous  avons 
déjà  dit  qu'il  unit  la  science  et  la  sagesse  d'un  mathématicien  consommé 
au  lyrisme  le  plus  personnel  et  le  plus  inspiré.  Il  y  a  chez  lui  toute  la  mentalité 
disparue  du  grand  constructeur  de  cathédrales,  l'esprit  religieux,  la  science 
de  son  art,  et  la  puissance  créatrice.  On  l'a  chargé  de  bâtir  une  éghse  à  saint 
Joseph  ;  cela  ne  lui  a  pas  suffi,  il  a  conçu  un  temple  qui  sera  comme  un  résumé 
de  la  pensée  chrétienne,  comme  un  symbole  de  la  Foi,  comme  une  vision 
concrète  des  grands  mystères  de  la  religion. 

y^  Les  légendes  d'autrefois  nous  représentent  les  anges  apportant  au  maître 
de  l'œuvre  le  plan  tout  fait  de  son  église  ;  on  peut  affirmer  que  M.  Gaudi 
n'a  jamais  désiré  une  telle  faveur.  Son  œuvre,  c'est  sa  vie  même,  c'est  le 
meilleur  de  son  intelligence  et  de  son  cœur,  et  c'est  le  progrès  et  l'évolution 
de  son  esprit.  Il  s'est  longtemps  refusé  à  en  arrêter  définitivement  les  lignes, 
il  a  fallu  des  instances  réitérées  pour  le  décider  à  construire  un  plan,  il  déclare 
à  qui  veut  l'entendre  qu'il  ne  se  tiendra  pas  pour  obligé  de  le  suivre  et  qu'il 
entend  bien  rester  libre,  tant  qu'il  vivra. 

L'évolution  de  sa  pensée  se  lit  déjà  sur  l'édifice  qu'il  a  élevé. 

La  crypte  est  une  œuvre  encore  entièrement  gothique,  une  réédition 
monumentale  de  la  crypte  de  Sainte-Eulahe.  Si  grande  et  si  imposante  que 
soit  cette  cr^^pte,  elle  ne  frappe  point  par  la  nouveauté  du  style;  seuls 
les  chapiteaux  annoncent  déjà  un  maître  ami  des  somptueux  décors,  mais 
rien,  en  somme,  n'est  absolument  inédit. 

Autour  de  sa  crypte,  l'artiste  a  construit  d'un  seul  jet  tout  l'enveloppe- 
ment extérieur  de  son  abside.  Les  murs  des  chapelles  latérales  sont  bâtis, 
d'un  transept  à  l'autre,  avec  leurs  tribunes,  leurs  pinacles  et  leurs  contreforts 
qui  culminent  à  cinquante  mètres  du  sol.  L'effet  est  prestigieux  et  la  fantaisie 
apparaît  déjà  dans  maint  détail.  D'abord  dans  la  singularité  du  plan,  dans 
ces  chapelles  absidales  à  double  étage  dont  le  modèle  n'existe  nulle  part, 
puis  dans  le  style  général  de  l'ornement.  Fidèle  à  la  tradition  gothique,  l'ar- 
tiste emprunte  à  la  nature  vivante  les  figures  dont  il  va  animer  les  lignes  de 
son  édifice,  mais  il  les  taille  sur  un  patron  colossal,  ses  couleuvres  deviennent 
des  pythons,  ses  lézards  des  crocodiles,  ses  Hmaçons  offrent  les  dimensions 
de  tortues  gigantesques.  Ses  gables  et  ses  pinacles  se  terminent  non  plus  par 
des  bouquets  stjdisés,  mais  par  des  branches  de  pin,  des  touffes  de  blé,  des 


BARCKLOXK 


57 


pampres  démesurément  agrandis.  Les  murs  aux  pierres  rugueuses  et  bos- 
selées donnent  une  impression  de  force  extraordinaire,  les  remplages  sim- 
plifiés et  réduits  à  des  lancettes  et  à  des  orbes  rompent  franchement  — -  et  nous 
axouons  le  regretter  —  avec  le  dessin  gothique  ;  je  ne  sais  quel  sentiment 


riioto  l'iiiL'r.'i. 


L'abside  de  la  Sainte-Famille. 


classique  se  dégage  de  cet  ensemble  majestueux  et  sage,  tout  à  la  fois  très  sobre 
et  très  compliqué.  Avec  beaucoup  d'éléments  empruntés  au  gothique  catalan, 
l'œuvre  n'est  déjà  plus  gothique  que  par  les  grandes  lignes  ;  l'artiste  regarde 
certainement  d'un  autre  côté. 

Le  grand  portail  nord,  aujourd'hui  en  bonne  voie  de  conclusion,  est 
une  œuvre  saisissante,  dont  nul  homme  de  bonne  foi  ne  pourra  nier  la 
grandeur,  ni  la  sauvage  beauté.  Il  a  les  dimensions  du  portail  de  Reims, 
mais  si  la  disposition  générale  s'inspire  encore  du  gothique,  le  plan  habituel  a 


58 


BARCELONE 


été  bouleversé,  et  c'est  un  art  vraiment  nouveau  qui  s'affirme  avec  l'audace 
du  génie.  Toutes  les  divisions  horizontales  de  la  façade  ont  disparu  ;  tout 
monte,  tout  pyramide.  Les  portails  latéraux,  déjà  énormes,  ne  font  qu'ac- 
compagner la  porte  majeure,  si  haute  que  son  pinacle  atteindra  la  hauteur 
de  la  grande  voûte,  et  que  la  grande  rose  s'ouvrira  dans  son  tympan.  Quatre 

clochers,  montant  jusqu'à    80 

S~^^'\N>f^B^^V7i^^^^^''i  i^S^^^^Kf  I  mètres,  accompagneront  le  co- 
^^^wK^HfJ^^^^^BÊmï-^^^^^^^  lossal  frontispice  et  lui  ser- 
^  vWNW'^'^'l''  V^^V^HG&^^^^r*-4  viront  d'amortissement.  Le 
I        Vv^  ' '^  fS^^^B^^^I^^'^^       portail  est  consacré  tout  entier 

à  la  naissance  et  à  l'enfance 
du  Christ  ;  l'avènement  du 
Rédempteur,  c'est  le  lever  du 
soleil  de  justice  qui  va  faire 
refleurir  la  terre,  c'est  le  prin- 
temps divin  qui  s'annonce.  Au 
plus  haut  de  la  porte  majeure 
étincelle  le  chiffre  du  vSauveur, 
et  sur  les  rampants  des  gables 
se  penche  en  lourds  bourrelets 
la  neige  fondante.  Sous  la 
grande  voirte,  scintillent  entre 
les  branchages  les  étoiles  du 
ciel,  à  la  place  exacte  qu'elles 
occupaient  quand  les  virent  les 
pasteurs  et  les  mages.  Sur  le 
linteau,  l'humble  crèche  entre 
le  bœuf  et  l'âne,  mais  tout 
autour,  en  des  attitudes  d'ado- 
ration ou  de  naïve  surprise  des 
anges,  des  patriarches,  des  ber- 
gers, des  jeunes  filles,  des  enfants,  tous  ceux  du  ciel  et  tous  ceux  de  la 
terre  saluant  l'élu.  Dans  le  bas,  mais  hors  de  la  portée  du  couteau  des 
barbares,  des  couvées  d'oiseaux  domestiques,  joyeux  de  sentir  souffler 
enfin  l'haleine  printanière,  courent,  picorent  et  pépient,  chantent  à  leur 
manière  la  joie  universelle.  Le  portail  latéral  de  droite  nous  montre  l'en- 
fance de  Jésus,  et  dit  la  gloire  de  Joseph.  Le  portail  de  gauche  est  con- 
sacré à  la  jeunesse  du  rédempteur  grandissant  dans  la  pauvreté  et  le 
travail,  mais  étonnant  les  docteurs  par  la  profondeur  de  sa  pensée  divine. 


l'hutoPai. 

Sainte-Famille.  Portail  nord. 


RARCF.LOXK 


59 


Deux  colonnes,  ou  plutôt  deux  palmiers  stylisés,  séparent  les  trois  por- 
tails et  supportent  deux  groupes  d'anges  sans  ailes  qui  sonnent  dans  de 
longues  trompettes  de  bronze  la  diane  de  la  vie  et  du  salut.  L'exécution  est 
large  et  grasse,  soniniaiR-  mais  expressive  et  de  haute  valeur  esthétique. 
Au-dessus  des  portes  triomphales  montent  les  spires  des  quatre  clochers, 
qui  contiendront  chacun  treize  cloches.  On  ne  peut  deviner  encore  quelle 
sera  leur  forme  délniitive  :  dôme  ou  flèche  ?  peut-être  ni  l'une  ni  l'autre, 
mais  une  silhouette  inédite,  (jue  l'artiste  variera  à  satiété. 

Non  content  des  beaux  effets  oljtenus  avec  les  tons  roses  et  veinés 
de  la  pierre,  M.  Gaudi  songe  à  peindre  sa  façade  pour  mieux  lui  faire  expri- 
mer toutes  les  idées  qu'il  y  a  concentrées,  toute  la  poésie  (ju'il  y  a  enclo.se. 


Sainte-Famille.  Détails  du  grand  portail. 


Chaque  porte  s3'mbolise  une  des  trois  vertus  théologales.  La  porte  majeure, 
avec  la  crèche,  l'adoration  des  mages,  l'adoration  des  bergers,  la  grande 
paix  qui  semble  tomber  des  étoiles,  symbolise  la  charité.  Elle  sera  peinte  en 
bleu,  couleur  de  nuit  de  Noël.  Le  portail  de  droite,  consacré  à  l'Espérance, 
aura  pour  dominante  le  vert  et  sous  les  rameaux  printaniers  se  dérouleront 
les  premiers  récits  évangéliques  :  le  mariage  de  la  Vierge,  le  vieillard  Siméon 
dans  le  temple,  la  fuite  en  Egypte,  le  massacre  des  Innocents.  Le  portail 
de  gauche,  dédié  à  la  Foi,  représentera  Jésus  humble  et  soumis,  Jésus  travail- 
lant, Jésus  enseignant  les  docteurs  ;  il  sera  décoré  de  teintes  vives,  il  aura 
le  rayonnement  doré  des  soleils  du  Midi.  Les  bourrelets  de  neige  des  rampants 
seront  peints  en  blanc  ;  les  oiseaux  d'hiver  qui  s'effarent  dans  les  nues  auront 
leurs  teintes  naturelles,  le  chiffre  du  Rédempteur  se  détachera  rougeâtre, 
couleur  de  soleil  levant,  au  sein  des  nuages,  et  la  porte  majeure  s'achèvera 
en  un  pinacle  colossal  qui  rappellera  un  des  obélisques  naturels  du  Montser- 
rat.  Le  portail  de  l'Espérance  portera  à  son  sommet  la  barque  de  l'église, 
sur  une  mer  orageuse,  au-dessus  de  laquelle  grondera  une  sorte  de  cyclone 


6o 


BARCELONE 


violacé  couleur  de  tempête.  Le  portail  de  la  Foi  s'épanouira  en  une  gerbe 
d'épis  et  de  raisins.  L'édifice  ainsi  paré  resplendira  comme  un  gigantesque 
reliquaire  d'émail. 

Voilà  ce  que  l'on  peut  savoir  actuellement  de  la  grande  église.  Est-il 

possible    de    deviner   ce 
qu'elle  sera  un  jour  ?  Sur 
les  instances  du  Comité 
directeur     de     l'œuvre , 
M.   Gaudi   a  consenti   à 
faire  établir  un  plan  en 
relief   à   grande   échelle, 
qui  n'en  dit  pas  actuel- 
lement   beaucoup     plus 
long  qu'on  n'en  sait.  Un 
dessin  d'ensemble,  pho- 
tographié  par   M.    Mas, 
donne  une  idée  plus  pré- 
cise  de   ce   que    pourra 
être  un  jour^la  Sagrada 
Familia.    Ce   sera    un 
grand  vaisseau,  en  forme 
de  croix  latine,  à   trois 
nefs,  avec  chapelles  laté- 
rales.   Outre    le    portail 
actuel  consacré  à^la  na- 
tivité du  Christ,'  il  y  en 
aura  deux  autres  :  l'un 
aura  pour  thème  la  mort 
et  la  résurrection  de  Jé- 
sus, l'autre  la  vie  et  la 
destinée  de  l'homme.  Sur 
la  croisée  s'élèvera  à  cent 
cinquante  mètres  de  hauteur  un  Cimhori  fantastique,  flanqué  de  quatre  tours, 
symbolisant  les  quatre  évangélistes.  Chaque  portail  aura  quatre  clochers,  et 
les  deux  portails  des  transepts  seront  en  outre  accompagnés  de  deux  hautes 
tourelles  d'escalier  :  l'église  comptera  donc   au  total    vingt  et  une   tours. 
De  l'intérieur  on  ne  peut  encore  que  soupçonner  l'étrange  structure.  Les 
piliers   seront  monocylindriques,    seule   forme   logique   admise   par   l'archi- 
tecte. Le  point  de  départ  des  arcs  sera  placé  très  bas,  de  manière  à  obtenir 


Sainte-Famille.  Porte  du  cloître. 


HARCKl.OXE 


6i 


des  arcs  très  aigus.  I^es  retombées  des  voûtes  seront  traversées  par  des 
passages  reliant  plusieurs  étages  de  Ijalcons  superposés  qui  Ijriseront  les  lignes 
ascendantes  et  compliqueront  les  jeux  de  lumière.  L'artiste  compte  sur  les 
vitraux  pour  colorer  ses  nefs  intérieures,  et  par  la  nuance  dominante  des 
verrières  placées  dans  telle  ou  telle  direction,  il  obtiendra  des  tons  changeants 
suivant  les  heures  de  la  journée.  Il  est  impossible  de  saxoir  quel  sera  l'effet 
définitif  de  ce  plan  prodigieux.  M.  Gaudi  ne  le  sait  pas  lui-même  et  il  lui 
faudrait  vivre  deux  cents  ans  pour  réaliser  son  dessein  ;  mais  à  un  enthou- 


L'Université. 


siaste  qui  lui  faisait  ce  souhait  il  répondit  :  '<  Je  ne  le  voudrais  pas,  il  ne 
le  faudrait  pas.  Une  œuvre  semblable  doit  être  le  reflet  d'une  longue  période  ; 
plus  la  période  sera  longue,  plus  l'œuvre  sera  belle.  Il  faudra  toujours  garder 
l'esprit  du  monument,  mais  sa  vie  doit  dépendre  des  générations  qui  se 
succéderont,  qui  vivront  avec  lui  et  y  inscriront  leur  idéal.  La  plus  belle 
de  nos  cathédrales,  celle  de  Tarragone,  nous  impose  et  nous  enchante,  sur- 
tout par  sa  magnifique  variété.  L'œuvre  d'un  seul  homme  reste  forcément 
mesquine  et  morte  à  peine  née.  »  —  Combien  d'artistes  modernes  seraient 
capables  de  tenir  un  langage  aussi  noble  et  aussi  désintéressé  ? 

Après  la  Sagrada  Familia,  l'édifice  le  plus  considérable  de  la  ville  neuve 
est  le  palais  de  l'Université  ;  mais  si  grande  qu'elle  soit,  combien  froide  et 
pauvre  apparaît  la  bâtisse  officielle  à  côté  de  l'immense  cathédrale.  Cepen- 


62 


BARCELONE 


daiit,  c'est  une  fort  grande  chose  que  l'Université  de  Catalogne.  Le  pays  eut 
jadis  jusqu'à  six  Universités  sises  à  Barcelone,  Girone,  Vich,  Lérida,  Tortose 
et  Tarragone.  Celle  de  Barcelone  eut  pour  fondatrice  la  municipalité  même, 
qui  institua  en  1310  quelques  cours  de  droit.  En  1402  le  roi  Martin  donna 
à  l'établissement  universitaire  sa  forme  définitive,  mais  ce  ne  fut  qu'en  1536 


Cloître  de  l'Université. 


que  l'on  commença  la  construction  d'un  très  modeste  édifice  pour  abriter 
les  cours  de  grammaire,  de  rhétorique,  d'arts,  de  philosophie,  de  morale,  de 
théologie,  de  médecine,  de  droit  canon  et  de  droit  civil  qui  se  faisaient  à 
l'Université.  Le  chef  du  corps  académique  était  le  chancelier,  l'évêque  de 
Barcelone  était  chancelier-né  de  l'Université.  Quand  un  étudiant  parvenait, 
après  bien  des  années  d'études,  jusqu'au  doctorat,  ses  camarades  lui  don- 
naient une  sérénade   et  inscrivaient   en  lettres   rouges,  sur  le   mur   de   sa 


BARCELOXE  63 

maison,  ses  initiales  et  la  lettre  V,  symbole  de  victoire.  On  pouvait  voir 
encore  quelques-unes  de  ces  inscriptions  à  Barcelone  à  la  fin  du  xvii^'  siècle, 
et  l'on  en  retrouve  encore  beaucoup  à  \'ich. 

Ai)rès  la  guerre  de  succession,  Philippe  Y  rendit  un  véritable  service 
à  la  Catalogne  en  supprimant  les  six  petites  Universités  locales  et  en  insti- 
tuant une  rniversité  centrale  i)()ur  toute  la  Principauté,  mais  ses  rancunes 
politicpies  l'empêchèrent  de  la  placer  là  où  elle  devait  être,  à  Barcelone  ; 
il  la  mit  à  Cervera,  où  elle  resta  jusqu'en  1837.  Telle  fut  la  colère  du  roi  qu'il 


t 


Hôpital  Saint-Paul. 

interdit  à  Barcelone  tout  cours  de  grammaire  et  de  rhétorique,  même  à 
portes  closes,  sous  peine  de  cent  livres  d'amende,  les  Pères  Jésuites  étaient 
investis  du  monopole  de  ces  études  dans  la  ville  rebelle.  Par  ailleurs,  Philippe 
fit  bien  les  choses  ;  l'Université  de  Cervera,  érigée  le  11  mai  1717,  hérita 
de  tous  les  biens  des  Universités  supprimées  et  fut  largement  dotée  sur  les 
revenus  de  la  province.  En  1718  commença  la  construction  des  bâtiments 
universitaires,  un  Escurial  en  miniature,  de  115  mètres  de  façade  et  de 
90  mètres  de  côté,  avec  tours  d'angles  et  chapelle,  qui  coûta  quarante  mil- 
lions de  réaux.  Dès  1725  l'Université  de  Cervera  comptait  un  millier  d'étu- 
diants ;  elle  en  eut  jusqu'à  1.500  au  milieu  du  xviii<^  siècle,  elle  en  avait 
encore  800  quelques  années  avant  sa  suppression. 

Rappelée  à  Barcelone  en  1821,  l'Université  fut  renvoyée  à  Cervera  en  1823 
pour  revenir  définitivement  à  Barcelone  en  1837.  Comme  les  anciens  bâti- 


64 


BARCELONE 


ments  universitaires  avaient  été  convertis  en  caserne,  on  donna  à  l'Uni- 
versité l'ancien  couvent  des  Carmes  où  elle  se  trouva  un  peu  plus  à  l'aise. 
Le  22  octobre  1863  fut  posée  la  première  pierre  de  l'édifice  actuel,  bâti  sur 
les  plans  d'Elias  Rogent.  Construite  en  belle  pierre  rose,  dans  un  style  roman 


Palais  de  Justice. 


très  modernisé,  l'Université  se  développe  sur  une  façade  de  136  mètres  ; 
les  petits  côtés  du  rectangle  mesurent  chacun  83  mètres.  Deux  belles 
cours  entourées  de  portiques  sont  peut-être  la  partie  la  mieux  réussie  du 
monument.  On  vante  aussi  la  salle  des  Actes,  longue  de  36  mètres,  large 
de  16,  haute  de  18,  décorée  d'intéressantes  peintures,  qui  résument  l'his- 
toire de  la  culture  espagnole.  Ua  salle  des  recteurs  offre  une  série  de 
portraits  des  recteurs  qui  ont  dirigé  l'Université  depuis  son  retour  d'exil. 
L'aspect  général  est  satisfaisant,   mais  la  belle  façade  cache  bien  des 


BARCKLONK 


<>5 


misères.  L'édifice  n'al)rite  pas  seulement  les  Facultés  de  droit,  de  philo- 
sophie et  lettres,  de  sciences,  de  pharmacie  et  l'École  de  notariat;  c'est  encore 
là  ([ue  sont  installées  l'École  normale  d'instituteurs  et  les  Écoles  d'architec- 
ture, d'aiiriculture  et  de  i^énie  industriel,  l'Instilut  ])r()vincial,  ou  Lycée, 
et  la  Bibliothè(iue  de 
l'Université.  Toutes  ces 
institutions  sont  à 
l'étroit  dans  le  grand 
édifice.  L'I/^niversité  est 
aux  mains  de  l'État; 
les  cours  se  font  en  cas- 
tillan et  se  font,  dit- 
on,  à  la  castillane,  à 
la  manière  exégétique. 
L'Université  de  Barce- 
lone ne  reçoit  point  de 
docteurs.  Une  thèse  ré- 
cente sur  x\usias  ^Nlarch 
a  été  soutenue  en  S  or- 
bonne,  et  n'eût  pas  été 
acceptée  à  Madrid  parce 
qu'elle  est  rédigée  en 
catalan.  La  Bibliothè- 
que est  riche  de  250.000 
volumes,  mais  cette  ri- 
chesse apparente  est  un 
trompe-l'œil  ;  la  plus 
grosse  partie  de  ces 
livres  provient  des  cou- 
vents supprimés  en 
1835  ;  la  théologie  3^  est 

surabondamment  représentée  et  la  pensée  moderne  n'y  a  pas  la  place  qu'elle 
doit  avoir  dans  un  établissement  vraiment  scientifique.  Les  Catalans  pré- 
tendent qu'il  en  serait^tout  autrement  si  leur  Université  leur  appartenait  ; 
il  est  bien  probable  qu'ils  ont  raison. 

La  Faculté  de  Médecine  a  installé  ses  services  auprès  de  l'Hôpital-cli- 
nique,  dans  un  immense  bâtiment,  dessiné  par  M.  José  Domenech  et  répon- 
dant à  toutes  les  exigences  de  l'hygiène.  La  Faculté  proprement  dite 
forme  un  long  corps  de  logis  qui    s'ouvre  par  un  péristyle  sur  la  rue  de 


fliolo  A.  ToMra  \  iuzo. 


Colonne  de  Colomb. 


66 


BARCELONE 


Casanova  et  qui  renferme  les  salles  de  cours,  la  bibliothèque,  le  musée  ana- 
tomique,  le  secrétariat.  A  droite  et  à  gauche  de  ce  corps  de  logis  central 
se  placent  une  série  de  pavillons  où  sont  installés  les  différents  services  ; 
deux  pavillons  indépendants  reçoivent  les  contagieux.  Inauguré  en  1907,  ce 
magnifique  ensemble  n'a  pas  coûté  moins  de  7  millions  de  pesetas  et  fait  le 
plus  grand  honneur  au  docteur  baron  de  Bonet,  recteur  de  l'Université,  qui 
en  a  conçu  le  plan  et  a  su  le  faire  exécuter. 

Plus  beau  encore  que  l'Hôpital-cHnique  sera  l'Hôpital  Saint-Paul,  cons- 
truit à  l'aide  d'une   somme    de    2    millions    léguée    à   l'Hôpital    de  Santa 


Plinto  A.  Toidra  Viazo. 


Monument  du  Docteur  Robert. 


Cruz  par  M.  Pablo  Gil.  Le  bâtiment  principal  est  déjà  construit,  sur  les 
plans  de  M.  Luis  Domenech,  dans  un  style  gothique  modernisé  d'aspect 
riche  et  simple  à  la  fois.  Derrière  cette  construction  seront  disposés  les  pa- 
villons pour  les  différentes  cliniques,  reliés  par  des  galeries  souterraines 
à  une  construction  centrale,  où  seront  installés  les  laboratoires,  les  écono- 
mats et  les  cuisines.  Le  magnifique  monument  est  déjà  populaire  à  Bar- 
celone, nous  avons  entendu  des  gens  du  peuple  en  parler  avec  une  émou- 
vante admiration.  Un  chiffre  dira  mieux  que  tous  les  détails  combien  est 
justifiée  cette  reconnaissance,  à  chaque  malade  correspondra  dans  l'en- 
semble de  l'Hôpital  une  surface  de  145  mètres  carrés. 

M.  José  Domenech,  qui  s'est  montré  si  classique  à  la  Faculté  de  Méde- 
cine, s'est  lancé  en  pleine  fantaisie  au  Palais  de  Justice.  Que  dire  de  ce  sin- 
gulier édifice  formé  de  deux  palais  symétriques  séparés  par  un  bâtiment 
aux  allures  de  chapelle,  et  qui  n'est  qu'une  salle  des  pas  perdus  ?  Voilà  des 


B  A  R  C-  K  L'O  X  I{ 


67 


colonnes  ioniques  qui  soutiennent  une  porte  d'allure  romane  ;  en  arrière, 
s'ouvre  une  rose  presque  gothique  et  plus  haut  culmine  un  lanternon  qui 
semble  emprunté  à  Chambord.  D'où  viennent  ces  étranges  coupoles,  qui 
rappellent  les  dômes  du  Louvre,  mais  sont  couronnées  de  diadèmes  en 
pierre  ouvragée  ?  A  quelle  école  rattacher  ces  fenêtres  géminées,  ces  colonnes 
moyenâgeuses  disposées  comme  une  colonnade  gréco-romaine  ?  Les  Barce- 
lonais ne  s'embarrassent  pas  pour  si  peu.  Kntre  les  verdures  un  peu  maigres 


Hôtel  Amailler. 


de  la  promenade  de  Saint-Jean,  le  palais  rose  met  une  note  si  inattendue 
et  si  originale  qu'ils  lui  pardonnent  toutes  les  témérités  de  ses  architectures. 
Devenue  capitale,  Barcelone  a  voulu  élever  des  statues  à  ses  grands 
hommes,  à  ceux  d'hier  comme  à  ceux  d'autrefois.  Ces  monuments  sont  de 
mérite  très  inégal  :  il  en  est  de  franchement  laids  comme  ceux  de  Guell  et 
de  Clavé  et  de  médiocres  comme  ceux  de  l'amiral  Marquet  et  d'Antonio 
Lopez.  La  colonne  commémorative  du  séjour  de  Christophe  Colomb  à 
Barcelone  est  de  dimensions  imposantes,  la  silhouette  du  navigateur  ne 
manque  ni  de  vigueur  ni  d'autorité  ;  on  n'oserait  dire  cependant  que  ce  soit 
une  belle  œuvre,  l'ornementation  est  trop  touffue  et  trop  confuse.  Le  monu- 
ment   du    conseiller  Casanova    n'est    pas   merveilleux,  mais   les   patriotes 


68  BARCELONE 

barcelonais  ornent  volontiers  de  couronnes  la  statue  du  magistrat  qui 
porta  pour  la  dernière  fois  l'historique  bannière  de  Sainte-Eulalie,  l'ori- 
flamme de  la  cité.  Le  parc  de  la  citadelle  possède  une  statue  de  Prim, 
conçue  dans  le  goût  classique  et  d'un  bon  effet.  Le  littérateur  Federico 
vSoler   (Pitarra)  est   placé  devant   le   Théâtre   principal   sur  un  socle    assez 


Porte  d'entrée  de  l'Hôtel  Maca^^a. 


bizarre,  mais  la  figure,  sculptée  par  Ouérol,  est  vivante  et  spirituelle. 
Ouérol  a  sculpté  aussi  un  beau  buste  de  Rius  y  Taulet,  l'alcade  qui  dirigea 
les  travaux  de  l'Exposition  universelle  de  Barcelone  en  1888.  Le  monument 
élevé  à  la  mémoire  du  Docteur  Robert  nous  offre  un  nouvel  exemple  des 
hardiesses  de  M.  Luis  Domenech,  mais  a  été  gracieusement  sculpté  par 
M.  José  Llimona  ;  le  groupe  allégorique  :  la  Clinique  ci  la  Chaire,  est  un 
excellent  morceau  de  sculpture  moderne. 

Plus  intéressante  encore  que  ses  monuments  est  la  \'ille  neuve  elle-même  ; 
elle  ne  s'est  pas  faite  tout  à  fait  aussi  belle  que  la  rêvait  Ildefonso  Cerda, 


lîARCKLOXK 


69 


elle  n'a  ])as  gardé  les  jardins  (iu'il  N'oulail  mettre  au-de\'ant  des  inaisoiis 
sur  la  promenade  de  Gracia  ;  elle  s'est  couverte  de  maisons  plus  serrées  qu'il 
ne  l'avait  prévu;  beaucoup  de  logis  ont  été  bâtis  à  l'entreprise;  on  a  fait  très 
vite  et  pas  toujours  très  bien,  mais  les  détails  intéressants  et  bien  venus 
abondent,  et  même  ce  qui  ne  plaît  pas  étonne  encore,  ce  qui  vaut  mieux 
après  tout  que  de  laisser  l'œil  in- 
différent. 

Quand  Barcelone  eut  fait  sau- 
ter sa  vieille  enceinte,  et  lança 
dans  toutes  les  directions  ses 
grandes  voies  nou\'elles  séparées 
par  des  carrefours  octogones,  tous 
de  même  disposition  et  grandeur, 
les  architectes  barcelonais  se  trou- 
vèrent pris  au  dépourvu  ;  rien  ne 
les  préparait  à  l'œuvre  qu'ils 
allaient  entreprendre,  et  il  fallait 
construire,  construire  par  cen- 
taines des  maisons,  que  leurs 
propriétaires  rêvaient  plus  gran- 
des, plus  hautes,  plus  luxueuses 
que  toutes  les  maisons  précé- 
dentes. Les  architectes  regardè- 
rent alors  ce  qu'on  faisait  en 
France,  en  Angleterre,  et  aussi 
—  hélas  !  —  en  Allemagne.  Cepen- 
dant, d'école  en  école,  commença 
de  se  former  "  un  art  moderne, 
prenant  pour  base  l'art  tradition- 
nel catalan,  orné  des  beautés  des 
matériaux    nouveaux,   résolvant, 

avec  l'esprit  rationnel  de  l'art  ancien,  les  besoins  du  jour,  qui  le  poussent 
vers  les  exubérantes  décorations  méridionales,  lui  infiltrent  certaines  rémi- 
niscences mauresques,  même  quelques  vagues  visions  d'Extrême-Orient  et 
aussi  un  cachet  purement  local,  bien  distinct  de  tous  les  autres  »  (J.  Puig  y 
Cadafalch). 

Laissons  de  côté  tout  ce  qui  est  quelconque  et  voyons  ce  qui  a  séduit  les 
artistes  catalans  au  cours  de  la  brève  évolution,  qui  nous  conduit  de  la  pédan- 
tesque  Place  Roj^  aie  à  la  triomphante  Avenue  de  Gracia.  L'antiquité  classique, 


Hôtel  Serra. 


70  BARCELONE 

trop  froide  et  trop  nue,  n'a  inspiré  personne.  Le  roman,  cher  à  Elias  Rogent, 
a  donné  quelques  couvents.  Le  gothique,  surtout  le  gothique  fleuri  du 
xv^  siècle,  a  plu  bien  davantage  ;  on  lui  a  emprunté  la  belle  fenêtre  catalane 
à  remplages  et  fines  colonnettes,  la  barbacane  transformée  en  balcon 
couvert,  les  chapiteaux  à  feuillages,  les  chapiteaux  historiés,  les  arcs  en 
accolade,  fleuris  de  crochets  et  de  pinacles,  les  balustrades  à  quatre  feuilles 
ou  à  décors  flamboyants.  Le  type  le  plus  complet  de  ce  néo-gothique  est 


Hôtel  Macet. 


l'hôtel  Amatller  sur  la  promenade  de  Gracia,  où  M.  Puig  y  Cadafalch  a 
prodigué  toutes  les  virtuosités  de  son  art.  La  maison  du  baron  de  Quadras, 
du  même  auteur,  présente  une  superbe  galerie  flamboyante  du  plus  riche 
effet.  Le  style  mauresque  a  fourni  quelques  modèles  ;  nous  avons  vu  jadis 
deux  jolis  hôtels  de  ce  genre  sur  l'avenue  de  Gracia,  l'un  d'eux  a  été  déjà 
démoli.  Suivant  la  tradition  nationale,  les  artistes  catalans  ont  essayé  de 
marier  le  gothique  et  l'arabe  ;  par  plus  d'un  détail,  le  palais  Macaya, 
gothique  en  son  ensemble,  se  ressouvient  du  mauresque,  auquel  M,  Puig  y 
Cadafalch  emprunte  volontiers  beaucoup  d'idées  décoratives  :  revêtements 
de  faïences,  ciments  damassés,  ciselés,  rehaussés  de  couleur,  fontaines  jail- 
lissantes dans  les  cours  ou  les  vestibules.  Cependant  cet  excellent  artiste 
est  plus  volontiers  fidèle  à  la  tradition  gothique  et  catalane  ;  il  connaît  à 


15ARCEL0N1-: 


71 


merveille  la  Renaissance  espagnole,  et  l'hôtel  Serra,  sur  lu  Rambla  de  Cata- 
logne, est  peut-être  l'édifice  le  plus  pur  de  tout  le  nouveau  Barcelone.  La 
Renaissance  italienne  a  inspiré  à  M.  Tiberio  Sabater  le  charmant  palaz- 
zetto  florentin  construit  sur  l'avenue  de  Gracia  pour  M.  Macet.  Le  barro- 
quisme  a  toujours  flatté  par  maint  côté  le  goût  espagnol.  On  en  retrouve 
la  trace  en  plus  d'une  construction,  notamment  sur  ce  riche  hôtel  de  la 
Rambla  de  Catalogne  où  la  profusion  des  colonnes  et  l'avancée  hardie  des 
balcons  font  penser  au  palais  de  San  Telmo.  Beaucoup  de  pro])riétaires  sem- 


Plioto  A.  Toliira  Viazn. 


Maison  avenue  de  Gracia,  q2,  par  Antonio  Gaudi. 


blent  toujours  craindre  que  leurs  façades  ne  paraissent  trop  pauvres  ;  un 
hôtel  de  goût  français  bâti  à  l'extrémité  de  l'avenue  de  Gracia  fait  l'effet 
d'un  homme  en  veston  au  milieu  d'un  Etat-major.  Il  n'est  chose  dont  on 
ne  s'avise  pour  briller  :  tel  mettra  un  toit  de  majoliques  à  sa  maison,  tel 
autre  l'accompagnera  de  clochetons  de  faïence  ;  ici  nous  aurons  une  porte 
massive  en  acajou  somptueux  rehaussé  de  cuivres  étincelants,  là  c'est  une 
façade  tout  entière  revêtue  de  faïences  de  couleur  semées  au  hasard  et 
donnant  l'impression  d'ombrages  fantastiques,  de  nuages  qui  passent, 
de  reflets  qui  se  jouent  ;  plus  loin  voilà  une  maison  toute  fleurie  de  guir- 
landes, porte,  fenêtres,  balcons  et  windows.  Mais  nul  n'a  poussé  plus  loin 
que  M.  Gaudi  l'étrangeté  voulue  du  st^de,  le  parti  pris  de  l'inédit  hautain 
et  sans  réplique.  Sa  dernière  création  en  ce  genre  semble  atteindre  la  limite 


72 


BARCELONE 


du  monstrueux.  Que  l'on  se  figure  une  falaise  sculptée  par  un  peuple  de  géants. 
A  même  la  pierre  brute,  ils  ont  taillé  des  piliers,  ouvert  des  baies  et  des  pas- 
sages ;  pas  de  lignes  droites,  mais  des  courbes  souples  et  flottantes,  comme 
si  pour  ces  forces  colossales  le  granit  se  fût  fait  argile  ;  puis  pour  rappeler 
que  ces  Hercules  savent,  au  besoin,  étonner  par  leur  raffinement  aussi  bien 
que  par  leur  force,  des  balcons  en  fer  forgé,  compliqués  comme  des  touft'es 
d'algues,  repoussés,  bosselés,  enchevêtrés,  tordus  et  retordus  à  plaisir  et 
teints  de  couleurs  violentes.  Puis  au  haut  de  la  falaise,  comme  une  moisson 


Maison  avenue  de  Gracia,  92,  par  Antonio  Gaudi. 

de  marguerites,  les  crêtes  blanches  d'un  toit  en  faïence,  —  Ce  n'est  point  à 
votre  goût  ?...  Possible,  mais  c'est  au  sien. 


y.    _  LA    BANLIEUE    DE    BARCELONE 

La  cherté  croissante  des  terrains  a  décidé  beaucoup  de  Barcelonais  à 
s'établir  à  la  campagne.  Cette  banlieue  présente  de  grandes  usines  et  de 
puissantes  agglomérations  ouvrières,  qui  intéresseront  l'économiste  et  le 
sociologue  plus  que  l'artiste,  mais  elle  renferme  aussi  quelques  beaux  édifices, 
des  sites  gracieux  et  d'admirables  points  de  vue. 

A  la  porte  de  Barcelone,  non  loin  du  couvent  de  Saint- Joseph  de  la  Mon- 
tagne, s'étend,  sur  un   terrain    très   mouvementé   de    15   hectares,   le  Parc 


JÎARCHLOXK 


73 


Giiell,  créé  par  le  1jan(|iiier  du  même  nom  et  dessiné  par  ]\I.  Gaudi.  Clos  d'un 
mur  de  5  mètres  de  hauteur,  il  ne  possède  (|u'une  seule  entrée,  acompagnée 
de  deux  chalets  où  se  reconnaît  de  prime  abord  le  goût  fantastique  de  l'ar- 
tiste. Ces  deux  maisonnettes  sont  entièrement  revêtues  d'une  carapace  de 
faïence  blanche  et  bleue. 
En  face  de  la  porte  d'accès 
monte  un  escalier  décoré 
dans  le  même  goût;  les 
voies  principales  circulent 
à  travers  le  parc  et  enjam- 
bent les  vallées  sur  de 
rustiques  viaducs  ornés  de 
plantes  grimpantes.  Au 
centre  du  parc,  un  théâtre 
à  l'antique  a  été  réservé 
pour  les  fêtes  ;  la  scène  à 
l'air  libre,  avec  Barcelone 
pour  toile  de  fond,  est 
portée  sur  86  colonnes 
de  7 '",50  de  hauteur  qui 
paraissent  soutenir  un 
onduleux  vélum  blanc. 
Sous  les  colonnes,  on  ins- 
tallera le  marché,  la  phar- 
macie, les  restaurants  et 
cafés  nécessaires  à  la  co- 
lonie. Dans  la  pensée  de 
INI.  Gaudi  chaque  archi- 
tecte notable  de  Barcelone 
doit    construire    dans    le  P^rc  Guell. 

parc   une   maison    à    son 

goût,  si  bien  que  le  délicieux  jardin  de\-iendra  comme  un  musée  de  l'art  bar- 
celonais contemporain. 

La  cime  du  Tibidabo  a  toujours  attiré  les  touristes,  mais  le  vo^'age  long- 
temps pénible  n'est  plus  aujourd'hui  qu'un  jeu,  grâce  à  la  construction  des 
deux  funiculaires  du  Tibidabo  et  de  Vallvidrera.  Pour  atteindre  le  premier, 
on  se  rend  d'abord  à  Gracia,  puis  de  là,  une  nouvelle  ligne  vous  mène,  à  tra- 
vers la  charmante  vallée  de  Vallarca,  jusqu'au  pied  de  la  montagne  où  se 
bâtissent  déjà  de  somptueuses  villas.  Le  funiculaire  hisse  les  promeneurs  sur 


74 


BARCELONE 


le  sommet  où  un  hôtel  et  un  restaurant  leur  offrent  tout  le  confort  dési- 
rable. Un  peu  en  arrière,  tout  à  fait  à  la  cime  du  mont,  s'élève  une  chapelle 
dédiée  au  Sacré-Cœur,  dont  le  portail  et  la  crypte  sont  déjà  construits 
dans  un  style  qui  rappelle  un  peu  le  gothique  portugais  et  ne  manque  pas 
de  grâce. 

Pour  gagner  le  Tibidabo  par  Vallvidrera,  on  passe  par  Sarria  où  le  vo3'a- 
geur  avisé  s'arrêtera  pour  voir  d'un  peu  près  le  célèbre  monastère  de  Notre- 
Dame  de  Pedralbes,  fondé  en  1326  par  la  reine  Na  Elisenda  de  Moncada, 


Parc  Guell. 


épouse  du  roi  Jacques  II  d'Aragon.  Occupé  par  des  Clarisses,  le  couvent 
est  invisible,  et  l'église,  parfois  entr'ouverte,  dit-on,  reste  le  plus  souvent 
close  ;  cependant,  grâce  à  l'architecte  Mestres,  à  la  Sor  Arzizu  et  plus 
récemment  à  M.  Sanpere  y  Miquel,  on  peut  se  faire  une  idée  exacte  du 
monument  et  des  richesses  qu'il  renferme  encore. 

On  ignore  le  nom  de  l'architecte,  la  seule  chose  qui  paraît  certaine  est 
qu'il  fut  catalan.  Iv'église  du  monastère  est  une  pure  église  catalane  à  une 
seule  nef,  de  sept  travées  rectilignes,  les  trois  dernières  pourvues  de  chapelles 
latérales.  L'abside  heptagonale  réunit  ses  huit  branches  d'ogives  sous  une 
clef  gigantesque.  A  part  quelques  chapiteaux,  clefs  de  voûte  et  culs-de-lampe, 
aucun  ornement  n'égaie  cette  nef  de  56  mètres  de  longueur  sur  12^,84 
de  large   et  2i"\20  de  hauteur.  Le  clocher,  de  forme  octogonale,   rappelle 


V,  A  R  C  E  L  O  N  !•: 


75 


celui  de  l'église  du  Piu  à  Ikirceloue.  I.a  seule  partie  un  tant  soit  peu  ornée 
de  l'édifice  est  la  porte  d'entrée,  conçue  dans  ce  gothique  linéaire  qui 
est  le  style  catalan  du  xv^  siècle.  Le  cloître  à  double  étage  enserre  un  beau 
jardin  ;  un  puits  de  la  Renaissance  dresse  au  milieu  des  fleurs  ses  pilas- 
tres et  son  entablement,  couronné  d'un  amortissement  baroque.  Rien  de 
tout  cela  n'est  sans  doute  de  premier  ordre,  mais  Pedralbes  fut  au  xiv^ 
siècle  un  centre  artistique  très  important,  d'où  la  culture  italienne  se 
répandit  sur  toute   la    ])rovince.  L'églLse   du    monastère   renferme   un  très 


Photo  A.  Toldra  Via 


Vallvidrera. 


beau  morceau  de  sculpture,  le  tombeau  d'albâtre  de  la  reine  Na  Elisenda, 
dont  la  statue  est  d'une  grâce  exquise.  A  l'étage  supérieur  des  cloîtres, 
une  chapelle,  autrefois  dédiée  à  saint  Michel,  a  été  décorée  de  peintures 
en  1345  par  un  des  plus  anciens  maîtres  de  l'école  catalane.  Ferrer  Bassa, 
que  les  patientes  recherches  de  M.  Sanpere  y  Miquel  viennent  de  remettre 
en  tout  son  jour.  Les  peintures  de  Bassa  sont  parvenues  jusqu'à  nous 
presque  intactes  ;  les  nonnes  avaient  fait  de  la  chapelle  une  garde-robe,  et 
protégées  ainsi  par  les  étoffes  et  par  l'obscurité,  les  vénérables  images  ont 
gardé  toute  leur  fraîcheur.  Elles  semblent  de  style  franchement  italien  ;  la 
décoration  de  l'arc  avec  ses  imitations  de  mosaïques,  ses  médaillons  et  ses 
rinceaux  décèle  les  modèles  siennois  ou  avignonnais,  mais  on  sent  chez  le 
maître  catalan  un  idéal  tout  autre  que  l'idéal  italien  ;  c'est  moins  la  grâce 


76  BARCELONE 

que  la  force  qui  le  séduit  ;  il  tend  de  toute  son  âme  à  l'expression  énergique 
et  s'il  n'y  parvient  pas  toujours,  c'est  que  sa  main,  encore  rude  et  malhabile, 
trahit  son  désir.  Une  des  peintures  les  plus  caractéristiques  à  ce  sujet  nous 
paraît  être  V Annonciation.  La  Vierge  est  surprise  par  l'ange,  assise  sous  un 
pavillon  de  st^de  tout  giottesque.  I/ange  vole  à  un  pied  de  terre  et  se 
détache  sur  un  fond  de  marbres  et  de  rinceaux;  l'ensemble  est  tout  florentin, 
mais  tandis  qu'à  Santa  Maria  Novella,  l'ange  et  la  Vierge  resplendissent 
d'une  joie    naïve,    à    Pedralbes,  l'ange    se    fait  grave    et   impérieux,  et  la 


Chapelle  du  Sacré-Cœur  au  Tibidabo. 


Photo  Faberl. 


Vierge  semble  saisie  d'un  indicible  effroi  ;  c'est  le  mystère  de  gloire,  mais  aussi 
le  mystère  de  douleur  qui  s'accomplit.  Bassa  a  peint  sur  les  murs  de  sa 
chapelle  saint  Michel  et  saint  Jean-Baptiste,  saint  Donin  et  saint  Honorât, 
sainte  Catherine,  sainte  Agnès,  sainte  Eulalie,  une  très  correcte  et  belle  figure 
de  saint  Etienne,  une  image  de  sainte  Elisabeth  qui  serait  presque  gra- 
cieuse, si  les  modes  du  xiv^  siècle  avaient  été  moins  absurdes.  M.  Sanpere 
loue  avec  raison  une  tête  de  saint  François,  d'une  expression  étrange  et 
attachante  qu'on  n'oublie  pas.  Les  grandes  scènes  nous  paraissent  moins 
remarquables  que  les  figures  isolées  ;  cependant  il  y  a  de  sérieux  eft'orts  de 
composition  dans  la  Nativité,  V Oraison  an  jardin,  la  Descente  de  croix  et  la 
Pieta,  qui  semblent  les  rudes  ébauches  de  tableaux  bien  équilibrés  et  bien 
vns.  Les  Saintes  femmes  au  tombeau  ne  sont  pas  encore  une  belle  œuvre;  trop 


BARCELONE 


n 


de  gaucheries  contrarient  le  plaisir  esthéti([ue,  mais  on  sent  que  l'artiste 
est  dans  la  bonne  voie  et  qu'un  peu  assoupli  encore  son  pinceau  trouverait 
le  secret  de  la  beauté.  Tous  les  amis  de  l'art  regretteront  que  de  pareils  tré- 
sors restent  si  jalousement  soustraits  à  tous  les  yeux. 

Les  en\ir()ns  de  l'impénétrable  monastère  sont  semés  de  riantes  villas 
et  de  jardins,  la  route  serpente  le  long  de  la  montagne  et  le  funiculaire  monte 
d'une  seule  traite  jusqu'à  Vallvidrera,  la  promenade  favorite  des  Barcelo- 
nais ;  il  y  fait  bon  l'été  voir  danser  la  Sardana  sur  la  grand'place  avec  la 
cadence  et  la  gra\-ilé  ([ui  font  le  style  de  cette  danse  nationale.  On  vante 


l'h.jtu  A.  ïui.lra  Viaz 


Pedralbes. 


aujourd'hui  une  autre  station  d'été  :  la  Rabassada,  dont  le  luxe  tout  neuf 
ne  nous  retiendra  pas.  ^Mieux  vaut  pousser  jusqu'à  vSan  Cugat  del  Vallès  où 
nous  trouverons  encore  une  grande  église  et  un  beau  cloître. 

Saint  Cucuphat,  Sant  Cugat,  dans  le  langage  populaire,  est  un  des  saints 
les  plus  populaires  de  Catalogne.  Il  aurait  été,  d'après  la  légende,  jeté  au 
bûcher  à  Barcelone  sur  l'emplacement  où  s'élève  aujourd'hui  l'église  de  Sant- 
Cugat-du-Four,  et  miraculeusement  sauvé  des  flammes,  il  aurait  été  décapité 
dans  une  clairière  du  \'allès  par  ordre  du  gouverneur  [Nlaximianus.  C'est 
là  que  s'élève  aujourd'hui  l'abba^^e  qui  porte  son  nom.  La  façade  rappelle 
par  sa  simple  ordonnance  la  cathédrale  de  Tarragone.  L'intérieur  présente 
une  église  à  trois  nefs  séparées  par  de  lourds  piliers  quadrangulaires  ; 
l'abside  romane  est  percée  d'une  fenêtre  gothique   et  renferme  un  superbe 


78  BARCELONE 

retable  gothique  d'albâtre  sculpté.  Le  cloître,  un  des  plus  vastes  que  l'on 
connaisse,  compte  26  arcades  sur  chaque  côté  ;  une  inscription  nous  apprend 
qu'il  eut  pour  maître  d' œuvre  Arnaud  Catell  :  Haec  est  Arnalli  sculptons 
forma  Gatelli,  qui  claustrum  taie  construxit  perpetuale.  Les  arcs,  sans  aucune 
moulure,  retombent  sur  deux  colonnettes   dont   les  chapiteaux  se  rangent 


Sant  Cugat  del  Vallès. 


sous  un  même  tailloir.  La  colonnette  extérieure  se  couronne  d'un  chapiteau 
à  feuillages,  celle  de  l'intérieur  se  termine  par  un  chapiteau  historié,  l'en- 
semble de  ces  chapiteaux  forme  un  cours  complet  d'histoire  sacrée.  Dans 
le  calcaire  fin  et  compact,  l'auteur  a  sculpté  la  chute  de  l'homme,  la  cons- 
truction de  l'arche,  la  culture  de  la  vigne,  Daniel  dans  la  fosse  aux  lions, 
l'Annonciation,  la  Nativité,  l'adoration  des  bergers  et  des  mages,  le  mas- 
sacre des  Innocents,  le  repos  en  Egypte,  la  prédication  de  saint  Jean- 
Baptiste,  le  Christ  prêchant,  la  multiplication  des  pains,  Jésus  et  Lazare 


BARCELONE 


79 


servis  par  Marthe  et  Marie,  l'entrée  du  Christ  à  Jérusalem,  la  erucifixion, 
la  descente  de  croix  ;  tout  ce  que  connaissaient  les  fidèles,  tout  ce  qui 
les  touchait,  tout  ce  qu'ils  aimaient.  Parfois,  l'artiste  pense  aux  moines 
qui  l'emploient  et  qui  le  nourrissent,  il  les  représente  vaquant  à  leurs 
divers  travaux,  ou  lisant.  Comme  il  faut  faire  une  part  à  la  fantaisie  et  au 
rire,  les  ligures  grotesques  se  mêlent  aux  scènes  édifiantes  ;  le  sculpteur 
semble  chercher  à  se  surpasser  lui-même  et  n'a  jamais  donné  son  dernier 
mot,  un  chapiteau'est  orné   de  quatre  personnages  représentés  la  tête  en 


l'Iioto  Parera. 


Sant  Cugat  del  V.illes.  Ensemble  du  cloître. 


bas,  les  genoux  et  les  mains  appuyés  sur  le  tailloir,  dans  une  position  inte- 
nable et  ridicule,  uniquement  destinée  à  mettre  en  relief  l'habileté  et  la 
joyeuse  humeur  du  maître  es  pierres  vives. 


VI. 


I,ES   MUSEES 


Les  musées  barcelonais  doivent  leur  création  à  la  renaissance  intellec- 
tuelle qui  accompagna  la  fortune  de  la  grande  cité.  On  s'est  pris  alors  à  regar- 
der les  antiquités  jusque-là  dédaignées,  on  les  a  réunies  comme  des  vestiges 
curieux  du  passé  ;  des  découvertes  inespérées  ont  attiré  l'attention  du  pubhc 
sur  les  objets  d'art  ancien,  l'archéologie  a  compté  des  fidèles  de  plus  en  plus 


8o  BARCELOxME 

nombreux  et  enthousiastes  et  Barcelone  possède  aujourd'hui,  outre  quelques 
belles  collections  particulières,  deux  musées  d'art  déjà  très  intéressants. 
Le  Musée  provincial  d'antiquités  est  le  plus  ancien.  Quelque  temps 
après  la  sauvage  brûlerie  des  couvents  de  1835,  M.  Prosper  de  BofaruU, 
archiviste  d'Aragon,  proposa  de  réunir  les  objets  les  plus  curieux  provenant 
des  monastères  supprimés  et  voués  à  la  démolition.  L'Académie  Ro^^ale 
des  Belles-Lettres  de  Barcelone  abrita  la  collection  naissante  et  une  Commis- 
sion fut  nommée  pour  en  fomenter  l'enrichissement.  En  1842  les  Acadé- 
miciens se  félicitaient  déjà  des  résultats  obtenus,  et  deux  ans  plus  tard  son- 
geaient à  éditer  leur  premier  catalogue.  Mais  le  musée  à  peine  formé  était 
exposé  à  périr,  faute  d'un  local  convenable  ;  les  sculptures  et  les  objets  d'art 
avaient  été  transportés  à  l'ancien  couvent  de  Saint-Jean  et  restaient  sous  les 
cloîtres  sans  que  personne  s'avisât  de  les  mieux  placer.  L'intérêt  public 
allait  si  peu  aux  choses  d'art  que  la  chapelle  royale  de  Santa  Agueda 
aurait  disparu  en  1844,  n'eût  été  la  protestation  énergique  de  l'ayuntamiento. 
Cependant  le  couvent  de  Saint- Jean  fut  rendu  aux  nonnes  qui  l'avaient 
précédemment  occupé,  et  l'installation  du  musée  archéologique  dans  un  nou- 
veau local  devint  une  nécessité  pressante.  L'Académie  et  la  Commission 
des  Monuments  historiques  résolurent  de  transporter  les  collections  à 
Santa  Agueda.  Le  28  novembre  1879  un  ordre  royal  créa  officiellement  le 
Musée  provincial  d'antiquités  et  le  rattacha  à  la  direction  générale  de  l'Ins- 
truction publique.  Classé  et  catalogué  par  son  directeur  M.  Elias  de  Molins, 
le  Musée  s'enrichit  chaque  jour  et  la  chapelle  semble  déjà  trop  étroite  pour 
contenir  les  3.000  pièces  qui  y  ont  été  réunies. 

L'art  antique  y  est  représenté  par  quelques  morceaux  intéressants  :  cha- 
piteaux gréco-romains,  fragments  d'entablement,  pierres  tombales  avec 
figures  et  inscriptions,  deux  superbes  sarcophages  de  marbre  blanc,  dont 
l'un  représente  le  rapt  de  Proserpine  et  l'autre  une  chasse  au  lion. 
Une  statue  féminine,  acéphale,  a  été  trouvée  en  1875  dans  des  fouilles 
exécutées  pour  la  construction  d'une  maison  rue  de  Paradis,  elle  paraît 
dater  d'une  bonne  époque,  les  plis  du  vêtement  sont  disposés  avec  goût  et 
les  lignes  du  corps  décèlent  un  bon  ciseau.  La  pièce  maîtresse  de  la  collec- 
tion antique  est  une  mosaïque  de  8  mètres  de  long  sur  3"\57  de  large, 
trouvée  en  avril  1860  rue  Sobradiel,  à  3  mètres  en  contre-bas  du  sol 
actuel.  Elle  représente  la  Spina  d'un  grand  cirque  avec  tous  les  monu- 
ments qui  la  décoraient  et  quatre  quadriges  en  train  de  terminer  une  course. 
L'un  des  chars,  aujourd'hui  presque  effacé,  devait  avoir  versé,  car  les  che- 
vaux courent  effarés  dans  un  sens  opposé  à  la  direction  de  la  course  et  sem- 
blent sans  conducteur  ;  deux  autres  chars  ont  conservé  leur  aplomb  mais 


BARrET.OXE 


ont  maïKiué  le  prix:  le  ([ualrièine  arrive  au  but;  un  esclave  du  cirque  agite 
un  lambeau  d'étoffe  en  signe  de  victoire,  un  autre  sem1)le  offrir  au  cocher 
une  boisson  réconfortante.  Si  la  mosaïque  était  intacte,  elle  nous  donne- 
rait les  noms  des  seize  chevaux  et  des  propriétaires  des  chars  ;  on  a  pu  lire 
onze  noms  de  chevaux,  le  nom  du  propriétaire  vainqueur  Nicetus,  et  celui 
du  propriétaire  des  deux 
autres  chars  restés  visi- 
bles :  Concordius.  Le 
stj'le  général  de  la  mo- 
saïque semble  la  ratta- 
cher à  l'époque  de  Cara- 
calla. 

Le  musée  possède  une 
intéressante  collection  de 
fragments  d'architecture 
romane  et  gothique,  pro- 
venant en  majeure  partie 
de  monuments  barcelo- 
nais aujourd'hui  dispa- 
rus. Parmi  les  pièces  les 
plus  curieuses,  signalons 
une  pierre  sculptée,  de 
l'ancien  palais  des  Com- 
tes qui  porte  la  devise 
du  connétable  Don  Pe- 
dro de  Portugal,  roi 
intrus  de  Catalogne 
(1464-146)  :  Paine  pour 
ioie.  La  statuaire  médié- 
vale est  représentée  par 
une  noble  effigie  de  Sébille  de  Forcia,  quatrième  femme  du  roi  Pierre  le 
Cérémonieux,  par  quelques  Vierges  sans  grande  originalité  et  par  un  cru- 
cifix très  singulier,  où  l'on  retrouve  peut-être  la  trace  de  la  légende  de 
sainte  Wildgeforte. 

La  peinture  du  xv®  siècle  a  laissé  à  vSanta  Agueda  un  de  ses  chefs- 
d'œuvre  ;  le  retable  donné  à  la  chapelle  en  1464  par  le  Connétable  de 
Portugal.  La  prédelle  a  disparu,  mais  toute  la  partie  supérieure  s'est  con- 
servée et  donne  la  plus  haute  idée  de  l'art  catalan.  Le  retable  se  com- 
pose de  huit  tableaux,  dont  le  principal  représente  l'Adoration  des  mages. 


I'Ii.iIm  l'ai. 

Musée  de  Santa  Agueda.  Sarcopliage  romain. 


82  BARCELONE 

Assise  à  la  porte  de  l'étable,  la  Vierge  tient  l'enfant  sur  ses  genoux,  son  visage 
est  grave  et  presque  mélancolique  ;  en  face  d'elle,  le  groupe  des  mages,  vêtus 
de  robes  foncées  à  broderies  d'or,  et  coiffés  d'amples  chaperons.  Ils  viennent 
de  descendre  de  cheval  et  s'avancent  avec  leurs  présents  ;  l'un  d'eux  s'est 
déjà  agenouillé  devant  Marie,  l'enfant  caresse  de  la  main  sa  tête  chauve  ; 
les  deux  autres  s'apprêtent  à  saluer  à  leur  tour  la  Vierge  et  Jésus.  Der- 
rière la  mère  et  l'enfant,  une  délicieuse  figure  de  saint  Joseph,  bon  vieil- 
lard à  tête  blanche,  aux  yeux  vifs  et  indulgents.  Le  bœuf  et  l'âne  tournent 
la  tête  pour  voir  le  cortège  et  par  deux  étroites  fenêtres  deux  curieux  regar- 
dent ébahis  les  rois  agenouillés  devant  Marie.  La  scène  est  à  la  fois  magni- 
fique et  familière  ;  les  houppelandes  brodées  des  mages,  leurs  joyaux,  leurs 
présents  contrastent  avec  la  rustique  simplicité  et  le  pittoresque  désordre 
de  l'étable.  C'est  de  l'art  flamand  idéalisé.  Ce  tableau  central  est  accompagné 
de  quatre  panneaux,  de  mérite  presque  égal,  représentant  la  Résurrection, 
la  Transfiguration,  la  Descente  de  V Esprit-Saint  sur  les  Apôtres  et  la 
Mort  de  la  Vierge.  Au-dessus  de  V Adoration  des  mages,  un  grand  panneau 
figure  la  Crucifixion,  sur  deux  autres  panneaux  plus  petits  sont  peintes 
V Annonciation  et  la  Nativité.  Enfin  deux  derniers  tableaux,  qui  semblent 
bien  de  la  même  main  et  avoir  fait  partie  du  même  ensemble,  portent  les 
images  de  saint  Sigismond,  roi  de  Bourgogne,  et  de  sainte  Elisabeth,  reine 
de  Hongrie,  avec  la  devise  :  Paine  pour  ioie,  et  les  armes  de  Catalogne. 

L'épigraphie  médiévale  compte  à  Santa  Agueda  un  grand  nombre 
d'inscriptions,  qui  ont  été  étudiées  avec  soin  par  ]\L  Elias  de  Molins  dans 
son  Catalogue  du  Musée.  On  trouvera  dans  le  même  ouvrage  d'abondants 
renseignements  sur  les  collections  de  numismatique  ancienne  et  moderne 
et  de  céramique  entassées  dans  l'étroite  chapelle. 

Parmi  les  pièces  d'art  moderne,  mentionnons  une  statue  en  calcaire 
de  saint  Cayetano,  œuvre  de  Miquel  Sala,  sculpteur  barcelonais  du  xvii^  siècle 
qui  fut  élève  de  Santa  Cruz  et  habile  tailleur  d'images.  Cette  statue  serait, 
au  dire  de  ]\I.  de  Molins,  le  seul  spécimen  qui  nous  restât  des  œuvres  de 
cet  artiste. 

Si  le  musée  de  Santa  Agueda  est  appelé  à  se  développer,  il  serait  sans 
doute  préférable  de  réunir  ses  collections  à  celles  du  Musée  du  Parc. 
Cette  nouvelle  installation  se  prêterait  mieux  à  une  classification 'métho- 
dique et  permettrait  de  suivre  plus  aisément  l'évolution  de  l'art  catalan. 

L'exposition  universelle  de  1888  donna  une  impulsion  immense  à  la 
richesse  et  aux  ambitions  catalanes  et  révéla  aux  barcelonais  des  trésors 
d'art  qu'ils  ne  soupçonnaient  pas  eux-mêmes.  L'idée  de  créer  un  grand 
Musée,  digne  de  la  cité  et  de  la  province,  fut  alors  remise  en  avant  et  l'on 


BARCELONE 


pensa  à  l'installer  dans  l'ancien  arsenal,  resté  debout  après  la  démolition 
de  la  citadelle.  Alphonse  XII  avait  témoigné  quelque  velléité  de  faire  de 
longs  séjours  à  Barcelone,  on  avait  commencé  à  restaurer  le  vieil  édifice 
])()ur  le  transformer  en  Palais-Royal.  I/architecte  Falques  avait  revêtu 
de  marbre  les  escaliers  et  le 

sol  des  galeries,  et  donné  J^;~'^.-'-  „  j&fî* 
aux  plafonds  une  décoration 
très  originale  en  fers  ouvra- 
gés, bois  vernis  et  marbres  ; 
le  Palais  est  vaste,  clair, 
bien  aéré  ;  le  choix  de  la 
municipalité  a  donc  été 
aussi  heureux  ([ue  possible 
et  grâce  au  zèle  des  conser- 
vateurs, MM.  Charles  deBo- 
farull  et  François  Guasch, 
les  collections  municipales 
présentent  déjà  un  très 
grand  intérêt. 

I^' aspect  du  ^lusée  est 
magnifique.  Les  galeries  se 
développent  autour  de  qua- 
tre grandes  cours  intérieu- 
res, dont  l'une  est  déjà 
recouverte  d'une  toiture  de 
verre,  et  qui  fourniront  de 
superbes  locaux  pour  les 
expositions  de  sculpture. 
Des  galeries  en  construc- 
tion, avec  éclairage  zéni- 
thal, recevront  les  collec- 
tions  de  tableaux  rangées 

encore  dans  un  local  provisoire.  Le  grand  escalier,  aux  larges  marches  de 
marbre  blanc,  est  orné  d'une  rampe  en  acier,  cuivre  et  marbre  et  donne 
accès  au  premier  étage,  où  de  nombreuses  galeries  sont  déjà  installées.-  La 
salle  du  Trône,  décorée  de  colonnes  de  marbre  et  de  ferronneries,  deviendra 
la  salle  des  Actes  et  réunira  dans  les  circonstances  solennelles  tous  les  amis 
des  arts. 

La  grande  cour  vitrée  renferme  des  moulages  de  sculptures  antiques, 


L'adoration  des  Ma^es  (Musée  de  Santa  A^ueda). 


BARCELONE 


quelques  spécimens  de  sculpture  archaïque  provenant  du  Cerro  de  los  Santos, 
et  des  moulages  d'objets  d'art  catalan.  A  noter  parmi  ces  derniers  une 
reproduction  très  exacte  de  la  Vierge'de  Montblancli  par  le  mouleur  merveil- 
leux que  fut  Oliva.  La  Vierge,  colorée  de  couleurs  violentes,  tient  à  la  main 

une  branche  de  figuier  avec  trois  figues 
entr' ouvertes,  laissant  voir  la  chair  rouge 
du  fruit  que  la  colombe  mystique  vint 
becqueter.  Au  milieu  des  moulages,  on 
a  placé  provisoirement,  faute  de  les  pou- 
voir mettre  ailleurs,  deux  grands  car- 
rosses du  xviii<^  siècle.  Le  premier,  de 
style  Louis  XV,  à  ramages  d'or  sur  fond 
vert  foncé,  est  encore  de  structure  assez 
barbare  malgré  son  luxe.  Le  train,  de 
travail  très  grossier,  est  simplement  peint 
en  rouge,  il  n'y  a  que  deux  glaces  mo- 
biles aux  portières,  et  l'intérieur,  tapissé 
de  velours  rouge  frappé,  ne  peut  conte- 
nir plus  de  quatre  personnes.  Le  second 
carrosse,  plus  moderne,  a  la  forme  d'une 
berline,  il  est  peint  en  vert  clair  et  vert 
foncé,  avec  une  bande  ornée  et  un 
médaillon  représentant  des  amours  et 
un  bouc  en  grisaille  sur  fond  rouge  ;  le 
train  est  très  soigné  ;  la  voiture  suspen- 
due sur  courroies  et  ressorts  d'acier 
devait  être  beaucoup  plus  confortable 
que  sa  rutilante  voisine. 

Parmi  les  collections  conservées  au 
premier  étage,  nous  citerons  tout  d'abord 
les  céramiques  dont  M.  Charles  de  Bo- 
farull  a  commencé  le  catalogue  détaillé. 
Il  y  a  là  de  belles  séries  de  vases  corinthiens  et  attiques,  des  lécythes 
blancs,  des  vases  de  formes  diverses  trouvés  en  majeure  partie  au  Dypi- 
lon  ;  des  vases  de  style  samien  et  de  fabrication  romaine,  des  vases  étrus- 
ques en  terre  noire.  Plus  intéressants  sont  les  spécimens  de  la  céramique 
primitive  des  Ibères,  patères,  coupes,  jarres,  moulées  à  la  main  et  cuites  à 
la  flamme  libre.  A  cette  poterie  primitive  succèdent  les  imitations  ibériques 
des  vases  égéens,   avec  décoration  peinte  ;  l'animal  carnassier,  l'oiseau  de 


Statuette  de  Saint-Georges,  en  argent. 
(Musée  du  Parc). 


HARCICLOXE 


proie  se  retrouvent  sur  des  centaines  d'exemplaires  et  sont  parfois  représen- 
tés combattant  ensemble.  Les  majoliques  hispano-moresques  de  Malaga, 
Majorque,  Ibiza,  Valence  et  Manises  constituent  l'une  des  sections  les  plus 
intéressantes  de  riiistoire  générale  de  la  cérami(iue  espagnole  ;  l'expulsion 
des  Morisques  en  lôio  mit  lin  à  cette  Ijelle  industrie,  que  remplaça  la 
faïence,  venue  de  Perse,  par  Rhodes  et  i)ar  l'Italie.  Le  musée  a  d'amusantes 
collections  de  faïences  catalanes  des 
xvii*^"  et  xv!!!*-'  siècles,  et  d'assez  nom- 
breux spécimens  des  autres  fabriques 
espagnoles,  quelques  échantillons  de 
faïences  rouennaises  et  de  porcelaines 
de  Saxe. 

La  verrerie  antique  présente  un 
bel  ensemble,  mais  toutes  les  pièces 
ne  sont  pas  authentiques  et  les  plus 
curieux  objets  trouvés  à  Empories 
sont  conservés  au  ^lusée  de  Girone. 
La  verrerie  castillane  paraît  d'un 
travail  un  peu  rude  ;  la  verrerie  cata- 
lane est  plus  intéressante  par  la  va- 
riété des  types  et  la  gai  té  des  couleurs. 
Les  verriers  catalans  ont  fabriqué  des 
cruches,  des  huiliers,  des  fioles  à  boire 
le  vin  (por roues),  des  verres,  des 
coupes,  même  des  calices.  Ils  les  ont 
décorés  d'émaux  et  de  devises  ;  on 
lit  sur  un  grand  verre  orné  :  ((  Viva  cl 
rey  Carlos  !  »  sur  un  autre  :  «  Jo  so  de 
Mossén  Jaunie  ».  On  a  fait  en  verre 
jusqu'à  des  pipes  et  jusqu'à  des  étuis 

pour  les  aiguilles  à  tricoter.  Le  vase  le  plus  caractéristique  de  l'industrie 
catalane  est  Valmorratxa,  petit  bocal  à  eau  de  senteur,  dont  le  couvercle,  noué 
par  des  rubans,  est  percé  de  trois  ou  cinq  ouvertures  à  goulot  très  effilé.  Ces 
vases  étaient  offerts  en  présent  aux  jeunes  filles  par  les  jeunes  gens  qui  les 
engageaient  à  danser;  la  jeune  fille  tenait  l'almorratxa  à  la  main  en  dan- 
sant, et  cherchait  à  asperger  d'eau  de  senteur  les  autres  danseurs.  Après  le 
bal,  il  était  de  mode,  le  long  de  la  côte,  de  briser  les  almorratxas  ;  dans 
l'intérieur  du  pays,  on  les  gardait  en  souvenir  de  la  fête;  la  collection  d'une 
jolie  fille  pouvait  devenir  encombrante. 


Photo  .Mayiiii. 

Saint-Pierre  Alcantara  ^Musée  du  Parc). 


86 


BARCELONE 


La  section  des  tissus  est  une  des  plus  riches  du  Musée.  Le  catalogue  en 
a  été  récemment  publié  et  nous  renseigne  sur  l'âge,  le  style  et  la  prove- 
nance des  étoffes  et  des  broderies  exposées.  Nous  savons  déjà  que  les 
ornements  de  la  chapelle  Saint-Georges  constituent  la  perle  de  la  collec- 
tion, nous  mentionnerons  en  outre  des  gilets  et  habits  brodés  du  xyiii^  siècle 
d'un  goût  vraiment  exquis. 

Le   mobilier   ecclésiastique   n'est   encore   représenté   que   par   un   assez 


l.'Mr.i  Viazo. 


Musée  du  Parc.  Le  Ciborium  d'Estiraariu. 


petit  nombre  d'objets;  on  peut  noter  un  psautier  catalan  du  xviii«=  siècle, 
une  croix  paroissiale  en  cristal  de  roche,  montée  en  bronze  doré. 

Le  mobilier  civil  nous  montre  des  chaises  de  tout  style,  à  dossier  géné- 
ralement très  élevé,  peintes  de  couleurs  vives  et  parfois  dorées.  Les  Hts 
du  xviii*^  siècle  ont  de  très  hautes  têtes,  sur  lesquelles  sont  peints  des  sujets 
pieux  tels  que  l'apparition  de  la  Vierge  et  l'Immaculée  Conception.  Un  ht 
portugais  à  quenouilles  tournées  révèle  un  art  tout  différent,  beaucoup  plus 
riche  et  comphqué  ;  des  feuillages  très  détachés,  des  monstres  de  type 
presque  chinois  marquent  les  influences  orientales  qui  se  sont  exercées  sur 
l'art  lusitanien.  On  fabriquait  toujours  des  barguehos  et  des  coffres  ornés 
de  marqueteries  ;  à  la  fin  du  xviii^  siècle  apparaissent  les  meubles  fran- 
çais, la  commode  et  le  bureau. 

Le  Musée  possède  quelques  bijoux  :  des  parures  en'argent  doré  et  pierres 


BARCELONE 


87 


vertes,  qui  rappellent  la  vieille  bijouterie  nonnaiide,  des  écus  du  Carmel, 
des  broches  et  des  Christs  en  filigranes.  I,e  luxe  masculin  mettait  surtout 
en  valeur  l'épée  et  la  montre  :  les  montres  du  xyiii*^  siècle  étaient  parfois 
de  vrais  joyaux,  ornées  de  miniatures,  d'émaux,  de  ciselures  en  ors  nuancés, 
de  pierres  fines,  de  diamants.  I^a  montre  se  portait  au  bout  d'une  agrafe, 
ou    châtelaine,    s'accompagnait   de   brelo([ues,    de   cornes   de    corail    contre 


La  Vierge  aux  conseillers  (Musée  du  Parc). 


le  mauvais  œil,  et  d'amulettes  de  toute  espèce  ;  les  raffinés  portaient  des  clefs 
de  montre  énormes,  ornées  d'une  cornaline  ou  d'une  plaque  émaillée;une  clef 
de  ce  genre  est  ornée  d'une  tapisserie  minuscule  en  perles  représentant  un 
petit  temple,  chef-d'œuvre  d'une  amoureuse  très  patiente  et  très  naïve. 
Le  Musée  du  Parc  a  eu  raison  d'accepter  tous  ces  souvenirs  de  la  vieille 
vie  catalane  ;  il  la  fait  ainsi  revivre,  il  la  ressuscite  aux  yeux  dans  son 
calme,  son  luxe  enfantin,  sa  bonhomie  et  sa  simplicité. 

Les  collections  d'art  proprement  dit  ne  sont  pas  moins  intéressantes. 

La  sculpture  présente  quelques  belles  pièces  provenant  de  Poblet  :  le 
petit  Saint-Georges  en  argent  de  la  Députation,  un  fac-similé  du  pseudo 


BARCELONE 


Charlemagne  de  Girone,  et  surtout  l'admirable  statuette  de  saint  Pierre 
d'Alcantara  par  le  sculpteur  grenadin  du  xvii^  siècle,  Pedro  de  Mena.  Le 
réalisme  sublime  de  la  sculpture  peinte  a  rarement  atteint  pareille  inten- 
sité de  vie  ;  ce  petit  moine  de  bois,  qui  tient  un  livre  ouvert  dans  sa  main 
gauche,  brandit  sa  plume  de  la  main  droite  et  relève  la  tête  comme  pour  cher- 
cher au  loin  l'inspiration  est  réellement  vivant  et  parlant  :  tous  les  chefs- 
d'œuvre  de  l'art  païen 
semblent  de  glace  à  côté 
de  l'enthousiaste  Extre- 
meno  qui  fut  le  direc- 
teur spirituel  de  sainte 
Thérèse. 

Quand  le  musée  sera 
complètement  installé, 
on  Y  pourra  suivre  l'his- 
toire de  la  peinture  ca- 
talane, depuis  le  ix^ 
siècle,  époque  où  de 
l3arbares  artistes  com- 
mencèrent à  transposer 
sur  les  planches  des 
devants  d'autel  les  mi- 
niatures des  manuscrits 
et  les  dessins  des  étoffes 
bj'zantines .  Rien  de 
plus  bizarre  à  première 
vue  que  les  tableaux 
romans,  divisés  en  com- 
partiments inégaux  par 
des  sortes  de  galons 
gemmés,  et  remphs  par  des  personnages  de  dessin  rudimentaire  et  de  coloriage 
ingénu.  Le  jaune  et  le  rouge  sont  les  nuances  préférées  des  rustiques  artistes; 
puis  viennent  le  bleu,  le  vert,  le  brun,  le  blanc.  Certains  exemplaires  accu- 
sent une  inexpérience  toute  particulière;  d'autres,  moins  nombreux,  montrent 
quelque  goût  naturel,  quelque  désir  de  mieux.  Le  sens  décoratif  s'éveille 
avant  l'intelligence  du  dessin.  Une  série  de  médaiUons  représente  des  bêtes 
figurées  avec  beaucoup  de  verve  et  de.  bonheur,  l'un  d'eux  nous  montre 
une  louve  enragée,  le  dos  rond,  le  poil  hérissé,  la  gueule  entr' ouverte,  la 
queue  entre  les  jambes,  l'animal  est  réel  et  vraiment  bien  observé. 


Photo  Jlas. 

Le  martyre  de  Sant  Cugat  (Musée  du  Parc). 


H  A  R  C  K  T.  O  X  I-:  8g 

La  pièce  la  plus  complète  de  la  collection  romane  est  le  ciborium  d'Esti- 
mariu,  autel  complet  recouvert  de  son  dôme  de  bois  peint  porté  sur  quatre 
colonnettes.  I^e  fond  de  la  peinture  est  blanchâtre  et  le  décor  consiste  en 
un  semis  de  fleurs  rouges,  peut-être  des  œillets,  avec  feuillages  bleus.  Le 
devant  d'autel  représente  le  Christ  de  Majesté  dans  la  mandorle,  et  l'en- 
semble n'est  point  dépour\-u  d'élégance  ;  on  s'accorde  généralement  à  dater 
cet  autel  du  xiii^'  siècle. 

La  peinture  gothique  se  dégage  peu  à  peu  de  la  Ixirbarie  sous  la  double 
influence  de  la  l'iandre  et  de  l'Italie.  L'influence  flamande  triomphe  dans 
la  fameuse  Vierge  aux  Conseillers  de  Lluis  Dalmau  (1445).  Nous  a\'ouons 
ne  pas  goûter  beaucoup  cette  froide  et  pompeuse  composition,  dont  la 
mauvaise  perspective  n'est  rachetée  ni  par  la  grâce  du  dessin,  ni  par  la  beauté 
du  coloris.  Nous  préférons  infiniment  le  Martyre  de  Saut  Cugat  du  peintre 
cordouan  Alfonso,  que  le  musée  n'a  point  pa^'é  trop  cher  en  l'acquérant 
pour  40.000  pesetas.  La  tête  enthousiaste  du  martyr,  la  face  patibulaire 
du  bourreau,  les  personnages  debout  qui  accompagnent  le  sujet,  et  surtout 
l'expressive  figure  dans  laquelle  on  veut  reconnaître  l'auteur  du  tableau, 
tout  cela  est  dessiné  et  peint  de  main  de  maître  avec  une  vigueur  admirable. 
1^' Histoire  de  saint  Eloi  montre  à  quel  degré  de  perfection  était  parvenue 
l'école  catalane  du  xvi^  siècle  ;  ces  six  panneaux,  provenant  de  la  Dépu- 
tation,  sont  on  ne  peut  plus  plaisants  comme  richesse  et  comme  couleur  ; 
nous  ne  voyons  à  leur  être  comparé  qu'une  très  belle  Trinité,  d'un  sen- 
timent très  profond,  où  la  majesté  attristée  du  Père,  la  miséricorde  infinie 
du  Fils  et  la  grâce  des  attitudes  semblent  indiquer  quelque  influence  italienne. 

L^ne  salle  tout  entière  est  consacrée  au  peintre  barcelonais  Viladomat. 
On  a  réuni  là  les  tableaux  peints'  par  lui  pour  le  couvent  de  vSaint-Fran- 
çois  ;  les  toiles  sont  un  peu  passées  au  noir  et  ne  se  distinguent  pas  nota- 
blement des  bonnes  peintures  religieuses  de  même  époque.  La  meilleure 
page  serait  peut-être  la  Collation  de  saint  François  et  de  sainte  Claire. 
Les  deux  saints,  entourés  de  leurs  frères  et  de  leurs  sœurs,  se  sont  réunis  pour 
faire  un  frugal  goûter  ;  les  raves  sont  appétissantes  et  l'eau  fraîche  rem- 
plit les  cruches,  mais  nul  ne  songe  à  manger  ;  on  écoute  saint  François  avec 
ravissement,  sans  s'apercevoir  que  le  feu  a  pris  au  couvent  et  que  les  vil- 
lageois accourent  en  criant  pour  l'éteindre  ;  cette  jolie  scène  est  peinte 
avec  sentiment  et  avec  humour  dans  une  note  très  tendre  et  très  spirituelle. 
La  salle  Viladomat  renferme  une  série  de  dessins  du  maître,  parmi  les- 
quels un  bon  portrait  tracé  par  lui-même,  c|ui  nous  le  représente  avec  la  tête 
longue,  les  yeux  très  vifs,  le  menton  carré  et  volontaire. 

La  collection  des  peintures  modernes  renferme  trop  de  toiles  romantiques. 


90 


BARCELONE 


eomme  le  Spoliarium  de  lyUiia  Novicio,  le  Saint  Ferdinand  de  Casanova 
ou  le  Prince  de  Viane  de  Sala,  cependant  cet  art  suranné  se  fait  tolérable 
quand  il  se  rattache  à  l'histoire  nationale,  comme  l'Alvarez  de  Castro  de 
Lucena,  ou  la  Gerona  de  Barrau.  On  lui  préférera  quand  même  l'art  plus 
sincère  de  Masriera,  de  Casas,  de  Rusifiol,  de  Zuloaga  qui  nous  rendent  la  nature 
telle  qu'elle  est,  les  hommes  et  les  femmes  tels  que  nous  les  voyons.  En  par- 
courant la  galerie  barcelonaise,  nous  ne  pouvions  nous  empêcher  de  penser 
à  la  splendide  exposition  que  nous  avons  vue  à  Saragosse  en  1908  et  nous 
regrettions  que  l'art  contemporain,  l'art  d'aujourd'hui,  enfin  émancipé 
de  toute  convention,  ne  soit  pas  encore  plus  abondamment  représenté  au 
musée  du  Parc  ;  mais  en  flânant  rue  Fernando,  un  délicieux  paysage  de 
Rusifiol  nous  fit  penser  que  la  Catalogne  revivra  un  jour  tout  entière  dans 
les  salles  claires  et  joyeuses  du  nouveau  Palais. 


Photo  Parera 

La  croix  de  Sant  Cugat. 


Girone.  —  Cloître  de  Saint-Pierre-de-Galigans. 


CHAPITRE    III 


GIRONE 


On  pourrait,  sans  sortir  de  France,  se  donner  une  idée  très  nette  de 
ce  que  fut  l'art  catalan.  Le  cloître  d'Elne,  bâti  en  marbre  blanc,  est  égal 
en  beauté  aux  plus  renommés  de  la  Catalogne.  Les  abbayes  de  Sant  Miquel 
de  Cuxà  et  de  Sant  Marti  del  Canigô  initient  déjà  ceux  qui  les  étudient  aux 
merveilles  qui  les  attendent  au  delà  des  Pyrénées.  La  cathédrale  de  Perpi- 
gnan est  un  excellent  tj^pe  d'église  gothique  catalane,  et  le  Christ  en  croix 
de  la  Real  s'apparente  aux  types  les  plus  sauvages  de  la  sculpture  rustique 
catalane.  Le  Roussillon  n'est  qu'un  district  de  la  province  archéologique 
que  constitue  la  Catalogne. 

Quand  on  a  franchi  la  frontière,  on  retrouve  à  Llansâ  et  à  Sant  Miquel 
de  Fluvia  les  tours  carrées  et  crénelées  de  la  cathédrale  d'Elne  ;  une  excur- 
sion, d'ailleurs  très  pénible,  conduirait  à  Sant  Père  de  Roda,  l'une  des  plus 
pittoresques  ruines  romanes  de  toute  la  Catalogne,  Girone  est  la  première 
ville  monumentale  où  il  soit  indispensable  de  s'arrêter. 

Bâtie  au  confluent  de  l'Ona  et  du  Ter,  Girone  est  coupée  en  trois  quar- 


92 


GIRONE 


tiers  par  l'Ona  et  par  le  torrent  de  Galigans  et  dominée  à  l'ouest  et  au 
sud  par  de  hautes  collines.  On  n'aperçoit  tout  d'abord  que  des  remparts 
croulants,  des  maisons  de  pauvre  apparence,  une  église  au  clocher  mutilé, 
la  masse  énorme  de  la  cathédrale,  plus  semblable  à  un  donjon  qu'à  un 
temple,  et  l'on  songe  aux  guerres  qui  ont  dévasté  Girone,  au  terrible 
siège   de    i8oq.  Bientôt   on    s'habitue   à    la   ville,    qu'on   devine    active   et 

vaillante,  on  se  dirige 
d'instinct  vers  la  partie 
septentrionale,  où  l'on  sait 
que  sont  groupés  tous  les 
monuments  anciens.  I^e 
mieux  est  de  suivre  la 
rue  principale  qui  va  di- 
rectement au  Galigans  ; 
on  franchit  un  petit  pont 
et  l'on  se  trouve  en  face 
de  l'église  Saint-Pierre  et 
de  son  musée.  En  remon- 
tant vers  la  ville,  on  passe 
sous  l'abside  de  Saint- 
Félix  et  sous  les  grosses 
tours  de  l'enceinte  ro- 
maine ;  on  se  sent  comme 
écrasé  entre  ces  masses 
de  pierres  ;  l'église  n'est 
guère  moins  formidable 
que  la  forteresse.  En 
inclinant  à  droite,  on 
gagne  une  grande  place 
sur  le  côté  droit  de 
l'égHse  Saint-Félix  ;  en  passant  entre  les  deux  tours,  on  monte  jusqu'à 
la  cathédrale.  Ces  murailles  colossales  vous  enserrent,  on  dirait  que  le 
monde  s'est  fait  maçon  pour  les  bâtir. 

vSaint-Pierre-de-Galigans  (nionastenu)n  Sancti  Pétri  de  galli  cantu)  est 
un  monastère  très  ancien,  mentionné  dès  992  dans  un  acte  du  comte  Borrell. 
L'église  actuelle  date  du  xii^  siècle  et  constitue  un  très  pur  exemplaire 
d'église  romane  catalane.  A  demi  engagée  dans  les  bâtiments  conventuels, 
elle  laisse  voir  encore  sa  façade  nue,  percée  d'une  belle  porte  à  cinq  archi- 
voltes sculptées,   soutenues  par    quatre    colonnes    en   vis    de    pressoir    ou 


l'Iiolo  de  l'Auteur. 


Cloître  d'Elne. 


G  I  R  O  N  E 


93 


cannelées  ;  le  côté  nord  est  une  muraille  lisse  avec  quatre  petites  ouver- 
tures à  plein  cintre  ;  les  absides  terminales  et  la  tour  centrale  ont  été 
exhaussées  pour  ser\'ir  de  défenses  à  la  Porte  Saint-Pierre,  toute  voisine 
de  l'abbaye.  A  l'intérieur,  la  nef,  divisée  en  quatre  travées  par  des  piliers 
oblongs,  est  voûtée  en  berceau  ;  les  nefs  latérales  sont  couvertes  d'une  voûte 
en  quart  de  rond.  I^e 
transept  se  terminait  pri- 
mitivement par  deux  absi- 
dioles  ;  celle  de  droite  à 
été  détruite  pour  faire 
place  à  la  sacristie.  Le 
chevet  se  compose  d'une 
abside  dans  l'axe  de  la 
grande  nef,  flanquée  à 
gauche  d'une  absidiole,  et 
à  droite  de  deux  absidioles 
encore  plus  petites.  Pour 
tout  décor  douze  colonnes 
engagées  dans  les  piliers 
de  la  nef  et  les  murs  du 
sanctuaite  ;  encore  les  a- 
t-on  rabotées  jusqu'aux 
deux  tiers  de  leur  hau- 
teur, lors  de  la  construc- 
tion du  chœur.  Seules 
les  colonnes  engagées  des 
deux  premiers  piliers  ont 
conservé  leurs  dimensions 
primitives.  Les  chapiteaux 
sont  riches  et  de  bon  st^de, 
ornés  de  feuillages  et  de 

figures  monstrueuses.  Avant  1808,  les  moines  de  Saint-Pierre  avaient  un 
chœur  garni  de  stalles  de  bois  sculpté,  et  leur  maître-autel  était  orné  de 
peintures  de  la  Renaissance.  Les  ravages  du  siège  ont  tout  détruit,  la  nef 
est  nue  et  pauvre,  l'autel,  de  style  baroque,  est  une  œuvre  sans  intérêt  pro- 
venant de  l'église  Saint- Joseph.  Saint-Pierre  n'est  plus  aujourd'hui  qu'une 
annexe  de  la  paroisse  Saint-Félix;  un  vieux  prêtre  la  dessert  depuis  cin- 
quante ans  et  n'a  jamais  voulu  la  quitter,  tant  est  puissant  le  charme  de 
ces  vieilles  pierres. 


l'Iioto  A.  •l.>Mi-ii  Vni. 

Girone.  —  La  Cathédrale.. 


94 


GIRONE 


Au  temps  où  Saint-Pierre  était  une  abbaye,  les  habitants  du  bourg  de 
Saint-Pierre  avaient  leur  église  paroissiale,  la  toute  petite  chapelle  de  Saint- 
Nicolas,  qui,  près  de  l'église  monastique,  semblait  une  barque  près  d'un 
grand  vaisseau.  Très  jaloux  de  leur  juridiction,  les  moines  ne  permettaient 
pas  au  curé  de  Saint-Nicolas  d'ouvrir  les  portes  de  son  église  aux  quatre 
bonnes  fêtes  de  l'année,  les  fonts  baptismaux  étaient  à  l'église  du  monas- 
tère. Aujourd'hui  Saint-Nicolas  sert  d'atelier  à  un  charpentier,  Saint- 
Pierre  est  église  paroissiale,  et  l'abbaye  est  occupée  par  la  Garde  civile. 

IvC  cloître  a  été  donné  à  la  province  pour  l'installation  de  son  musée.  Un 
frais  jardin  occupe  le  centre;  aux  quatre  angles,   quatre  massifs  de  pierre 


Girone.  —  Chapiteau  de  Saint-Pierre-de-Galigans 


soutiennent  la  poussée  des  voûtes  en  quart  de  rond  ;  au  centre  de  chaque 
face,  cinq  colonnes  supportent  une  arcade  plus  robuste,  les  autres  reposent 
sur  deux  colonnettes  réunies  sous  un  seul  tailloir.  Les  chapiteaux  placés  à 
l'extérieur  sont  généralement  ornés  de  simples  feuillages  ;  ceux  qui  regardent 
les  galeries  sont  décorés  de  figures  grotesques,  de  monstres  affrontés 
n'ayant  qu'une  tête  pour  deux  corps,  d'oiseaux  chimériques,  d'aigles 
essorés.  Sous  les  galeries  ont  été  déposés  les  objets  les  plus  curieux  trou-, 
vég  dans  la  région  :  sarcophage  romain,  provenant  d'Ampurias,  représen- 
tant le  bon  Pasteur  et  des  scènes  de  vendange,  débris  d'une  crucifixion 
empruntée  à  la  cathédrale  primitive,  clefs  de  voûte  et  ornements  divers 
des  xiv^  et  xv^  siècles,  belle  porte  gothique  du  couvent  de  Saint-François. 
Au  premier  étage,  quatre  grandes  salles  renferment  des  collections  déjà 
intéressantes.  Les  verreries  antiques  découvertes  à  Ampurias  remplissent 
plusieurs  vitrines    fort    précieuses  ;     on  voit    là  toute    une    collection    de 


G 1  R  O  X  !• 


Q5 


délicieux  petits  vases  en  pâte  de  verre  coloré  avec  marbrures,  mouchetures, 
stries  et  spirales  de  couleurs  différentes,  chefs-d'œuvre  de  délicatesse  et  d'ingé- 
niosité. Le  musée  possède  quelques  bons  tableaux  des  xvi^  et  xvii^  siècles, 
quelques  toiles  modernes  et  des  souvenirs  des  sièges  de  1808  et  1809. 

Plus  complexe  que  la  petite  église  Saint-Pierre,  vSaint-Félix  élève  au-des- 
sus des  maisons  sa  jolie 
tour  octogone  couronnée 
d'une  flèche  malheureu- 
sement tronquée  ;  c(mi- 
plète,  la  flèche  de  vSaint- 
P"'élix  serait  la  plus  belle 
de  la  Catalogne.  Le  por- 
tail latéral  possède  d'élé- 
gantes arcatures  du  xiv^ 
siècle;  l'abside  forme  une 
majestueuse  tour  crénelée, 
percée  de  trois  longues 
fenêtres  à  meneaux.  Tout 
annonce  une  église  go- 
thique. L'intérieur  révèle 
l'existence  d'un  édifice 
très  antérieur,  dont  la 
moitié  a  subsisté  enchâs- 
sée dans  les  constructions 
nouvelles.  Saint-Félix  fut 
d'abord  une  église  romane 
à  trois  nefs,  d'aspect  plus 
rude  encore  c|ue  Saint- 
Pierre,  avec  de  lourdes 
arcades  supportées  par 
des  piliers   barlongs.    On 

voit  encore  ces  arcades  massives  et  nues,  et  l'on  reconnaît  les  deux  absidioles 
romanes  pratiquées  sur  le  bras  droit  du  transept.  Au  xiv*^  siècle,  deux 
maîtres  gothiques  :  Père  Çacoma  (1376)  et  Père  Ramon  (1383)  ont  abattu 
le  chevet  roman,  construit  une  abside  dans  le  goût  nouveau  et  jeté  sur 
tout  l'édifice  agrandi  une  superbe  voûte  d'ogives,  dont  les  retombées 
portent  sur  des  demi-colonnes,  soutenues  elles-mêmes  par  des  consoles  à 
la  hauteur  des  anciennes  constructions  romanes.  L'étage  gothique  est  orné 
d'un  triforium  et  quelques  oculi   éclairaient  la   ^-aste  nef.   Aujourd'hui  les 


Girone.  —  Eglise  Saint-Félix. 


96  G I R  O  N  E 

longues  fenêtres  de  l'abside  et  la  plupart  des  ouvertures  de  la  nef  sont 
bouchées  ;  quand  on  vient  du  grand  jour,  on  croit  entrer  dans  un  abîme  de 
ténèbres  ;  peu  à  peu  les  5^eux  s'habituent  à  l'ombre  et  aperçoivent  vague- 
ment des  grilles,  des  chapelles,  des  statues  peintes.  Le  maître-autel  pos- 
sède un  splendide  retable  d'albâtre  sculpté  dans  le  goût  flamboyant.  La 
dentelle  de  pierre  encadre  ix  tableaux,  dont  on  distingue  à  peine  les 
sujets  dans  l'obscurité;  une  statue  de  la  Vierge  et  deux  statues  de  saints 
complètent  le  décor,  somptueux  à  souhait.  vSur  le  flanc  gauche  de  l'église, 
s'ouvre  une  grande  chapelle  plaquée  de  marbres  sombres  ;  au  fond,  sur 
un  autel  de  bois  doré,  la  statue  peinte  d'un  saint  en  costume  épiscopal, 
c'est  saint  Narcisse,  patron  de  la  Cité,  que  la  piété  gironaise  déclara  en 
1809  généralissime  des  troupes  nationales.  Dans  cette  chapelle  reposent 
les  restes  du  héros  qui  défendit  la  ville,  Alvarez  de  Castro.  Le  monument 
est  bien  composé  et  de  bon  style  :  sur  le  soubassement,  les  armes  du  mort 
et  une  croix  rayonnante,  s^mibole  de  foi  ;  le  sarcophage  orné  d'une  guirlande 
de  laurier  est  recouvert  du  manteau  militaire  et  porte  l'épée  du  général. 
Une  statue  de  l'Espagne  étend  une  couronne  sur  les  cendres  du  héros.  C'était 
bien  ainsi  qu'il  fallait  honorer  la  mémoire  de  l'intrépide  soldat  qui  répondait 
à.  un  timide  :  «  Que  ferons-nous  ?  Nous  vous  mangerons  d'abord,  vous  et  les 
gens  de  votre  acabit,  et  nous  verrons  ensuite  ce  qui  nous  restera  à  faire,  i) 

Le  jeudi  saint,  l'église  est  encore  plus  sombre  que  de  coutume,  les  chapelles 
font  des  trous  plus  obscurs  dans  l'ombre  générale  ;  seule  une  chapelle  est  éclai- 
rée par  quelques  cierges  et  sur  des  coussins  de  velours  repose,  couchée  parmi 
les  fleurs,  une  grande  croix  qui  porte  un  Christ  de  bois  peint,  un  de  ces  Christs 
espagnols  chevelus  et  barbus,  dont  le  jupon  de  satin  blanc  frangé  d'or  accentue 
jusqu'à  la  caricature  le  réalisme  terrible  ;  hideuses  images  que  le  mystique 
contemple  jusqu'à  l'extase  et  dont  les  femmes  viennent  dévotement  baiser 
les  pieds.  A  l'extrémité  de  la  nef,  sous  un  dais  de  velours  rouge,  pose  sur 
des  gradins  une  sorte  d'urne  colossale  en  bois  sculpté  ;  c'est  le  Monument, 
le  symbole  du  vSaint  Sépulcre,  entouré  d'un  parterre  de  cierges,  qui  luisent 
sans  éclairer  et  mettent  des  étoiles  dans  la  nuit  du  temple. 

La  confrérie  du  Purissime  Sang  célèbre  encore  par  une  procession  noc- 
turne le  Saint  enterrement.  C'est  un  spectacle  étrange  qu'il  faut  se  hâter  de 
voir,  car  il  a  déjà  beaucoup  perdu,  paraît-il,  de  sa  splendeur  d'antan.  Par 
les  rues  étroites  et  remplies  de  promeneurs  s'avance  le  pieux  cortège.  En  tête, 
un  piquet  de  soldats  romains  frappant  le  sol  de  leurs  lances  (los  armais), 
puis  derrière  eux,  conduits  par  leurs  Grands  Frères,  les  pénitents  noirs, 
vêtus  d'une  longue  chemise  de  lustrine,  à  large  ceinture  rouge,  la  cagoule 
pointue  rabattue  sur  le  visage,  un  cierge  allumé  à  la  main  ;    au  milieu  du 


GIRONE 


97 


groupe  un  porteur  ro1)Uste,   les  reins  ceints  d'une  large  ceinture  de  cuir, 
porte  une  croix    gigantesque    à    laquelle  est    suspendu   un   Christ  de  bois 
peint  de  grandeur  naturelle  ;   le   pied  de   la  lourde  croix  est  engagé  dans 
un  godet  (jui  pend   à  la  ceinture  du  porteur,  celui-ci  avance  à  petits  pas, 
les  mains  crispées  sur    des    anses    vissées    à    l'arbre    de    la   croix  ;    il   n'a 
point    de    cagoule,    mais    il 
est    coiffé    d'une    perru(|ue 
dont  les  longs  cheveux  \h'u- 
dent  sur  ses  épaules,  il  mar- 
che en   regardant    la    croix, 
dont    il    sur\'eille    anxieuse- 
ment l'équilibre  ;  autour  de 
lui  des  aides  s'apprêtent  à 
soutenir  la  croix  sur  de  lon- 
gues fourches,  et  à  le  relayer, 
car  la  charge  est  accablante. 
Après  les  pénitents  noirs,  les 
pénitents  rouges  :  souquenille 
et  cagoule  écarlates,  ceinture 
noire.  Ils  ont  aussi  leur  cal- 
vaire, leurs  porteurs  en  per- 
ruque et  leurs  Grands  Frères. 
Parmi  les  membres  adultes 
de  la   confrérie  passent    de 
charmants  enfants  en  habit 
noir   à    la  française,  la  tête 
couverte  d'une  perruque  de 
crin    frisé    et    coiffée    d'un 
tricorne  ;    ces  petits  robins, 
ces  députés  du  Tiers-Etat  de 
Pygmion     sont    les     futurs 
pénitents,  l'espoir  de  la  con- 
frérie du  Purissime  sang.  A  la  suite  des  pénitents,  viennent  les  pasos,  les 
groupes  de  bois  sculpté  portés  sur  les  épaules  d'hommes  robustes  dissimulés 
sous  un  rideau.  Voici  Jésus  portant  sa  croix,   Jésus  au  jardin  des  Oliviers, 
Jésus  mort,  couché  dans  un  cercueil  de  cristal,  voici  la  Dolorosa,  une  belle 
madone  vêtue   de   satin  bleu,   voilée  de   dentelles,   couronnée  d'étoiles,    et 
dont  le  cœur  percé  de  sept  glaives  d'argent  resplendit  comme  une  panopHe. 
Quelques  prêtres  en  chape,  un  groupe  de  messieurs  en  habit  noir,  la  foule 

7 


Girone. 


Intérieur  de  la  Cathédrale. 


GIRONE 


grouillante  des  fidèles  suivent  la  procession.  Quand  le  cortège  s'est  disloqué, 
pénitents  noirs  ou  rouges,  la  cagoule  rejetée  en  arrière,  la  cigarette  aux 
lèvres,  circulent  joyeusement  dans  les  rues,  causent  avec  leurs  amis, 
rient  avec  les  jeunes  filles.  Aucune  idée  lugubre  ne  subsiste  dans  les 
esprits  ;  on  a  participé  à  une  belle  cérémonie,  on  rentre  chez  soi  l'âme  en  fête. 

La  cathédrale  est  la  pièce 
maîtresse  du  groupe  monu- 
mental constitué  par  les 
églises  Saint-Pierre  et  vSaint- 
Félix  et  la  IMétropole.  Son 
histoire  se  lit  à  livre  ouvert 
sur  ses  hautes  murailles. 
Elle  fut  commencée  en  1316, 
par  un  maître  français,  Henri 
de  Narbonne,  sur  un  plan 
tout  à  fait  analogue  à  celui 
de  Sainte-Bulalie  de  Barce- 
lone. Henri  eut  pour  suc- 
cesseurs Jaume  Faveran, 
maître  de  Saint- Just  de 
Narbonne,  Guillem  de  Cors, 
qui  ferma  la  grande  voûte 
du  sanctuaire  en  1345, 
Francesch  Ça  Plana,  qui 
termina  l'abside  en  1368.  On 
avait  pensé  d'abord  à  con- 
server la  nef  romane.  En 
14 16,  on  décida  de  la  raser 
à  son  tour  et  l'on  réunit  en 
conseil  les  maîtres  les  plus 
illustres  de  toute  la  Catalo- 
gne :  Guillem  Bofiîl,  maître 
d'œuvre  de  Girone,  proposa  d'abandonner  le  plan  à  trois  nefs  suivi  jus- 
qu'alors et  d'ajouter  à  l'abside  déjà  construite  une  immense  nef  de 
60  mètres  de  longueur  et  de  23  mètres  de  large,  aussi  ample  à  elle  seule  que 
les  trois  nefs  déjà  debout.  Des  raisons  d'économie  firent  adopter  ce  plan 
singulier  et  hardi,  mais  les  travaux  furent  longs  ;  ce  ne  fut  qu'en  1579 
que  l'immense  nef  put  être  ouverte  aux  fidèles.  Le  clocher  ne  fut  com- 
mencé qu'en  1581  et  resta  isolé,  alors  que  le  plan  primitif  en  comportait 


Photo  Fraui|Uf 

Girone.  —  Façade  de  la  Cathédrale. 


(iIRONK 


99 


deux.  La  façade,  commencée  en  1607,  ne  reçut  sa  décoration  qu"en  1733, 
et  l'ensemble,  dépourvu  de  toute  unité,  apparaît  pres([ue  monstrueux  tant 
il  est  hétéroclite  ;  mais  c'est  le  propre  de  ces  monuments  composites  d'in- 
téresser par  les  détails  et  par  l'asymétrie  même  de  leur  plan. 

Le  chevet  ressemble  presque  exactement  à  celui  de  vSainte-Marie-de-la-Mer 
de  Barcelone  ;  unj)eu  i)lus  surélevé  (jue  celui  de  vSainte-lvulalie  et  contrebuté 
par  des  contreforts  ru- 
dimentaires,  il  se  rap- 
proche davantage  des 
modèles  languedociens. 
Les  sept  chapelles  tour- 
nantes, de  tracé  poh'- 
gonal  comme  à  Nar- 
bonne,  font  au  sanc- 
tuaire une  couronne 
\-raiment  magnifique  et 
le  déambulatoire  est 
presque  aussi  bien 
éclairé  qu'à  Sainte- 
Eulalie.  Seul  le  trifo- 
rium  seml)le  étriqué  et 
mesquin. 

La  nef,  considérée  en 
elle-même,  est  une  très 
belle  œuvre.  Si  l'on  sup- 
prime par  la  pensée  le 
chœur  qui  l'encombre  et 
si  l'on  rouvre  les  fenê- 
tres bouchées,  on  ne 
pourra  s' empêcher  d'ad- 
mirer cette  salle  prodigieuse.  Mais  il  faut  bien  avouer  que  la  suture  des  deux 
parties  se  fait  mal  et  que  si  elle  ne  parait  pas  trop  disgracieuse,  c'est  que 
l'obscurité  de  l'église  empêche  de  la  bien  voir.  Quand  on  tourne  le  dosa  la  nef 
pour  ne  considérer  que  le  chevet,  il  apparaît  assez  élégant  et  assez  beau,  quoi- 
que toujours  trop  bas  et  trop  sombre  pour  des  5'eux  français  ;  quand  on 
tourne  le  dos  au  sanctuaire,  la  nef  semble  magnifique  d'ampleur  et  de  robuste 
beauté  ;  il  est  impossible  de  dire  que  ce  chevet  et  cette  nef  s'accordent  ensemble. 

Le  maître-autel  est  à  la  cathédrale   de  Girone  d'un  dessin  très  spécial. 
C'est  une  pala  d'oro  composée  de  bas-reliefs  de  métal  repoussé  et  couverte 


l'iiulij  lie  lAulriii. 

Girone.  — •  Abside  de  la  Cathédrale. 


loo  GIROXE 

d'un  dais  métallique  porté  sur  de  minces  colonnes.  Nous  3-  avons  vu  le 
jeudi  saint  un  office  d'une  merveilleuse  beauté.  Au  sein  de  l'église  sombre, 
l'autel  seul  était  éclairé  ;  la  lueur  des  cierges,  reflétée  par  les  orfèvreries, 
faisait  dans  les  ténèbres  une  oasis  de  lumière  ;  l'évêque  à  cheveux  blancs, 
vêtu  d'une  chasuble  de  drap  d'argent,  célébrait  la  messe,  les  quatre  diacres 
qui  l'assistaient  portaient  la  dalmatique  d'argent,  vingt-six  prêtres  en 
chape  blanche  occupaient  les  abords  du  sanctuaire  et  sur  toutes  ces  blan- 
cheurs flamboyait  la  lueur  archaïque  des  torches  portées  par  les  enfants  de 
chœur.  Les  gestes  lents  et  majestueux  de  l'officiant,  la  splendeur  du  calice, 
les  volutes  de  l'encens  sous  les  hauts  piliers,  le  silence  religieux  sur 
les  têtes  courbées,  tout  disait  la  puissance  de  la  liturgie  catholique,  le  m3'S- 
tère  émanant  des  rites,  le  ravissement  des  âmes  par  l'enchantement  des  yeux. 
Par  une  porte  basse  du  collatéral  gauche  on  pénètre  dans  le  vestibule 
de  la  sacristie  et  l'on  descend  de  là  dans  le  vieux  cloître  roman,  qui  fut 
l'atrium  de  la  basilique  primitive.  Sur  un  stylobate  de  faible  hauteur  reposent 
les  doubles  colonnettes  qui  supportent  les  quarante-sept  arcades  en  plein 
cintre  des  galeries.  Taillées  dans  le  marbre  gris  de  Girone,  les  colonnettes 
ont  gardé  le  poli  du  neuf,  les  bases  et  les  chapiteaux  en  calcaire  fin  n'ont 
rien  perdu  de  leur  originale  beauté.  vSous  les  larges  tailloirs  des  colonnes 
jumelles,  des  oiseaux  fantastiques  becquètent  des  épis  de  maïs,  des  hommes 
luttent  contre  des  dragons,  qui  les  mordent  et  qui  les  fouaillent  de  leurs 
queues,  des  hommes  combattent  des  griffons,  les  scènes  bibliques  se  mêlent  aux 
motifs  ornementaux  et  aux  décors  S3'mboliques.  La  création  de  la  femme 
est  représentée  avec  un  réalisme  naïf,  le  Père  tient  à  la  main  le  couteau 
avec  lequel  il  vient  de  fendre  le  flanc  de  l'homme,  Eve  sort  jo^^'euse  du  sein 
d'Adam  endormi.  Le  réveil  d'Adam,  la  défense  de  toucher  à  l'arbre  de  la 
science,  la  désobéissance,  l'expulsion  du  Paradis  sont  traités  avec  la  même 
candeur.  Cependant  Adam  travaille  la  terre  improductive  et  pèse  de  tout 
son  poids  sur  sa  bêche;  Abel  et  Caïn  offrent  leurs  dons  au  Seigneur;  Caïn, 
fou  de  jalousie,  tue  son  frère.  Les  siècles  passent,  la  légende  recommence  à 
couler,  l'arche  deNoé  se  construit,  puis  vogue  sur  les  eaux  du  déluge.  Abra- 
ham reçoit  les  anges,  se  prépare  à  sacrifier  son  fils  Isaac,  Jacob  abreuve  ses 
troupeaux  et  lutte  avec  l'ange,  Salomon,  sur  son  trône,  rend  la  justice, 
Jésus  descend  aux  limbes.  Intarissable,  la  verve  du  sculpteur  passe  de  la 
fantaisie  au  récit  figuré,  au  drame  en  miniature,  à  la  fable  en  relief,  à  la 
moralité  ciselée  sur  la  pierre,  mais  personne  ne  regarde  plus  les  vieilles 
images,  les  enfants  se  poursuivent  inattentifs  sous  les  longs  berceaux  romans, 
quelque  sacristain  vient  les  effarer  de  ses  gronderies  et  le  vieux  cloître  désert 
rentre  dans  le  silence. 


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Portail  de  Ripol 


CHAPITRE    IV 


SAINT-JEAN-DHS-ABBESSES  ET    S AIXTE-xMARIE-DE-RIPOLL 


Aux  temps  les  plus  reculés  de  rindépendance  catalane,  le  comte  Wifred 
le  Poilu  et  sa  femme  Winilde  construisirent  sur  les  bords  du  Ter,  dans  un 
élargissement  de  la  vallée,  un  monastère  de  bénédictines,  à  la  tête  des- 
quelles ils  placèrent  leur  fille  Emma.  L'église  fut  dédiée  en  874.  Celle  que 
nous  vo3'ons  aujourd'hui  date  de  1150  et  constitue  pour  les  archéologues 
une  énigme  presque  indéchiffrable.  La  nef  unique  de  la  petite  église  est  voûtée 
en  berceau,  ainsi  que  les  bras  du  transept,  et  le  chœur  est  actuellement  à 
chevet  droit,  mais  ce  chœur  rectangulaire  est  inscrit  dans  une  abside  semi- 
circulaire,  qui  présente  encore  aujourd'hui  deux  chapelles  rayonnantes  et 
qui  semble  bien  jadis  en  avoir  eu  trois.  AL  Lamperez  voit  dans  cette  dispo- 
sition si  particulière  «  un  essai  barbare  de  déambulatoire  ».  M.  Puig  y 
Cadafalch,  a  repris  la  question  avec  toute  son  expérience  de  l'art  cata- 
lan, et  nous  paraît  avoir  trouvé  la  véritable  solution  du  problème  :    «  Il  y 


102        SAINT-JEAN-DES-ABBESSES   ET   S  AIN  T  E-MARIE-D  E-RIPOLL 

a,  dit-il,  dans  cet  intéressant  monument,  comme  la  superposition  de  deux 
pensées,  ou  pour  mieux  dire  de  deux  méthodes  et  de  deux  écoles,  c'est 
comme  un  monumental  palimpseste  de  pierre,  que  deux  peuples  et  deux 
époques  ont  écrit  en  différentes  écritures.  Le  plan  primitif  était  le  plan 
français.  L'ouest  et  le  centre  de  la  France  sont  pleins  d'églises  offrant  une 
pareille  complication  d'absides.  Les  ordres  et  les  monastères  français 
qui  avaient  gouverné  l'antique  couvent  de  la  reconquête  catalane 
avaient  laissé  trace  de  leur  art  dans  l'ouvrage.  Un  tremblement  de  terre  pro- 
bablement ruina  l'abside,  et  ceux  qui  la  restaurèrent  étaient  des  gens  du  pa3^s  ; 
ils  se  servirent  des  méthodes  catalanes  qu'ils  avaient  toujours  emplo3'ées 
pour  couvrir  leurs  églises  et  les  appliquèrent  à  restaurer  la  voûte  tom- 
bée, qui  avait  été  bâtie  sur  un  plan  bien  plus  compliqué  que  le  très  vieux 
plan  traditionnel.  Ainsi  se  produisit  l'intéressante  et  étrange  disposition 
actuelle  de  ce  berceau  cylindrique  pénétrant  dans  une  abside,  comme  une 
prolongation  de  la  nef,  y  rencontrant  les  colonnes  qui  soutenaient  la  voûte 
primitive,  et  formant  un  ensemble  presque  inexplicable,  unique  peut-être, 
dans  l'histoire  de  l'architecture.  » 

Ce  qui  est  peut-être  plus  étonnant  encore,  c'est  que  l'aspect  général  de 
cette  bizarre  église,  où  de  barbares  restaurateurs  ont  presque  réalisé  la  qua- 
drature du  cercle,  n'est  ni  choquant  ni  désagréable  :  les  murs  austères,  les 
berceaux  élevés,  les  grands  piliers  du  chœur,  tout  cela  est  fort  hardi,  et 
l'autel,  élevé  à  mi-longueur  du  sanctuaire,  dissimule  parfaitement  tout  ce 
que  la  reconstruction  eut  de  défectueux. 

Le  retable  est  une  belle  œuvre  gothique  du  xv*^  siècle  et  l'un  des  monu- 
ments les  plus  intéressants  de  la  peinture  catalane  primitive.  Décoré  en 
son  milieu  de  deux  statues  de  saint  Jean  et  de  sainte  Madeleine,  il  porte 
sur  sa  prédelle  les  figures  peintes  des  quatre  évangélistes,  et  sa  partie  supé- 
rieure, divisée  en  douze  tableaux,  raconte  toute  l'histoire  de  saint  Jean  : 
l'ange  et  Zacharie,  la  Visitation,  la  Nativité  de  saint  Jean,  saint  Jean  au 
désert,  la  prédication,  le  baptême  du  Christ,  saint  Jean  et  Hérode,  la  décol- 
lation. Les  quatre  tableaux  du  registre  supérieur  sont  consacrés  à  saint  Jean 
l'Évangéliste  et  nous  le  montrent  prêchant  l'Évangile,  bravant  le  suppHce 
de  la  chaudière,  exilé  à  Pathmos  et  mourant  plein  de  jours  et  de  gloire  dans 
les  bras  de  ses  disciples.  Sur  la  large  bordure  peinte  qui  encadre  le  retable 
figurent  divers  saints  parmi  lesquels  un  pape  et  un  évêque.  L'ensemble  est 
d'un  archaïsme  très  plaisant  et  d'une  belle  couleur. 

Derrière  le  retable,  une  grande  chapelle  carrée,  décorée  dans  le  goût 
baroque,  abrite  ce  que  l'on  appelle  là-bas  le  Saint  Mystère.  C'est  un  groupe 
de  figures  sculptées  en  bois  qui  représente  une  descente  de  croix.  Le  Christ, 


SAINT-JKAN-DES-ABBKSSKS   ET   S  AI  NT  E-M  A  R  I  E- D  K-R  I  POLL       103 

encore  à  demi  attaché  à  la  croix,  entre  les  deux  larrons,  est  soutenu  i)ar 
deux  hommes,  cependant  que  la  Vierge  et  saint  Jean  assistent  au  lugubre 
spectacle.  CEuvre  du  xiii^  siècle,  le  groupe  révèle  un  ciseau  aussi  barbare  que 
l'étonnant  Christ  de  Perpignan,  dont  le  musée  de  Barcelone  possède  un  plâtre. 
Du  cloître  roman,  il  ne  subsiste  que  trois  arcades  ;  les  chapiteaux  des 


Cloître  de  Saint-Jean-des-Abbesses. 


colonnes  qui  les  soutiennent  font  regretter  la  disparition  du  reste,  l'un  d'eux 
est  décoré  de  griffons  à  tête  humaine,  dont  les  ailes  sont  mordues  par  des 
serpents  ;  un  autre  représente  des  monstres,  croisés  en  X  qui  mordent  des 
entrelacs,  tandis  que  des  oiseaux,  perchés  sur  leurs  têtes,  becquètent  des 
raisins.  Le  cloître  actuel  est  une  œuvre  du  xiv^  siècle,  analogue  aux 
cloîtres  de  Sainte- Anne  et  de  la  Conception  de  Barcelone.  Quelques  jolis 
fragments  de  sculpture  décorent  les  galeries. 

A  quelques  kilomètres  en  aval,  au  confluent  du  Ter,  avec  le  Fraser,  la 
jolie  ville   de   Ripoll   se    groupe    autour    de    sa    magnifique  abbaye,    que 


104       SAINT-JEAN-DES-ABBESSES   ET   S  AIN  TE-MARI  E-DE-RIPOLL 

M.  Lamperez  appelle  «  le  monument  capital  »  de  la  région  catalane. 
L'abbaj-e  de  Ripoll  fut  fondée  en  888  par  Wifred  le  Poilu,  reconstruite  en 
955  et  restaurée  en  977  ;  les  parties  les  plus  anciennes  de  l'église  actuelle 
datent  de  la  reconstruction  totale  entreprise  de  1020  à  1031  par  le  célèbre 
abbé  Oliva,  fils  du  comte  de  Cerdagne  et  de  Besalu. 

Le    plan     de    Sainte-Marie-de-Ripoll     est     simple    et    grandiose  :    une 
nef   flanquée   d'un   double  collatéral  et  voûtée   en  berceau,  un  long   tran- 


Vue  générale  de  Sainte-Marie-de-Ripoll. 


sept  voûté  en  berceau,  sept  absides,  voûtées  en  quart  de  sphère.  L'édi- 
fice mesure  60  mètres  de  longueur  sur  39   de  largeur   au  transept. 

Au  xv^  siècle,  la  voûte  de  la  grande  nef  s'écroula  et  fut  remplacée  par 
une  voûte  d'ogives.  En  1827,  on  réduisit  à  deux  les  quatre  nefs  latérales 
et  d'affreux  plâtras  habillèrent  la  vieille  église  romane. 

L'abbaye  était  alors  prospère.  Les  chanoines  du  Chapitre  noble  de 
vSainte-Marie  vivaient  chacun  dans  son  particulier,  servis  par  un  domestique. 
Ils  portaient  la  soutane  ajustée,  à  la  française,  ne  dédaignaient  pas  les  bijoux, 
et  bornaient  au  service  du  chœur  leur  intermittente  activité.  Leurs  revenus 
disponibles  n'étaient  peut-être  pas  très  considérables,  mais  augmentés 
du  produit  de  leurs  messes,  des  rations  en  nature,  des  droits  de  leurs 
charges  et  des  pensions  viagères  fournies  par  leurs  familles,  ils  pouvaient 


SAINÏ-jKAX-DES-ABBKSSES   Eï   S  A  I  X  T  E-M  A  R  I  E- 1)  E-R  1  PO  LL       105 

encore  faire  honneur  à  leurs  affaires  dans  un   i)ays,   où   les  \-ivres  étaient 
à  très  bon  compte. 

«  L'armoire  à  l'argenterie  »  de  la  sacristie  était  bien  fournie  de  croix,  de 
calices,  de  patènes,  de  reliquaires,  de  chandeliers,  d'encensoirs  et  de  navettes; 
les  Archives,  dirigées  par  un  des  plus  savants  hommes  de  la  province, 
R()(iue  de  Olzinellas,  venaient  d'être  rapportées  de  Barcelone  ;  la  prospé- 
rité semblait  ne  pas  devoir  finir.  Le  9  août  1835,  un  bataillon  de  volontaires 
barcelonais  (tir adores  de  Ysahel  2'-'),  en  pleine  révolte  contre  ses  chefs,  pilla 
et  brûla  l'abbaye  ;  les  habitants  firent  un  feu  de  joie  des  archives  et  de 
la  splendide  abbatiale  il  ne  resta  que  quelques  pans  de  murs  noircis. 
D.    Roque  en  mourut  de  chagrin. 

A  la  fin  du  xix^  siècle,  D.  José  :Nrorgades  y  Gili,  évêque  de  Vich,  en- 
treprit la  reconstruction  de  l'église  et  trouva  en  'Si.  Elias  Rogent,  archi- 
tecte à  Barcelone,  un  énergique  et  intelligent  collaborateur  qui  a  rendu 
à  la  vieille  église,  non  toutes  ses  richesses,  mais  quelque  chose  de  sa  gran- 
deur et  de  sa  noblesse  primitives  (1887-1893). 

La  merveille  de  Ripoll  est  son  portail  monumental  entièrement  couvert 
de  sculptures.  L'idée  première  de  cette  grandiose  décoration  semble  appar- 
tenir à  quelque  maître  lombard.  L'époque  delà  construction  ne  nous  parait 
pas  antérieure  au  milieu  du  xii^  siècle,  l'ornementation  est  beaucoup  trop 
souple  pour  que  l'on  puisse  la  reporter  à  la  première  moitié  du  xi^  siècle. 
:\L  Joseph  Gudiol,  directeur  du  Musée  épiscopal  de  Vich,  a  interprété  de 
façon  définitive  le  sens  de  cette  page  colossale. 

Ce  poème  de  pierre  débute  par  des  motifs  ornementaux  :  griffons,  lions, 
taureaux,  centaures  et  guerriers,  puis  sur  le  soubassement  décoratif  se  dresse 
une  série  de  personnages  debout.  A  gauche  de  la  porte,  David  entouré  de 
serviteurs  jouant  de  divers  instruments.  A  droite  :  le  Christ,  le  comte  Oliva 
Cabreta,  le  comte  Wifred  de  Cerdagne  son  fils,  l'évèque  Oliva,  Bernard  Tail- 
lefer  comte  de  Besalu.  Une  corniche  sculptée  couronne  ces  bas-rehefs  et 
marque  le  point  de  départ  du  grand  arc  de  la  porte.  Les  reliefs  continuent 
à  se  déployer  en  registres  superposés,  de  chaque  côté  de  la  baie.  C'est  à  gauche 
l'histoire  de  David  :  Gad  lui  ordonne  de  transporter  l'arche  à  Jérusalem, 
la  ville  est  désolée  par  la  peste,  l'arche  est  amenée  à  Jérusalem  au  son  du 
cor  et  des  instruments.  A  la  rangée  supérieure,  Bethsabée  vient  demander 
la  couronne  pour  Salomon,  Salomon  assiste  à  la  mort  de  son  père,  Salomon 
est  proclamé  roi.  Dieu  lui  apparaît  en  songe.  A  droite  de  la  porte,  deux 
autres  rangées  de  bas-rehefs  racontent  l'histoire  de  ]\Ioïse  :  le  prophète 
en  prières  fait  soutenir  ses  bras  par  Aaron  et  par  Hur,  tandis  que  les  Israé- 
Htes  luttent  contre  les  Amalécites  :  ^SLoïse  frappe  le  rocher,  Moïse  châtie 


io6       SAINT-JEAN-DES-ABBESSES   ET   S  AI  N  TE-M  AR  lE-D  E-R  I  POLL 

les  Hébreux  révoltés  ;  la  colonne  de  feu  les  guide  dans  le  désert  et  la  manne 
les  nourrit.  On  arrive-  ainsi  à  la  hauteur  de  la  clef  de  voûte  ;  deux  dernières 
bandes  représentent  les  apôtres  et  les  saintes  que  mentionne  le  canon  de 
la  messe.  Puis  dans  l'attique,  au  sommet  du  grand  arc,  trône  un  Christ  de 


Ripoll. 


Intérieur  de  réq;lise  du  monastère  de  Sainte-Marie. 


majesté,  entouré  d'anges  adorateurs  et  des  symboles  des  quatre  évangé- 
listes  ;  les  vingt-quatre  \'ieillards  de  l'Apocalypse  se  suivent  de  chaque 
côté  en  une  majestueuse  procession.  Le  portail  lui-même,  décoré  des  sta- 
tues de  saint  Pierre  et  de  saint  Paul,  de  colonnes  et  de  bandes  sculptées, 
nous  présente  l'allégorie  bien  connue  des  mois  de  l'année,  l'histoire  de 
Daniel,  de  saint  Pierre  et  de  saint  Paul. 

Après    les    magnificences    du    portail,    l'église    semble    pauvre,    ce    qui 


SAl  NT- JKAX-DHS-ABBKSSES    ET   S  A  I  X  T  E-M  AR  I  E- 1)  K-RI  POLL       i«j 

l)r()U\-crait  bien  (qu'elle  n'est  ni  de  la  même  époque,  ni  de  la  même  main; 
les  murs  en  j)etit  appareil  et  en  pierres  grossièrement  taillées  montent 
sans  aucun  ornement  et  se  courbent  en  berceau,  un  cimhori  octogone 
sur  trompes  éclaire  la  croisée,  les  sept  absides  se  creusent  au  fond  des 
nefs,  sur  la  muraille  orientale  du  transept.  Les  premières  nefs  latérales 
a])puient  leur  voûte  en  (juart  de  rond  sur  des  massifs  (juadrangulaires, 
alternant  avec  de  lourdes  colonnes,  le  second  collatéral  est  couvert  comme 
la  grande  nef  d'un  berceau  régulier,  quelques  sarcophages  habilement  recons- 
titués ;  un  riche  autel  en  cours  d'exécution,  des  couronnes  de  lumière,  une 
longue  bannière  aux  armes  de  Catalogne  suspendue  à  la  voûte  mettent  un 
peu  de  couleur  et  de  mouvement  dans  la  formidable  masse  de  pierre,  qui, 
telle  qu'elle  est,  impose  par  sa  barbare  grandeur  et  sa  sévérité  outrée. 

Les  artistes  qui  ciselèrent  le  portail  ont  très  probablement  commencé 
les  sculptures  du  cloître,  l'un  des  i)lus  vastes  et  des  plus  intéressants  de 
la  province.  Construit  de  1172  à  1383,  il  élève  ses  deux  étages  sur  les  quatre 
côtés  d'une  grande  cour  irrégulière  et  compte  treize  arcades  sur  deux  de 
ses  faces,  quatorze  sur  la  troisième,  quinze  sur  la  plus  longue.  L'étage  supé- 
rieur, du  xv<^  siècle,  offre  relativement  peu  d'intérêt,  il  n'en  est  pas  de  même 
des  galeries  du  rez-de-chaussée  dont  les  colonnettes  de  marbre  rouge,  les 
bases  sculptées,  les  chapiteaux  historiés,  les  tailloirs  ornementés,  les  archi- 
voltes décorées  de  feuillages  et  de  perles  semblent  avoir  épuisé  toutes  les 
ressources  décoratives  de  l'art  roman  et  de  l'art  gothique.  La  galerie  qui 
longe  l'église  est  la  plus  ancienne,  et  la  seule  qui  soit  vraiment  romane. 
Les  chapiteaux  sont  d'une  merveilleuse  variété  ;  ce  sont  des  paons  affrontés, 
des  griffons  confondant  leurs  têtes  ou  mêlant  leurs  queues,  des  sirènes  à  double 
queue  de  poisson,  des  vents  joufflus  soufflant  en  tempête,  des  anges  bénis- 
seurs,  des  lions,  des  aigles,  des  hommes  dévorés  par  des  bêtes  sauvages. 
Dans  la  galerie  orientale,  déjà  gothique,  le  dessin  se  précise,  et  les  types 
s'accusent  ;  les  sculptures  représentent  des  pélicans,  saint  Pierre,  saint  Jean  ; 
une  sirène  peignant  ses  longs  cheveux  ;  un  pape  médite  près  de  la  bouche  de 
l'Enfer  ;  un  lion  dévore  un  agneau,  un  chien  ronge  un  os,  un  aigle  combat 
un  lion;  Jésus  est  figuré  sur  la  croix  ou  sortant  du  tombeau.  La  galerie 
méridionale,  d'une  facture  peut-être  moins  fine  que  la  précédente, 
nous  montre  un  cornemuseur,  un  flûtiste,  un  joueur  de  cymbales,  des  bustes 
de  rois  et  d'évêques,  un  moine  gardant  les  troupeaux  de  l'abbaye, 
une  femme  à  sa  toilette,  une  femme  escortée  de  chiens.  La  galerie 
occidentale  reproduit  les  motifs  précédents  et  y  ajoute  des  guirlandes 
de  roses,  des  bustes  de  cardinaux,  des  sirènes  à  une  seule  queue,  des  feuil- 
lages dans  le  goût  du  xiv^  siècle,  mais  l'exécution  paraît  négligée  ;  la  pierre 


io8       SAINT-JEAN-DES-ABBESSES    ET   S  AIN  TE-M  ARIE-DE-RIPOLL 

n'est  plus  fouillée  avec  la  même  patience  ;  il  semble  qu'on  ait  eu  hâte  d'en  finir. 
L'abbaye  restaurée  sert  d'église  paroissiale,  les  gens  de  Ripoll  paraissent 
fiers  de  leur  basilique  et  heureux  de  voir  les  touristes  la  visiter.  Les  mœurs 
sont  restées  simples.  Le  samedi  saint,  au  soir,  des  chœurs  de  jeunes  gens 
parcourent  les  rues,  se  groupent  autour  d'un  mai  enguirlandé,  et  chantent 
des  cantiques,  ou  des  chansons  populaires  avec  un  sens  remarquable  de  la 
musique.  Les  caramelcs  sont  une  jolie  coutume,  qu'il  ne  faut  pas  laisser 
périr,  maintenant  que  Ripoll  a  recouvré  son  lustre  et  sa  gloire. 


Cloître  de  Ripoll.  Chapiteau. 


Vich.  —  Sépulcre  de  San  Bernât,  xviii"  siècle  (Musée  Kpiscopal). 


CHAPITRE    V 


VICH 


Vich  a  conservé  de  l'époque  romaine  un  temple  qui  fit  longtemps  partie 
du  château  des  Moncade,  Vich  eut  une  cathédrale,  dont  il  ne  reste  plus 
aujourd'hui  que  la  tour,  le  maître-autel  sculpté  dans  l'albâtre  au  xv*^ 
siècle  par  Pedro  011er  et  le  sarcophage  d'argent  de  saint  Bernard  Calvo. 
ly'église  elle-même  a  été  détruite  au  xviii^  siècle  et  remplacée  par  un  édifice 
pseudo-classique  absolument  dénué  d'intérêt.  Seul,  le  cloître  gothique 
du  xiv^  siècle  a  subsisté  et  entoure  encore  de  ses  magnifiques  fenêtres  flam- 
boyantes la  petite  cour  basse  où  s'érigent  le  tombeau  et  la  statue  de  Balmes. 

La  petite  ville,  pittoresque  et  assez  vivante,  possède  encore  quelques 
vieux  couvents  aux  portails  enguirlandés,  de  vieux  murs  sur  lesquels  se 
lisent  en  capitales  rouges  les  noms  des  étudiants  qui  obtinrent  le  bonnet 
doctoral  dans  ses  écoles.  On  admire  à  l'hôpital  un  cloître  Renaissance  d'un 
modèle  charmant.  Çà  et  là  quelques  belles  constructions  modernes  se 
mêlent  aux  masures.  Rien  ne  solHciterait  spécialement  l'attention  de  l'ar- 
chéologue si  M«''  Morgades  n'avait  constitué  au  second  étage  de  son  palais 
épiscopal  un  riche  Musée  d'antiquités  catalanes. 


V I C  H 


Avant  l'installation  des  collections  barcelonaises  au  palais  du  Parc,  le 
musée  de  Vich  était  le  plus  riche  et  le  plus  beau  de  toute  la  province  et  le 
dispute  encore  au  musée  de  Barcelone  pour  le  nombre  et  la  beauté  des  pièces 
rares  qu'il  renferme.  En  moins  de  trois  ans  M'''''  Morgades  sut  réunir  plus 
de  4.000  objets,  tirés  en  majeure  partie  des  églises  et  des  couvents  de  son 
diocèse,  et  en  trois  mois 
il  en  fit  dresser  le  cata- 
logue, qu'il  publia  le 
jour  même  de  la  dédi- 
cace de  Sainte-Marie- 
de-Ripoll,  restaurée  par 
ses  soins.  La  collection 
est  confiée  aux  soins 
d'un  archéologue  de 
haute  valeur,  Mossén 
Joseph  Gudiol  3'  Cunill, 
auquel  on  doit  un  Ma- 
nuel d'archéologie  cata- 
lane dès  aujourd'hui 
introuvable. 

Le  ]Musée  est  sur- 
tout intéressant  au 
point  de  vue  de  l'évo- 
lution de  l'art  catalan 
du  x^  au  xviii*^  siècle. 
Il  se  divise  en  deux 
sections  :  religieuse  et 
civile  et  présente  dans 
chacune  d'elles  de 
riches  séries  d'objets 
de  toute  sorte,  qui 
donnent    à    la    collection    le    caractère    d'une    sorte    de     Cluny    catalan. 

La  peinture  religieuse  est  représentée  en  son  état  primitif  par  les  fameux 
panneaux  romans,  dont  le  musée  de  Barcelone  possède,  lui  aussi,  un  certain 
nombre  de  spécimens.  Ce  sont  des  miniatures  carolingiennes  agrandies 
et  reportées  sur  des  panneaux,  compartis  à  l'aide  de  bandes  en  relief  ou 
de  galons  perlés.  Les  deux  plus  célèbres  panneaux  du  Musée,  que  l'on  fait 
remonter  au  xi^  siècle,  représentent  l'histoire  de  saint  Martin  et  l'histoire 
de  sainte  Marguerite. 


Vich.  —  Cloître  de  la  cathédrale.  Statue  du  D'  D.  Jaime  Balmes. 


vieil 


Le  Coiucnl  (le  Saintc'-CIairc-dc-X'ich  a  donné  au  .Musée-  une  de  ses  pièces 
les  plus  précieuses,  un  retable  du  xiV  siècle  tout  entier,  peint  par  Borrassa, 
l'un  des  peintres  les  plus  anciens  de  l'école  catalane.  Toutes  les  parties  de 
ce  vaste  ensemble  ne  sont  pas  de  même  valeur;  en  général,  les  figures  isolées 
sont  supérieures  aux  scènes  plus  coinpli(|uées,  mais  telle  figure,  comme 
celle  de  Sainte  Claire,  est  un  clief-d'(en\re  et  le  i)anneau  re])résentant  Jésus 
chez  le  roi  A  bgar  est  un  essai 
fort  intéressant  de  composi- 
tion. 

A  l'école  du  xv^'  siècle 
appartient  un  curieux  Saint 
Augustin  écrivant,  dont  la 
cellule  nous  donne  certaine- 
ment l'idée  très  exacte  d'un 
cabinet  catalan  à  la  même 
époque.  La  perle  des  collec- 
tions de  peinture  du  musée 
de  \^ich  est  une  Sainte  Face 
de  Bartolomeo  Bermejo  l'au- 
teur du  Saint  Michel  de 
Tous,  passé  aujourd'hui 
dans  la  collection  Wernher, 
et  de  la  Pietà  de  Barcelone, 
étudiée  par  M.  Bertaux.  La 
Sainte  Face  du  musée  de 
Vich  offre  une  telle ''^science 
de  dessin,  une  telle  minutie 
d'exécution,  une  telle  pro- 
fondeur de  sentiment,  qu'elle 
fait  penser  à  Diirer  et 
semble  donner  le  dernier  mot  de  la  douleur  physique  et  de  la  douleur  morale. 

]\Iossén  Gudiol  a  découvert  un  peintre  navarrais  inconnu  avant  lui, 
Joan  Gasco,  dont  il  a  suivi  les  traces  à  Vich  même  de  1502  à  1529  et  cata- 
logué plus  de  quarante  ouvrages.  Parmi  les  tableaux  de  Gasco  conservés 
au  ]\Iusée  de  \^ich,  les  figures  de  Saint  Jean-Baptiste  et  de  Saint  Jean 
l'Evangéliste,  de  Saint  Jacques  et  de  Sainte  Barbe  méritent  une  mention 
spéciale  ;  son  chef-d'œuvre  nous  paraîtrait  être  une  Sainte  Anne,  à  laquelle 
il  a  su  donner  une  expression  de  gravité  et  de  bonté  vraiment  mer- 
veilleuse. 


Vich. 


Saint  Jean  l'évangéliste,  par  Joan  Gasco. 


112  VICH 

I^e  Musée  possède  peu  de  toiles  modernes,  une  Adoration  des  bergers 
de  l'école  de  Séville  montre  ce  que  savaient  encore  faire  au  xviii^  siècle 
les  derniers  représentants  de  la  tradition  de  Murillo. 

Le  mobilier  ecclésiastique  a  fourni  au  Musée  de  Vich  un  nombre  consi- 
dérable de  pièces,  nous  citerons  parmi  les  plus  intéressantes  un  ivoire  b^^zan- 
tin  du  xi'5  siècle  et  plusieurs  Crucifix  de  Majesté  en  bois,  d'un  type  si  archaïque 
qu'on  a  pu  faire  remonter  le  plus  ancien  jusqu'au  x®  siècle. 
^  ,  La  sculpture  a  donné  plus  de  curiosités  que  de  chefs-d'œuvre.  On  remar- 
quera  cependant  de  beaux  fragments  du  maître-autel  de  la  cathédrale,  et 
une  jolie  Vierge  en  marbre  blanc,  de  st3de  borrominesque,  mais  d'élégante 
tournure. 

Les  tissus  et  les  broderies  constituent  un  des  fonds  les  plus  riches  du 
Musée.  Il  y  a  là  une  collection  splendide  de  tissus  anciens,  de  chapes,  de 
dalmatiques,  de  chasubles,  de  mitres,  de  devants  d'autel  d'une  variété 
inépuisable  et  parfois  de  la  plus  grande  beauté.  Notons  en  passant  le  devant 
d'autel  des  sorcières  (pâli  de  las  hruixas),  tissu  oriental  du  xi^  siècle, 
décoré  de  paons  affrontés  et  de  lions  ailés  aux  3^eux  étranges,  les  frag- 
ments du  suaire  de  saint  Bernard  Calvo,  évêque  de  Vich  au  xiii*^  siècle 
(1233-1243),  tissu  arabe  du  xii®  siècle,  la  mitre  du  même  évêque,  sa 
chasuble  brodée  d'aigles,  son  aube,  presque  intacte  et  ornée  de  croix,  une 
chape  de  velours  frappé  cramoisi,  de  fabrication  anglaise  du  xv^  siècle;  un 
devant  d'autel  du  xiv^  siècle,  chef-d'œuvre  de  broderie,  renfermant  cent 
trente  figures  ;  un  autre  devant  d'autel  du  xv^  siècle  représentant  l'Ado- 
ration des  Mages,  exemplaire  unique  pour  la  beauté  du  dessin,  la  richesse 
et  le  fondu  des  nuances,  la  noblesse  des  t3q3es  et  la  vérité  des  attitudes  ; 
une  housse  pour  lutrin  du  xiv'^  siècle  en  velours  cramoisi  couvert  de 
broderies  représentant  la  Nativité  et  l'Epiphanie. 

Le  musée  possède  quelques  belles  pièces  de  cuir  gaufré  peint  et  doré  (gua- 
damaciles),  spécimens  précieux  d'une  industrie  disparue  qui  fut  une  des  plus 
originales  et  des  plus  somptueuses  de  l'Espagne. 

Laissons  de  côté  la  ferronnerie,  les  menus  bronzes,  les  insignes  de  confré- 
ries, les  médailles  et  objets  de  piété  et  jetons  un  coup  d'œil  aux  collections 
d'art  civil,  non  moins  intéressantes  pour  l'historien  que  les  collections  reli- 
gieuses. M'"  Morgades  n'a  rien  dédaigné  ;  il  a  accepté  des  bijoux,  les  vitrines 
de  son  musée  contiennent  des  pendants  d'oreilles  à  bouton  et  amande  (arra- 
cadas  de  hoto  y  ameilla)  comme  en  portent  encore  les  paj^sannes  aisées;  il 
a  collectionné  les  médaillons,  les  broches,  les  bagues,  les  montres,  jusqu'aux 
breloques,  aux  tabatières,  aux  peignes  et  aux  éventails. 

La  section  du  vêtement  nous  renseigne  sur  la  garde-robe  des  Catalans 


V I C  H 


113 


du  XYiii''  siècle  ;  voilà  des  corsages,  encore  garnis  de  leurs  baleines,  des  mou- 
choirs de  soie  brodés  en  chenille,  ou  ornés  de  paillettes  d'argent,  des  filets 
pour  ramasser  la  chevelure,  des  chapins  de  velours  cramoisi  ou  vieil  or, 
des  pantoufles  de  satin  violet,  des  bas  de  soie  blancs  à  broderies  bleues  et 
noires,  des  gilets  de  satin  blanc  brodés  en  soie  de  couleur,  x'oilà  un  dessus  de 
lit  de  satin  jaune,  un  ciel  de   lit   de  velours  marron  brodé  d'or  et  de  soie. 

Le  mobilier  est  plus  varié  et  plus  riche  encore.  Quelques  belles  pièces 
de  tapisserie  de  basse 
lisse  du  xvii*^  siècle  re- 
présentent l'art  flamand 
et  italien.  Un  coffre  en 
bois  du  xiv^  siècle,  des 
coffres  de  mariage  du  xv*" 
et  du  XVI ^'  .siècle,  des 
arches  de  bois  de  châtai- 
gnier couvertes  de  cuir 
et  ornées  de  gros  clous, 
des  cabinets  incrustés' 
d'écaillé,  d'ébène  et 
d'ivoire  permettent  de 
suivre  l'évolution  de  l'art 
industriel  catalan.  Un  lit 
à  colonnes,  du  xvii*^  siè- 
cle, en  bois  tourné  et  in- 
crusté d'os,  a  gardé  ses 
rideaux  de  moire  verte 
galonnée  d'or  ;  les  lits  du 

xviiie  siècle  sont  de  moins  bon  goût  ;  d'un  rococo  très  lourd,  peints  et  dorés, 
on  les  fabriquait  à  Olot  (Hits  d'Olot)  ils  portent  la  marque  de  l'école  rustique 
à  laquelle  ils  appartiennent.  Parmi  les  sièges,  remarquons  deux  superbes 
chaises  de  bois  sombre  avec  incrustations  de  buis,  d'une  réelle  élégance. 
Des  miroirs  à  cadre  doré  (covnucopias),  des  horloges,  des  brasiers,  des  rouets, 
des  lampes,  des  instruments  de  musique  complètent  ces  curieuses  collections, 
qui  mériteraient  une  étude  détaillée  et  attentive. 

La  céramique  est  abondamment  représentée  au  Musée  par  des  majo- 
liciues  du  xvi^  et  du  xviie  siècle,  de  fabrication  andalouse  et  valencienne, 
des  faïences  peintes  de  fabrication  catalane,  valencienne  ou  itahenne,  des 
rajoles  andalouses  ou  catalanes.  La  verrerie  a  fourni  bon  nombre  d'objets  : 
des  verres  à  pied  (heyrers)  de  ton  verdâtre,  des  gobelets  de  fabrication  cas- 

8 


Vich.  —  Mitre  de  San  Bernât. 


114 


Vie  H 


tillane,  aragonaise  ou  catalane,  des  bouteilles  (figiietas),  des  flacons  cubiques 
ou  prismatiques,  des  cruches,  des  jarres,  des  huiliers  d'une  seule  pièce,  des 
salières,   des  bénitiers,  des  almorratxas,  encore  entourées  de  leurs  rubans. 

La  ferronnerie  a  toujours  été  en  grand  honneur  en  Catalogne,  le  musée 
possède  une  riche  collection  de  clefs,  de  serrures,  de  heurtoirs,  de  clous 
ornés  pour  la  décoration  des  portes.  On  y  trouve  des  modèles  de  chande- 
liers et  de  candélabres,  des  ciseaux,  des  balances,  des  romaines,  des  col- 
liers pour  chiens  de  garde,  des  armes  de  toute  époque,  depuis  les  flèches 
de  cuivre  et  de  bronze  jusqu'aux  épées  de  Cour,  depuis  l'arbalète  jusqu'aux 
pistolets  d'arçon. 

Quand  on  sort  de  ces  salles  où  un  grand  prélat  a  su  rassembler  tant  de 
souvenirs  du  passé,  on  se  dit  qu'il  a  mieux  travaillé  que  la  plupart  des  poli- 
tiques à  la  gloire  de  la  patrie  catalane  et  l'on  souhaite  que  le  musée  épiscopal 
n'ait  pas  un  jour  le  sort  des  archives  de  Ripoll  et  de  Poblet, 


Pliolo  Ali: 

Vich.  —  Le  Christ  de  Bermejo. 


Montserrat.  —  Vue  générale  du  monastère. 


CHAPITRE   VI 


MONTSERRAT 


Que  l'on  se  figure  une  «  cité  de  Carcassonne  »  aux  flèches  de  pierre, 
aux  murailles  de  rochers,  longues  de  2  kilomètres,  hautes  de  500  mètres, 
et  l'on  aura  une  idée  du  Montserrat,  donjon  naturel  de  la  terre  catalane, 
sanctuaire  national  des  Catalans.  Quand,  de  la  station  de  Monistrol,  sur  le 
chemin  de  fer  de  Barcelone  à  Saragosse,  par  delà  la  vallée  profonde  du 
Llobrégat  aux  eaux  rouges,  les  toits  enfumées  de  Monistrol  et  les  pentes 
rougeâtres,  couvertes  d'oliviers  et  de  vignes,  on  contemple  les  formidables 
escarpements  de  la  citadelle  fantastique,  on  comprend  à  quelle  école  s'est 
formé  le  génie  de  Gaudi  et  ce  qu'il  exécuterait  si  les  forces  humaines  pou- 
vaient aller  de  pair  avec  la  hardiesse  de  sa  pensée.  Une  fois  entrevue,  la 
silhouette  de  la  merveilleuse  montagne  ne  s'efface  plus  de  la  mémoire,  on  ne 
peut  plus  l'apercevoir,  de  si  loin  que  ce  soit,  sans  la  nommer. 

La  légende  raconte  que,  dès  l'antiquité  la  plus  reculée,  la  Merge  eut  un 
sanctuaire  sur  la  montagne  de  la  Scie.  Vint  l'invasion  musulmane,  et  les  fidèles 
cachèrent  la  statue  de  Marie  dans  une  grotte  où  elle  demeura  cent  soixante- 
trois     ans    insoupçonnée  des    infidèles.    Cependant    les    chrétiens    étaient 


1,6  MONTSERRAT 

revenus,  et  la  Vierge  elle-même  voulut  apprendre  aux  bergers  de  la  montagne 
le  secret  de  sa  retraite.  Chaque  samedi  soir,  une  pluie  d'étoiles  tombait  sur 
la  grotte  où  la  sainte  image  était  cachée,  et  les  pasteurs  y  entendaient  des 
chants  merveilleux.  L'évêque  de  Vich,  Gotomar,  instruit  du  prodige,  visita 
la  grotte,  trouva  l'image  et  l'emmenait  à  Vich,  quand  la  statue  se  fit  tout 
à  coup  si  pesante  que  force  fut  bien  de  la  laisser  là  où  elle  voulait  demeurer, 
et  là  même  où  elle  s'arrêta  fut  fondé  le  monastère  de  la  Vierge  de  Montserrat 
(880).  Desservi  d'abord  par  des  nonnes  de  vSaint-Pierre-du-Puellier  de  Barce- 
lone, il  fut,  à  partir  de  987,  confié  à  des  moines  bénédictins,  et  ne  tarda  pas 
à  devenir  un  lieu  de  pèlerinage  très  fréquenté.  Au  xv*^  siècle,  il  eut  pour 
abbé  commendataire  Julien  de  la  Rovère  qui  fut  pape  sous  le  nom  de  Jules  II. 
Au  xvi*"  siècle,  Philippe  II  fit  construire  la  grande  église,  bâtie  en  st^de  de 
la  Renaissance  sur  le  plan  des  basiliques  catalanes  à  une  seule  nef  et  lui  fit 
don  d'un  somptueux  retable,  d'une  grille  de  fer  ouvragé,  enrichie  d'or  et  d'ar- 
gent, de  stalles  en  chêne  sculpté,  de  bénitiers  et  de  fonts  baptismaux  en  jaspe. 
Don  Juan  d'Autriche,  frère  de  Philippe  IV,  fit  dorer  à  ses  frais  l'église  eiitière. 
La  sacristie  ornée  de  miroirs,  de  lampadaires,  d'armoires  sculptées  et  de 
vingt  tableaux  renfermait  d'incalculables  richesses.  On  mentionnait  un 
ciboire  d'or,  et  trois  de  vermeil,  un  calice  d'or  et  trente  calices  d'argent 
doré  ;  le  soleil  d'or  pour  exposer  l'hostie  à  la  vénération  des  fidèles  était 
enrichi  de  1606  diamants ,  1000  perles ,  107  opales ,  3  saphirs  et  plu- 
sieurs turquoises  d'une  beauté  incomparable.  L'Enfant  Jésus  avait  trois 
couronnes,  deux  étaient  d'or  et  la  troisième  de  vermeil  ;  sur  l'une  d'elles 
brillaient  231  émeraudes  et  19  diamants.  La  couronne  de  la  Vierge,  offerte 
par  les  Indiens  de  Pampelune  de  la  Nouvelle-Espagne,  pesait  12  livres 
d'or  et  était  ornée  de  2.50b  émeraudes.  Les  biens  de  l'abbaye  étaient 
immenses,  mais  de  petit  revenu  et  si  médiocrement  administrés  que  les  moines 
pouvaient  à  peine  suffire  aux  besoins  des  milliers  de  pèlerins  qui  venaient 
les  visiter. 

Pendant  la  guerre  de  l'indépendance,  ]\Iontserrat  eut  l'honneur  d'abriter 
la  Junte  supérieure  de  Catalogne  et  les  moines  reçurent  l'ordre  de  fortifier 
leur  couvent.  Ils  ne  surent  point  organiser  la  défense  et  attirèrent  sur 
eux  la  colère  des  Français,  qui  s'emparèrent  par  deux  fois  de  l'abbaj^e  et 
la  saccagèrent  de  fond  en  comble.  Quand  Ferdinand  VII  et  la  reine  Améhe 
visitèrent  Montserrat  en  1828,  il  ne  restait  debout  que  les  logements  des 
moines,  une  aile  du  cloître  gothique  et  cpelques  anciens  bâtim.ents. 

Aujourd'hui,  le  monastère,  entièrement  réparé,  a  retrouvé  toute  son 
ancienne  prospérité,  grâce  à  la  persévérance  des  moines  et  à  leur  intelli- 
gente initiative.  Ils  vivent,   suivant  leur  règle,  dans  leur  monastère  où   ne 


M  O  X  T  S  I-;  R  K  A  ï 


117 


pénètrent  pas  les  profanes  ;  ils  dirii^ent  une  éeole  de  nuisi(iue  sacrée,  fré- 
quentée par  des  enfants  de  huit  à  (juator/.e  ans.  dont  les  clueurs  donnent 
aux   fêtes  religieuses  de  Montserrat  un  charme  tout  particulier. 

L'abbaye,  n'ayant  plus  de  ])ossessions,  territoriales,  vit  des  aumônes  de 
ses  hôtes.  Attirés  i)ar  la  beauté  du  .site  et  les  agréments  du  séjour,  plus  de 
quatre-\ingt  mille  i)ersonnes  visitent  chaque  année  Montserrat.  Un  che- 
min de  fer  à  crémaillère  unit  Monistrol  à  ral)l)aye  et  dépose  les  voyageurs 
à  la  porte  même  du  cou\'ent  ;  on  entre  comme  dans  une  maison  amie  et  l'on 


Montserrat. 


Abside  de  l'église. 


se  rend  chez  le  moine  chargé  des  logements,  on  décline  ses  noms  et  qualités. 
Le  moine  transcrit  les  renseignements  sur  son  registre,  fouille  parmi  ses 
trousseaux  et  vous  tend  une  clef  :  «  Sainte  Gertrude,  troisième,  vingt-sept  », 
nous  dit-il  ;  nous  nous  dirigeâmes  vers  le  bâtiment  consacré  à  sainte  Gertrude, 
nous  montâmes  au  troisième  étage,  nous  mîmes  la  clef  dans  la  serrure  du 
numéro  27  et  nous  étions  chez  nous.  Hospitalité  idéale,  pas  de  fâcheux,  pas 
de  valets  obséquieux  :  liberté  pleine  et  entière  ;  un  restaurant  excellent 
dans  l'enceinte  même  du  couvent,  et  au  départ,  un  don  volontaire,  dis- 
crètement glissé  dans  un  tronc  et  un  grand  merci. 

Le  monastère  actuel  n'a  guère  d'intéressant  c{ue  l'église,  magnifiquement 
restaurée  de  1876  à  1901  sur  les  plans  de  ]\I.  François  del  Villar,  dans  le 
st^ie  plateresque  castillan. 

La  façade,  d'un  goût  riche  et  sévère  à  la  fois,  est  un  excellent  morceaUï 


ii8 


MOXTSERRAT 


L'église  a  retrouvé  toute  la  magnificence  dont  la  revêtit  jadis  don  Juan 
d'Autriche.  Longue  de  68  mètres,  large  de  28,  haute  de  33,  elle  est  entiè- 
rement peinte  dans  des  tons  gris  très  doux,  toutes  les  moulures  et  les  parties 
sculptées  sont  dorées  ;  deux  grandes  chaires  de  marbre  sont  couronnées 
d'un  dais  gothique  en  bois  doré,  l'autel  resplendit  au  milieu  des  dorures  et 

des  fresques,  la  niche  de 
la  Vierge  flamboie  entre 
les  ors  verts  et  les  ors 
jaunes,  les  ors  mats  et  les 
ors  polis  et  la  patronne 
de  la  Catalogne  disparaît 
presque  sous  les  satins 
qui  la  recouvrent  et  la 
lourde  couronne  qui 
charge  sa  tête.  Nous 
avons  assisté  dans  cette 
magnifique  église  à  un 
ofïïce  pontifical  présidé 
par  le  cardinal  Casanas, 
évêque  de  Barcelone,  et 
cette  grand'messe  à 
]\Iontserrat  est  une  des 
quatre  ou  cinq  cérémo- 
nies de  ce  genre  qui  nous 
aient  paru  justifier  plei- 
nement tout  ce  que 
disent  les  poètes  sur  la 
pompe  des  olhces  catho- 
liques. Le  soir  après  vê- 
pres, dans  l'église  déjà 
sombre  et  presque  dé- 
serte, les  moines  chantèrent  un  dernier  chant,  et  jamais  nous  n'entendîmes 
musique  plus  suave  ni  plus  prenante;  sur  l'aile  de  la  mélodie,  l'âme  était 
réellement  conduite  à  la  porte  du  ciel  et  vibrait  tout  entière,  saisie  d'allé- 
gresse et  d'espérance  ;  elle  espérait  en  vérité  que  la  porte  allait  s'ouvrir...  Au 
chant  d'enthousiasme  succéda  tout  à  coup  un  silence  angoissant,  il  semblait 
qu'on  attendît  le  miracle  impossible,  puis  affreusement  dolent,  traînant  et 
lugubre  un  «  amen  »,  longtemps  prolongé  roula  sous  les  voûtes  comme  un 
tonnerre  lointain  et  mourut  dans  un  soupir.  L'âme  était  rendue  à  la  terre- 


Montserrat. 


Façade  de  Tédise. 


MONTSKRRAT  119 

Toute  la  montagne  est  parsemée  de  sanctuaires  et  de  chapelles  :  Ermitages 
de  Saint-Benoît,  de  la  Sainte-Trinité,  de  Sainte-Cécile,  de  Saint-Onufre,  de 
vSaint-Jean,  de  vSaint-Jérôme,  chapelles  des  apôtres  et  de  Saint-Michel,  de 
vSaiut-Aciscle  et  de  Sainte- Victoire,  chapelle  de  la  Sainte-Grotte. 

lyC  chemin  de  la  Grotte  de  la  Vierge  a  été  construit  en  1631  par  la  marquise 
de  Tamarit,  et  coûta  60.000  écus.  On  l'appelle  la  route  d'argent  ;  il  mérite 
d'autant  mieux  ce  nom  (|ue  les  meilleurs  artistes  catalans  modernes  l'ont 
jalonné  de  monuments  élevés  à  la  gloire  de  la  Vierge.  Chaque  mystère  de 
joie,  de  douleur  ou  de  gloire  est  figuré  dans  la  pierre,  le  fer  ou  le  marbre. 
Les  deux  Vallmitjana,  Joseph  Llimona,  Joseph-Marie  Bernadas,  Reynes 
ont  sculpté  les  statues  et  les  bas-reliefs  ;  Pujol,  Iv  Sagnier,  J.  Puig  y  Cada- 
falch,  J.  Codina,  F.  del  Villar,  J.  Martorell,  B.  Bassegoda  ont  dessiné  les 
architectures.  La  route  d'argent  est  de\-enue  un  musée  d'art  catalan  contem- 
porain. 


Photo  Fabert. 


La  Seo  de  Manresa. 


CHAPITRE  VII 


MANRESA 


L'antique  Ruhricata  Minorisa  des  Romains  est  devenue  une  vivante 
cité  industrielle  et  commerciale  de  24.000  habitants,  une  des  plus  prospères 
de  la  Catalogne.  L'archéologue  n'3^  trouve  pas  moins  d'éléments  d'intérêt 
que  le  négociant  où  l'économiste,  et  le  souvenir  de  saint  Ignace  de  Loyola 
Y  attire  chaque  année  de  nombreux  pèlerins,  désireux  de  visiter  la  «  Cha- 
pelle du  ravissement  »  et  la  «  Sainte  grotte  »  des  rives  du  Cardoner. 

La  plus  ancienne  église  de  Manresa  est  Notre-Dame-du-Carmel  com- 
mencée en  1308  sur  un  plan  presque  identique  à  celui  de  Sainte-Marie-du- 
Pin  à  Barcelone.  Le  couvent  est  devenu  une  caserne,  la  façade  nue  de  l'église 
et  son  portail  inachevé  n'annoncent  rien  de  particulièrement  remarquable  ; 
on  reste  surpris,  sitôt  qu'on  a  passé  le  seuil,  de  la  beauté  sévère  et  harmonique 
du  vaisseau.  Les  dimensions  sont  considérables  :  46  mètres  de  longueur, 
sur  14  mètres  de  large,  les  proportions  d'une  rare  élégance,  les  chapelles 
latérales,  profondes  de  4  mètres,   donnent  à  la  nef  centrale  une  très  noble 


MAXRESA  12  1 

ainpleur.  niiclciucs  autels  des  chapelles  appartiennent  au  x\'i''  siècle  ;  le 
grand  retal)le,  du  xyii^',  jure  a\-ec  l'élégante  simplicité  de  l'édifice,  mais 
n'est  point  cependant  d'une  architecture  trop  extravagante  ;  on  loue  la 
sacristie  et  sa  johe  chapelle  de  st^de  barocjue. 

L'église  des  Dominicains,  dédiée  à  saint  Pierre  martyr,  est  postérieure 
d'un  siècle  (1412-14J7)  et  rappelle  cependant,  presque  trait  pour  trait,  l'église 
du  Carmel.  Ivxtraordinairement  massive  au  dehors,  dotée  en  1770  d'un  por- 
tail churrigueresque  assez  médiocre,  défigurée  à  l'intérieur  par  une  voûte 
de  plâtre  et  par  un  retable  beaucoup  plus  théâtral  que  celui  du  Carmel, 
elle  dut  jadis  être  aussi  majestueuse  et  aussi  sévère.  Ses  dimensions  sont 
un  peu  plus  grandes  :  52  mètres  de  long,  15  de  large  ;  les  chapelles  ont 
5  mètres  de  profondeur.  L'édifice  formerait  une  église  vraiment  belle  si 
l'on  refaisait  la  voûte  et  si  l'on  changeait  le  mobilier. 

Les  INIanrésans  voulurent  avoir,  eux  aussi,  une  belle  église  paroissiale 
et  la  bâtirent  au  point  culminant  de  la  ville,  sur  la  haute  terrasse  qui  domine 
la  vallée  du  Cardoner.  Un  contrat  pour  l'exécution  des  travaux  fut  passé 
à  Barcelone  en  1322  avec  Berenguer  de  ]Montagut,  que  l'on  peut  considérer 
comme  l'auteur  du  plan.  La  première  pierre  fut  posée  le  9  octobre  1328, 
mais  la  construction  ne  s'acheva  qu'en  1596.  Au  cours  de  ces  deux  siècles  et 
demi,  on  relève  parmi  les  maîtres  d'œuvre  les  noms  d'Arnau  de  Vellers  (1396), 
d'Ermengon  (1397),  des  Français  Arnau  et  Steva  (1498)  et  de  Font  3^  Can- 
tarell  en  1548. 

Le  plan  de  la  Seo  de  ^lanresa  oft're  une  particularité  très  curieuse.  L'église 
n'est,  en  réalité,  ni  à  une  seule  nef,  ni  à  trois  nefs.  La  logique  voudrait  qu'elle 
eût  soit  une  seule  nef  entourée  de  profondes  chapelles  latérales,  soit  trois  nefs 
sans  chapelles  latérales  ;  l'architecte  lui  a  donné  des  collatéraux  et  des 
chapelles,  mais  collatéral  et  chapelle  se  sont  rétrécis  pour  tenir  ensemble 
sous  la  même  croisée  d'ogives,  et  il  en  résulte  un  effet  mesquin  parfaitement 
désagréable.  Comme  tous  les  mo^-ens  termes,  le  compromis  adopté  par  Mon- 
tagut  ne  satisfait  personne,  et  c'est  dommage,  car  la  Seo  ne  manque  pas 
de  beautés.  La  proportion  des  deux  étages  de  voûtes  est  assez  bonne  ;  l'étage 
supérieur  représente  à  peu  près  les  deux  cinquièmes  de  la  hauteur  totale 
et  permet  un  bon  éclairage  de  la  nef  majeure.  L'église  a  72  mètres  de  lon- 
gueur, la  nef  16  mètres  de  large,  le  bas  côté  et  la  chapelle  7^^,50.  Le  déambu- 
latoire, construit  sur  un  plan  simple  et  bien  conçu,  que  nous  retrouverons 
à  la  cathédrale  de  Tortose,  se  serait  prêté  à  de  beaux  eft'ets.  La  pauvreté 
extrême  et  le  peu  de  finesse  de  l'ornementation  ne  rachètent  pas  le  défaut 
général  du  tracé. 

Aucune  église  catalane  ne  présente  un  emploi  plus  complet  de  l'arc-l^ou- 


122  MANRESA 

tant;  il  est  possible  que  ce  fait  s'explique  par  la  présence  de  maîtres  français 
parmi  les  conducteurs  de  l'œuvre  :  ces  arcs-boutants  à  double  étage  donnent 
à  la  Seo  quelque  ressemblance  avec  nos  églises  du  Nord. 

I^e  clocher  quadrangulaire  manque  d'élégance,  il  se  termine,  comme  l'une 
des  tours  de  Sainte-Eulalie  de  Barcelone,  par  deux  arcs  en  fer  qui  supportent 
une  cloche.  Les  portails  latéraux,  de  style  catalan  et  d'exécution  pauvre, 
font   presque   regretter   les   portails   romans   de   l'ancienne   basilique,    dont 


Manresa.  —  Retable  de  la  Seo  (fragment). 


on  aperçoit  encore  un  spécimen  sur  le  côté  gauche  de  l'église  ;  le  tj-mpan 
est  orné  d'une  Vierge  de  Majesté  d'un  type  très  archaïque. 

Notre-Dame-de-l'Aurore  renferme  quelques  pièces  rares  ;  la  sacristie 
possède  un  devant  d'autel  brodé  qui  est,  paraît-il,  un  chef-d'œuvre,  mais 
passé  dix  heures  du  matin  le  chef-d'œuvre  reste  invisible.  La  clôture  du 
chœur  est  ornée  d'arcatures  gothiques  ;  certains  chapiteaux  historiés  ne  sont 
pas  sans  intérêt.  Le  maître-autel  en  bois  doré  rappelle  celui  de  Sainte-Eula- 
lie de  Barcelone  et  met  dans  la  sévère  église  une  note  précieuse  d'élégance 
gothique.  La  pièce  maîtresse  est  le  retable  du  Saint-Esprit,  peint  en  1394 
par  Père  Serra.  Là  comme  dans  le  retable  de  Borrassa  conservé  au  musée 
de  Vich,  tout  n'est  pas  de  mérite  égal,  mais  deux  figures  d'évêques  peintes 
sur  la  prédelle  peuvent  être  citées  comme  des  morceaux  remarquables,  et 


MAXRESA 


le  panneau  du  couronnement  de  la  Vierge  est  d'aspect  opulent  et  gracieux. 
Le  Christ,  vêtu  d'une  chape  de  ])ourpre  à  large  orfroi  d'or,  couronne  sa  mère 
qui  se  penche  vers  lui  d'un  geste  plein  de  grâce  et  de  naturel.  Les  panneaux 
peints  sont  séparés  par  de  larges  bandes  d'or,  sur  lesquelles  se  détachent 
de  petits  personnages  peints  en  couleurs  vives.  Cette  magnifuiue  enluminure 
encadrée  d'or  lin  charme 
les  yeux  par  la  fraîcheur 
de  son  coloris  et  vous  dis- 
suade de  trop  scruter  l'om- 
bre, des  chapelles,  où  de 
fâcheuses  architectures  do- 
rées ont  sans  doute  pris  la 
place  de  choses  plus  belles. 

La  petite  église  Saint- 
Michel  mérite  que  l'on  en- 
tr' ouvre  sa  porte  ;  une  ins- 
cription toute  neuve  (1904) 
nous  apprend  qu'elle  fut 
restaurée  en  1022  et  recons- 
truite "en  1384  ;  le  Conseil 
de  la  cité  s'y  rassembla 
jusqu'au  xV^  siècle,  la 
Députation  de  Catalogne, 
chassée  de  Barcelone  par 
la  peste,  s'y  réunit  en  1530. 
La  cité  la  céda  au  Chapi- 
tre de  la  Seo  en  164g  et 
les  chanoines  en  firent 
donation  en  1743  à  la 
Congrégation  de  Notre- 
Dame -des -Douleurs.  Ré- 
cemment remise  à  neuf,  elle  apparaît  assez  plaisante  dans  sa  robe  de 
pierres  blanches. 

Saint  Ignace  de  Loyola  a  séjourné  quelques  mois  à  Manresa  au  début 
de  sa  carrière  mystique  ;  on  montre  encore  le  banc  sur  lequel  il  s'asseyait, 
à  la  porte  de  l'hôpital  de  Sainte-Lucie,  pour  enseigner  le  catéchisme  aux 
enfants,  le  bénitier  où  il  prenait  l'eau  bénite,  la  chapelle  où  il  priait  et  où, 
suivant  la  légende,  il  passa  huit  jours  couché  sur  les  dalles,  ravi  jusqu'au 
ciel,  face  à  face  avec  la  divinité.  Les  Jésuites  acquirent  l'hôpital  en  1602 


l'liot(j  .Ir  l'Auteur. 

Manresa.  —  Chapelle  du  Saint  Ravissement. 


124 


MANRESA 


et  y  fondèrent  un  collège  en  1622.  Ils  ont  bâti  à  côté  de  l'Oratoire  primitif 
une  riche  et  lourde  église,  sans  intérêt,  et  la  chapelle  du  ravissement  renferme 
aujourd'hui  une  curieuse  statue  de  saint  Ignace  couché  et  endormi  qui  rap- 
pelle le  sommeil  extatique  des  huit  jours.  Comme  le  pavé  de  l'église  a  été 
exhaussé,  une  grande  glace  garnie  d'argent  permet  d'apercevoir  le  dallage 


l'iinlo   ilr  l'AuluUl 

Manresa.  —  Couvent  de  Saint-Ignace.  Façade. 


ancien  et  un  vasistas  monté  en  argent  permet  de  faire  toucher  les  dalles 
aux  chapelets  et  objets  de  piété  que  les  dévots  désirent  remporter  comme 
souvenir  de  leur  pèlerinage. 

Saint  Ignace  allait  se  réfugier  sous  les  roches  qui  dominent  la  rive  du 
Cardoner  :  il  avait  trouvé  là,  sous  une  avancée  de  la  falaise,  un  réduit  de 
quelques  mètres  carrés,  dont  il  avait  fait  son  oratoire  et  son  cabinet  de  tra- 
vail ;  c'est  là  qu'il  écrivit  ses  Exercices  spirituels,  l'un  des  chefs  d'œuvre 
de  la  mystique  espagnole.  Les  Jésuites  ont  voulu  marquer  d'une  manière 


MAXRESA  125 

toute  spéciale  leur  \-éuérali()n  i)()ur  ce  L^raud  s()U\-enir  et  ont  élevé  sur  la 
grotte  (le  Saint  Ignace  une  église  d'une  extrême  richesse,  qui  est  bien 
l'œuvre  la  plus  remarquable  de  l'art  baroque  (1660-1763).  La  façade 
forme  un  beau  décor,  mais  ne  dépasse  pas  ce  (juc  l'cm  peut  voir  ailleurs  ; 
le  mur  ([ui  lait  lace  au  Cardoner  est,  au  contraire,  un  ouvrage  unique 
et  d'une  réelle  beauté.  Ce  superbe  rempart  se  dével()])])e  sur  une  longueur 
de  86  mètres  et  présente  sur  un  stylobate  uni  une  rangée  de  pilastres 
ioniques,    surmontés    d'une    attique   et   d'une   pseudo-balustrade   ornée   de 


Manresa.  —  Couvent  de  Saint-Ignace.  Vue  générale. 


gargouilles.  Les  pilastres  reposent  sur  une  large  moulure  soutenue  par  des 
consoles  et  par  des  ligures  grotesques,  certainement  empruntées  à  la  tradi- 
tion gothique.  Entre  les  pilastres,  à  l'extrémité  gauche  de  la  muraille,  s'ouvrent 
cinq  fenêtres  rectangulaires  qui  éclairent  le  corridor  d'accès  de  la  grotte  et 
trois  fenêtres  ovales  qui  donnent  du  jour  à  la  grotte  elle-même.  La  frise  est 
richement  ornée  de  rinceaux  et  de  masques  grotesques.  L' attique  est  com- 
parti  par  de  petits  pilastres  placés  à  l'aplomb  des  grands,  et  décorés  chacun 
d'une  statue,  dans  chaque  compartiment  s'ouvre  un  œil-de-bœuf  et  sous 
chaque  œil-de-bœuf  un  buste  de  très  grand  style  repose  sur  l'entablement 
de  l'ordre  ionique.  On  ne  peut  rien  concevoir  de  plus  riche  que  cette  longue 
file  de.  statues  et  de  figures.  Au-dessus  de  l'attique  un  mur  plein,  assez  pau- 
vrement décoré  de  losanges,  remplace  la  balustrade  qui  logiquement  devrait 


126  MANRESA 

couronner  l'édifice,  et  par  une  nouvelle  réminiscence  gothique,  des  gar- 
gouilles, qu'on  croirait  du  xiv^  siècle,  allongent  leurs  silhouettes  monstrueuses 
au-dessus  des  ordonnances  classiques.  Cette  belle  muraille  enferme  une  mé- 
diocre église,  et  la  Sainte  Grotte  dans  son  décor  jésuite  n'est  qu'un  non-sens. 
Au  bout  d'un  corridor,  digne  d'un  palais  d'Exposition,  on  entrevoit  un  abri 
sous  roche  déguisé  en  salon  :  d'un  côté  une  paroi  de  marbres  compartis, 
de  l'autre  les  assises  calcaires  de  la  falaise,  sortant  d'un  lambris  de  marbre  ; 
au  fond,  un  autel  avec  bas-relief  de  marbre  blanc  de  très  mauvaise  exécution 
représentant  saint  Ignace.  A  la  base  du  rocher,  une  série  de  médaillons 
d'albâtre  sculpté  encadrés  de  bronze  doré  se  relient  les  uns  aux  autres  par 
des  guirlandes  de  bronze  doré  ;  tout  ce  qu'on  peut  imaginer  de  plus  recher- 
ché, de  plus  compliqué  et  de  plus  mièvre,  pour  honorer  l'homme  formidable 
qui  vécut  là  en  contemplation  devant  l'inconcevable.  Ce  que  l'on  voit  révèle 
une  si  profonde  inintelligence  de  ce  qu'on  sait  que  l'on  s'en  attriste 
involontairement.  Après  un  dernier  regard  jeté  à  ces  absurdes  «  jolivetés  », 
on  regarde  le  portail  baroque  et  la  muraille  splendide,  et  l'on  retourne  à  la 
Seo  se  rafraîchir  la  vue  et  l'esprit  devant  les  candides  figures  de  Père  Serra. 


l'h.Jlu   A.    l..l,lld    \l.l/,.. 


Lérida.  —  Porte  des  apôtres. 


CHAPITRE  VIII 


LERIDA 


Ville  frontière  d'Aragon,  Lérida  a  conservé  plus  que  toute  autre  cité 
catalane  l'aspect  et  l'esprit  d'autrefois.  Chaque  dimanche,  Lérida  se  réveille 
au  chant  des  cantiques.  Une  procession  promène  par  les  rues  une  image 
de  la  Vierge  et  fait  le  tour  de  la  ville  en  chantant  le  Rosaire  de  l'aube.  Le 
folk-lore  de  la  région  abonde  en  chansons  pieuses  que  les  (c  ma3^orales  ou 
pabordesses  de  la  Mère  de  Dieu  du  Rosaire  »  chantent  elles-mêmes  en  s'accom- 
pagnant  du  tambour  de  basque,  à  l'occasion  des  fêtes  religieuses  ou  des  fêtes 
de  famille  ;  les  quêtes  qui  sont  faites  à  cette  occasion  sont  employées  à  rehaus- 
ser la  splendeur  du  culte  de  la  Vierge. 

Entre  la  colline  de  la  citadelle  et  le  rio  vSegre,  Lérida  s'étend  tout  en  lon- 
gueur, depuis  la  gare  jusqu'au  fort  de  Gardény.  Son  vieux  pont,  presque 
intact  encore  il  y  a  dix  ans,  a  été  démoli  et  remplacé  par  un  élégant  pont 
de  fer  à  trois  travées  de  50  mètres  chacune,  sous  lesquelles  le  Sègre  coule 
trouble  et  sournois. 

La  ville  ne  compte  pour  ainsi  dire  que  deux  rues,  la  grande  rue  paral- 
lèle à  la  rivière  et  la  rue  des  Chevaliers  qui  monte  à  la  citadelle.  La  grande 


128 


LERIDA 


rue  est  vivante  et  pittoresque  ;  avec  un  peu  plus  de  propreté  et  de  soin,  elle 
serait  charmante.  L'église  moderne  de  Saint-Jean  possède  un  portail  de  style 
roman  correctement  imité  de  la  cathédrale.  1/ antique  maison  de  la  Paheria 
rappelle  les  paliers  ou  conseillers  de  Lérida,  qui  portaient,  comme  ceux  de 
Barcelone,  la  toge  et  le  chaperon  d'écarlate.  Les  arcades  d'en  haut  et  d'en 

bas  (les  perxes  de  dalt  y 
de  haix)  ont  gardé  leur 
ph3^sionomie  moyenâgeu- 
se. L'hôpital  a  la  plus 
belle  porte  catalane  de 
toute  la  province,  les  cla- 
veaux ont  plus  d'un  mètre 
de  longueur.  Dans  une 
niche,  au-dessus  de  la 
porte,  une  Vierge  du  xiv*^ 
siècle  en  costume  royal 
présente  l'enfant  à  l'ado- 
ration des  fidèles.  La  ca- 
thédrale moderne,  de  pau- 
vre architecture,  n'arrête 
pas  longtemps  le  visiteur  ; 
quelques  sculptures  pas- 
sables à  l'intérieur  ;  quel- 
ques belles  pièces  dans  le 
trésor,  c'est  tout  ce  que 
l'on  peut  signaler  dans  ce 
bâtiment  m.aussade,  bien 
fait  pour  dégoiiter  du 
classicisme. 

En  regagnant  la  rue 
des  Chevaliers  par  les 
ruelles,  on  pourra  s'arrêter  un  instant  à  l'église  Saint-Laurent.  Un  clocher 
catalan,  de  jolis  détails  gothiques  dans  les  bas  côtés,  une  statue,  d'anciens 
bas-reliefs,  un  Christ  en  croix,  qui  fit  peut-être  partie  d'un  groupe  représen- 
tant la  descente  de  croix,  telles  sont  les  curiosités  que  présente  la  petite  église, 
à  demi  croulante,  qui  servit  pendant  quelques  années  de  cathédrale. 

La  rue  des  Chevaliers  monte  en  pente  très  raide  jusqu'à  l'esplanade. 
A  l'Institut  provincial  a  été  annexé  un  petit  musée  qui  mérite  une  visite. 
La  Pairie  lui  a  donné  le  retable  de  sa  chapelle  :  un  tript3'que  à  fond  d'or 


Lérida.  —  La  cathédrale. 


LKRIDA  ir<9 

représentant  la  Vierge  entourée  d'anges  et  de  donateurs  ;  sur  l'un  des  volets, 
saint  Georges  à  cheval,  sur  l'autre,  saint  Michel  debout  enferrant  le  dragon.  La 
peinture,  du  xv^  siècle,  est  d'un  travail  fin  et  serré  qui  rappelle  la  manière 
flamande.  L'église  de  Corbins  a  fourni  une  série  de  bas-reliefs  d'assez  bonne 
exécution,  représentant  des  épisodes  de  la  vie  de  saint  Pierre.  Les  pièces 
les  plus  curieuses  proxiennent  de  la  cathédrale  ancienne,  ce  sont  des 
entrelacs  romans,  une  statue  d'ange  et  une  statue  de  la  Vierge,  figurant 
une  Annonciation,  la  grande  et  belle  statue  de  la  Vierge  qui  décorait  autre- 
fois la  porte  des  filleuls,  deux  bas-reliefs  d'albâtre  qui  firent  jadis  partie 
du  maître-autel  de  la  cathédrale  ;  le  tombeau  d'Othon  de  Moncada  et  de 
sa  femme  avec  leurs  statues  couchées,  des  sculptures  provenant  de  la 
chapelle  de  Gallart.  Rien  de  plus  attristant  que  ces  fragments  mutilés  qui 
témoignent  du  vandalisme  incorrigible  des  hommes. 

A  Lérida,  le  vandale  est  connu,  c'est  Philippe  V.  En  1707,  après  la  reprise 
de  la  ville  sur  les  troupes  de  l'archiduc,  le  roi  résolut  d'élever  sur  le  rocher 
une  citadelle  inexpugnable  qui  tiendrait  en  respect  la  ville  rebelle,  et  il  ne 
craignit  pas  de  désaffecter  la  cathédrale  et  de  la  transformer  en  caserne. 
Il  faut  encore  aujourd'hui  une  permission  du  gouverneur  de  la  place  pour 
voir  d'un  peu  près  cette  magnifique  construction  qui,  remise  en  état,  appa- 
raîtrait certainement  comme  le  chef-d'œuvre  de  l'école  catalane. 

Le  22  juillet  1203,  le  roi  Pierre  II  d'Aragon  posa  la  première  pierre  de 
la  cathédrale,  qui  fut  consacrée  le  31  octobre  1278.  Elle  appartient  donc  tout 
entière  au  xiii^  siècle,  mais  avec  le  retard  des  styles,  dont  il  faut  toujours 
tenir  compte  en  Catalogne,  elle  fut  conçue  en  stjde  roman,  et  son  premier 
architecte  fut  peut-être  un  Lombard  :  Père  Dercumba  ou  de  Cumba  peut 
se  lire  Père  de  Coma,  Pierre  de  Côme.  Il  lui  donna  la  forme  d'une  croix 
latine  de  60  mètres  de  long.  La  nef  majeure  a  i3  mètres  de  largeur 
et  19  de  haut,  les  basses  nefs  mesurent  7"\6o  de  largeur  et  atteignent 
une  hauteur  de  10™, 42.  Fidèle  à  l'idéal  catalan,  l'architecte  a  voulu,  dans 
ces  dimensions  restreintes,  donner  une  impression  de  force  et  de  grandeur  ; 
il  a  obtenu  l'effet  cherché  en  exagérant  les  proportions  de  tous  les  membres 
de  son  architecture.  La  nef  ne  compte  que  trois  travées,  mais  les  piliers 
qui  les  séparent  sont  robustes  comme  des  tours.  Le  transept  a  la  même 
largeur  que  la  nef  et  mesure  42  mètres  de  longueur.  Le  sanctuaire  et  l'abside, 
que  Père  de  Come  voulait  unique,  s'enfoncent  à  17  mètres  en  arrière  du  tran- 
sept. L'ordonnance  générale  est  de  la  plus  grande  simplicité  ;  le  roman 
s'est  à  peine  gothicisé,  mais  sa  sobriété  est  affaire  de  goût  et  non  pas  d'indi- 
gence ;  si  rien  n'est  superflu,  rien  ne  manque  non  plus  du  nécessaire.  Tout 
est  à  sa  place  et  fait  de  main  d'artiste.  Chaque  fenêtre  est  ornée  d'une 

9 


130 


LERIDA 


double  archivolte  supportée  par  deux  colonnettes  de  chaque  côté.  Chaque 
pilier  est  cantonné  de  seize  colonnes  engagées,  dont  les  chapiteaux  énormes 
comptent  parmi  les  plus  magnifiques  œuvres  sculpturales  de  l'art  catalan. 
Tantôt  les  tailleurs  d'images  se  sont  contentés  de  jeter  sur  la  corbeille  des 
chapiteaux  les  entrelacs,  les  cordages  tressés,  les  galons  perlés,  les  rinceaux, 
les   feuillages   qui   formaient   le   fond   de   l'ornementation   romane  ;    tantôt 

ils  ont  mêlé  à  tous  ces 
éléments  les  reptiles,  les 
oiseaux,  les  monstres  que 
représentaient  à  leur  ima- 
gination les  bestiaires  et 
les  légendes.  D'autres  fois, 
c'est  une  chasse  qui  lance 
ses  chiens  à  travers  les 
rameaux  et  les  frondai- 
sons ;  voilà  David  jouant 
de  la  harpe,  voici  Jésus 
au  Jardin  des  Oliviers, 
voici  la  lutte  de  l'homme 
contre  le  démon,  le  com- 
bat d'une  femme  contre 
un  lion,  un  cortège  nup- 
tial, la  danse  d'un  ours,  un 
tailleur  de  pierres  à  l'ou- 
vrage, tout  un  peuple  de 
figurines  solennelles  ou 
familières ,  que  chaque 
sculpteur  imagine  et  mo- 
dèle à  son  gré,  suivant 
son  humeur  et  sa  libre 
fantaisie.  Les  chapiteaux  illustrent  la  cathédrale,  comme  les  miniatures 
un  manuscrit. 

A  peine  construite,  la  cathédrale  parut  pauvre  et  l'édification  des  chapelles 
commença.  Elles  finirent  par  en  faire  tout  le  tour,  portèrent  à  cinq  le  nombre 
des  absides,  s'ouvrirent  au  flanc  des  transepts,  se  pressèrent  des  deux  côtés 
de  la  nef  suivant  l'évolution  des  stjdes,  gothiques  tout  d'abord,  puis  plate- 
resques,  puis  baroques,  faisant  à  la  Seo  de  Lérida,  comme  à  celle  de  Saragosse, 
une  ceinture  de  petits  sanctuaires  tous  différents,  qui  mettent  leur  tumul- 
tueuse variété  à  l'ombre  de  la  gravité  magistrale  de  la  métropole. 


Lérida.  —  Porte  des  Enfants. 


LKRIDA  131 

Ciiui  portes  donnaient  accès  dans  l'éi^lisc.  Toutes  sont  de  type  roman. 
I^a  ])lus  belle  est  la  porte  des  Igifants  ((hi^  filUds)  parla([uelle  on  conduisait 
les  nouveau-nés  au  baptême.  I\lle  appartient  à  la  jntre  école  catalane  et  en 
serait  la  plus  belle  si  la  cathédrale  de  Walence  n'en  await  une  plus  grande  et 
plus  riche  encore. 

Au  début  du  xi\'''  siècle  on  connnença  la  construction  du  cloître  et 
contrairement  à  l'usage,  on  le  ])laça  en  face  de  l'église  à  lac[uelle  il  servit 
d'atrium.  On  a  souvent  noté  l'aspect  tout  oriental  de  ce  beau  pati  entouré 
d'arcades  énormes  et  dominé  par  une  tour  aussi  svelte  qu'un  minaret.  Cer- 
taines particularités  de  construction  permettraient  de  croire  que  des  ouvriers 
mores  y  mirent  la  main.  Cependant  les  architectes  sont  bien  catalans  : 
Jaunie  Castayls  (1364),  B.  Robia  (1366),  Guillaume  de  Solivella  (1392).  On 
voyageait  beaucoup  au  xiv<^'  siècle,  les  Catalans  parcouraient  toute  la  Médi- 
terranée ;  il  y  a\'ait  dans  plus  d'une  ville  catalane  des  quartiers  juifs  ou 
moresques  ;  rien  d'étonnant  que  l'art  oriental  se  reflète  sur  les  murs  du  cloître 
léridan.  La  cour  centrale  n'a  que  25  mètres  de  côté,  mais  trois  arcades 
seulement  enjambent  tout  l'espace  et  dans  le  cloître  comme  dans  l'église, 
ces  immenses  baies  laissent  une  impression  étrange  de  hardiesse  et  de 
puissance.  Aveuglées  par  d'affreuses  cloisons,  elles  ont  gardé  leur  physio- 
nomie monumentale  et  attendent  les  mains  pieuses  qui  leur  rendront  en 
quelques  coups  de  pioche  toute  leur  beauté. 

A  l'angle  sud-ouest  du  cloître  s'élève  le  clocher,  le  plus  élégant  et  le 
plus  riche  des  clochers  catalans.  Commencé  à  la  fin  du  xiv*^  siècle  par  Guil- 
laume de  Solivella,  il  fut  achevé  vers  1416  par  Charles  Galtes  de  Rouen 
et  s'élève  à  75  mètres  au-dessus  du  rocher.  De  forme  octogonale,  il  monte 
d'abord  lisse  et  nu,  puis  semble  se  rassurer  et  s'éga3-er  à  mesure  qu'il  monte. 
Chaque  face  se  perce  d'abord  d'une  longue  et  étroite  fenêtre  ;  à  l'étage  au- 
dessus,  les  fenêtres  se  font  plus  larges  et  se  garnissent  de  riches  remplages. 
Un  balcon  en  pierre  découpée  semble  achever  la  tour,  mais  elle  rejaillit 
plus  haut  encore  et  prodigue  à  ce  dernier  étage  toutes  les  richesses  du  décor 
gothique.  N'est-ce  pas  au  maître  rouennais  que  serait  due  la  délicate 
ornementation  des  parties  supérieures  de  la  tour,  comme  aussi  la  sculpture 
de  l'aile  méridionale  du  cloître,  et  le  dessin  général  de  la  belle  Porte  des 
Apôtres,  qui  rappelle  à  s'y  méprendre  le  tracé  des  portails  des  libraires 
et  de  la  Calende  à  la  cathédrale  de  Rouen  ?  Seize  cloches  sont  encore  suspen- 
dues dans  le  clocher.  La  plus  grosse,  la  Silvestra,  pèse  160  quintaux  et  fut 
montée  le  26  septembre  141 9.  Il  faudra  se  garder  de  la  fêler  le  jour  où  elle 
sonnera  la  première  grand'messe  à  la  cathédrale  rendue  enfin  à  sa  destination 
naturelle.  Rien  ne  saurait  s'y  opposer,  si  un  homme  de  volonté  tant  soit  peu 


1.52 


L  É  R I  D  A 


énergique  se  lève  pour  le  demander.  La  citadelle  de  Lérida  est  en  ruines 
et  n'a  plus  aucune  valeur  militaire.  Les  soldats  sont  mal  à  l'aise  sous  ces 
voûtes  sombres  ;  qu'on  bâtisse  à  ces  braves  enfants  une  caserne  spacieuse 
et  bien  aérée  et  qu'on  restitue  à  la  vieille  basilique  toute  sa  paix  et  toute 
sa  beauté. 


l'Iinh,  .Mas. 

Lérida.  —  Vierge  de  la  porte  de  l'hôpital. 


Photo  Laiostc 


Poblet. 


Vue  générale  du  Monastère. 


CHAPITRE    IX 


POBLET 


On  raconte  que  Philippe  II  voyageant  en  Catalogne  (1585)  vint  un  jour 
demander  l'hospitalité  au  monastère  de  Poblet.  L'officier  chargé  d'avertir 
les  moines  annonça  à  l'abbé,  Francisco  Boteller  de  Oliver,  que  le  roi 
d'Espagne  allait  être  son  hôte.  L'abbé  répondit  simplement  :  «  Ici,  nous 
ne  connaissons  pas  ce  seigneur  »  et  refusa  d'ouvrir  sa  porte.  Fort  troublé, 
l'officier  s'en  revint  près  du  roi,  qui  se  prit  à  sourire  et  le  renvoya  vers 
D.  Francisco  :  «  Tu  lui  diras  que  le  comte  de  Barcelone  vient  à  l'abbaye.  » 
L'abbé  ouvrit  alors  toutes  grandes  les  portes  du  monastère  et  fit  au  comte 
une  réception  splendide. 

Les  moines  qui  se  montraient  si  jaloux  de  l'hidépendance  catalane 
avaient  le  sentiment  de  représenter  la  plus  puissante  et  la  plus  riche  des 
abbayes  de  la  Principauté.  Poblet  étendait  sa  suzeraineté  sur  60  baronnies 
et  villages,  avait  des  droits  dans  60  autres,  et  régissait  20  monastères  et 
églises.  Poblet  était  le  Saint-Denis  des  rois  d'Aragon.  Nulle  abbaye  ne 
pouvait  lui  être  comparée  en  grandeur  ni  en  beauté  ;   dévasté  comme  il 


134  POBLET 

l'est  aujourd'hui,  il  reste  un  des  i^lus  superbes  spécimens  de  l'architecture 
monastique  espagnole. 

La  fondation  du  monastère  remonte  à  l'année  1149.  A  cette  époque, 
Raymond-Bérenger  IV,  comte  de  Barcelone,  donna  aux  moines  de  Font- 
froide,  de  l'ordre  de  Citeaux,  un  terrain  situé  près  de  ]Montblanch  et  appelé 
Popidetum,  ou  «  le  plant  de  peupliers  blancs  ».  L'installation  définitive 
des  moines  eut  lieu  le  7  septembre  11 53.  Le  chevet  de  l'église  remonte  peut- 
être  à  cette  première  période  ;  la  nef  et  la  partie  romane  du  cloître  paraissent 
dater  de  la  fin  du  xii^  siècle  (1162-1196).  Les  parties  gothiques,  d'un  style 
excellent  mais  extrêmement  simple,  se  rapporteraient  à  la  première  moitié 
du  xiii*5  siècle.  Pierre  IV  (1336-1387)  construisit  la  muraille  qui  entoure 
toute  l'abbaye.  Le  roi  Martin  (1395-1410)  se  bâtit  un  logis  sur  le  flanc 
gauche  de  l'église.  D'autres  constructions  furent  élevées  aux  xvi<^  et  xvii^ 
siècles  et  le  monastère  servit  de  retraite  à  la  Junte  supérieure  de  Catalogne 
pendant  plusieurs  mois  en  l'année  1809.  Ce  fut  peut-être  l'époque  culmi- 
nante de  la  grandeur  de  Poblet.  Poblet  fut  pendant  quelques  mois  la 
capitale  de  la  province.  Occupé  à  plusieurs  reprises  par  les  Français,  il 
ne  subit  cependant  de  la  part  des  envahisseurs  aucun  dommage  irré- 
parable. Il  a  été  ruiné  en  1835  par  les  cristinos.  Enragés  par  la  guerre  sans 
merci  qui  leur  était  faite,  et  attribuant  à  l'influence  du  clergé  l'hostilité 
qu'ils  rencontraient  partout,  les  soldats  de  la  régente  mirent  le  feu  au 
monastère  et  dévastèrent  honteusement  l'un  des  plus  beaux  édifices  que 
le  moyen  âge  nous  ait  laissés. 

Le  vo^^ageur  curieux  de  visiter  Poblet  doit  s'arrêter  à  la  petite  station 
d'Espluga,  d'où  une  bonne  route  le  conduit  à  l'abbaye,  distante  d'environ 
trois  kilomètres. 

A  un  kilomètre  du  couvent,  un  groupe  de  trois  statues  décapitées 
(meta  de  los  mil  pasos)  rappelle  un  monument  dédié  à  saint  Bernard  et 
marque  l'entrée  de  l'avenue  qui  conduit  à  la  Porte  Dorée,  par  laquelle  on 
pénètre  dans  la  première  enceinte  ou  clôture  extérieure.  Tout  de  suite 
apparaissent  les  ravages  de  l'incendie  de  1835  ;  les  murs  lépreux  des  bâti- 
ments brûlés  achèvent  de  se  disjoindre  sous  le  gel,  la  pluie  et  les  plantes 
parasites  ;  au  fond  de  la  cour,  près  du  portail  rococo  ajouté  à  l'église  au 
xvii^  siècle,  les  ruines  de  l'hôtel  de  l'abbé  disent  quelles  furent  jadis  la 
richesse  et  la  puissance  de  Poblet. 

Cette  première  enceinte  ne  renferme  que  deux  édifices  intéressants. 
La  chapelle  Sainte-Catherine,  de  style  roman,  passe  pour  une  des  trois 
églises  dont  le  comte  Raymond-Bérenger  ordonna  la  construction.  La  cha- 
pelle Saint-Georges  est    un  charmant  petit  édifice  construit  en  1442,  dont 


POHLKT  135 

la  porte  à  pk-iu  cintre  s'ouvre  entre  deux  i)ilastres  i)rismatiques  et  s'encadre 
d'un  arc  en  accolade,  orné  de  fleurons  et  d'un  i)inacle  timbré  du  heaume 
royal.  Deux  écussons  portés  par  des  anges  accompagnent  la  tige  du 
pinacle.  Une  frise  flamboyante  couronne  la  façade.  A  l'intérieur,  la  cha- 
pelle présente  une  travée  rectangulaire  cou\-erte  d'une  vointe  d'ogives  étoi- 
lées  et  un  chevet  à  trois  pans.  Le  petit  monument  est  intact,  d'excellentes 
proportions  et  de  très  fine  exécution. 

T,a   Porte  Royale   s'ouvre   entre   deux   tours   polygonales   en   pierre   de 


Poblet. 


La  Porte  Rovale. 


taille,  couronnées  de  mâchicoulis  et  de  créneaux  ;  la  porte  est  à  plein  cintre, 
à  double  archivolte  et  grands  claveaux  à  la  catalane. 

Un  vestibule  de  deux  travées,  voûté  d'ogives,  donne  accès  dans  le  cloître, 
mi-partie  roman,  mi-partie  gothique,  de  forme  oblongue,  avec  sept  travées 
sur  les  grands  côtés  et  six  sur  les  petits.  Il  faut  pour  en  bien  jouir  rétablir 
par  la  pensée  les  remplages  arrachés,  les  galeries  hautes  incendiées, 
faucher  les  herbes  folles,  rendre  au  jardin  sa  belle  ordonnance  d'autre- 
fois. On  devine  alors  quels  furent  la  magnificence  et  le  charme  du  lieu. 
La  galerie  romane  ne  se  distingue  des  galeries  gothiques  que  par  la  sim- 
plicité de  ses  grandes  arcades  géminées,  dont  la  double  colonne  médiane 
rappelle  les  vieux  cloîtres  catalans  ;  pour  tout  le  reste,  les  piliers  compo- 


136 


P  O  B  L  E  T 


ses,  les  chapiteaux  à  feuillages,  les  tailloirs  moulurés,  les  voûtes  d'ogives, 
tout  proclame  l'influence  dominante  de  l'austère  gothique  cistercien.  Les 
galeries  gothiques  s'ouvrent  sur  le  jardin  par  de  belles  baies  à  remplages 
ornées  de  trèfles  et  de  quatrefeuilles.  A  peu  près  au  milieu  du  jardin,  s'élève 
un  petit  temple  hexagonal,  couvert  d'une  coupole  soutenue  par  des  branches 
d'ogives.  Sous  la  voûte  était  installée  jadis  une  fontaine  où  les  moines 
venaient  étancher    leur    soif  et  laver    leurs  mains    après    leur  repas.   Les 


Photo  Lucoslu. 


Poblet. 


Vue  du  cloître. 


quatre  galeries  ne  mesurent  pas  moins  de  150  mètres  de  développe- 
ment; dallées,  ombreuses  ou  ensoleillées  suivant  l'exposition,  elles  offraient 
aux  religieux  un  lieu  de  promenade  et  de  conversation  agréable  ;  des  bancs 
de  pierre  sous  les  arcades  facilitaient  la  lecture,  la  méditation  et  les  pieux 
entretiens.  Des  sarcophages  de  pierre  posés  sur  trois  petites  colonnes  enga- 
gées et  placées  à  environ  4  mètres  de  hauteur  contenaient  les  restes  des  bien- 
faiteurs de  rabba3^e. 

Du  cloître  on  pénétrait  aisément  dans  l'église,  magnifique  vaisseau  roman 
de  80  mètres  de  longueur  sur  3o  de  large  au  transept.  L'église  de  Poblet 
est  d'une  beauté  sobre  et  hère  et  d'une  remarquable  unité.  Une  longue 
nef  de   sept  travées,   précédée  d'un   narthex,    mène  jusqu'à   la  croisée   et 


P  O  B  L  !•:  T 


au  transept.  I,e  chevet  se  compose  d'une  travée  rectangulaire  et  d'une 
abside  à  cin([  pans,  doublée  d'un  déambulatoire  avec  chapelles  ra3'on- 
nantes.  Deux  chapelles  semi-circulaires  greffées  sur  les  bras  des  transepts 
portent  à  sept  le  nombre  des  autels  mineurs  de  l'église.  Le  plan  est  d'une 
simplicité  toute  classique,  à  peine  altérée  par  l'adjonction  de  chapelles  laté- 
rales sur  le  côté  droit 
de  la  nef  au  xiv^'  siècle. 
1/ aspect  général  est  im- 
posant et  "froid.  Rien 
n'est  donné  au  plaisir 
des  yeux,  les  lignes 
seules  font  la  beauté 
de  l'édifice.  Dans"*  le 
plan  primitif,  de  carac- 
tère tout  bourguignon, 
les  bas  côtés  devaient 
sans  doute  être  voûtés 
d'arêtes  et  la  nef  ma- 
jeure couverte  d'un 
berceau;  mais  le  cons- 
tructeur a  sacrifié  au 
goût  nouveau,  tous  les 
arcs  sont  en  tiers-point, 
les  basses  nefs  sont 
voûtées  d'ogives  et  le 
berceau  central  oft're  un 
tracé  légèrement  aigu. 
Les  piliers  cruciformes 
présentent  sur  chaque 
face  une  colonne  enga- 
gée que  termine  un 
chapiteau"  lisse,     sans 

aucun  ornement.  Les  arcades,  à  double  archivolte,  ne  sont  ornées  d'aucune 
moulure.  Elles  sont  surmontées  de  grands  arcs  formerets,  à  l'intérieur  des- 
quels s'ébrasent  les  fenêtres.  Il  n'y  a  point  trace  de  triforium.  Une  corniche 
très  simple  marque  la  naissance  du  berceau,  segmenté  à  chaque  travée 
par  un  arc  doubleau.  La  croisée  est  couverte  d'une  voûte  d'ogives  avec  œil 
central,  et  surmontée  d'une  tour  octogone  dans  le  style  gothique  du 
xiv'^  siècle.  Cette  tour  n'a  jamais  dû  être  destinée  à  jouer  le  rôle  de  tour  lan- 


Poblet. 


Cloître  et  palais  du  roi  Manin. 


138  POBLET 

terne.  La  voûte  absidale  est  en  forme  de  demi-coupole  consolidée  de  branches 
d'ogives  et  éclairée  par  cinq  fenêtres  aujourd'hui  presque  entièrement 
bouchées.  Les  chapelles  absidales  étaient  larges  et  claires,  le  déambulatoire 
avait  toute  la  largeur  des  basses  nefs. 

L'église  dévastée  semble  immense  aujourd'hui;  elle  devait  paraître  moins 
grande  quand  cinq  siècles  de  dévotion  en  avaient  fait  un  admirable  musée. 
Au-dessus  du  narthex,  un  splendide  buffet  d'orgue  en  noyer  sculpté  meu- 
blait tout  le  pignon  de  l'église  jusqu'à  la  rosace.  Le  chœur,  placé  dans  la  nef 
à  la  mode  espagnole,  ne  comptait  pas  moins  de  104  sièges  de  noyer  sculpté, 
avec  dossiers  monumentaux  ornés  de  figures  ;  le  travail  n'était  pas  encore 
entièrement  terminé  en  1835.  De  chaque  côté  de  la  croisée,  deux  superbes 
édifices  de  marbre  renfermaient  les  tombes  royales.  Six  rois  gisaient  là 
dans  des  sarcophages  de  marbre  :  Jacques  I*"'',  Pierre  lY,  Ferdinand  1*^^, 
Alphonse  II,  Jean  I^'',  Jean  II.  Tous  avaient  leur  statue  couchée  sur  la 
pierre  de  leur  sépulcre,  cjuelques-uns  en  avaient  deux,  l'une  militaire,  l'autre 
en  costume  civil  ;  le  roi  Pierre  IV  était  enterré  avec  ses  trois  femmes  et 
le  tombeau  portait  quatre  statues,  des  dais  de  pierre  ou  de  bois  sculpté 
couronnaient  les  monuments,  dont  le  soubassement  avait  été  orné  au 
xvi"^  siècle  de  cariatides  et  de  bas-reliefs  dans  le  goût  de  la  Renaissance.  Il  ne 
reste  plus  à  Poblet  que  le  soubassement  des  tombeaux  situés  à  gauche  de 
l'autel,  les  sculptures  portent  la  trace  des  haches  des  démolisseurs.  Les  tom- 
beaux situés  du  côté  droit  ont  été  enlevés  et  reconstitués  dans  la  cathédrale 
de  Tarragone  ;  mais  rien  ne  subsiste  des  effigies  royales  ni  des  dais  de  pierre 
ouvragés,  connus  seulement  aujourd'hui  par  un  dessin  de  Laborde,  exécuté 
au  commencement  du  xix*^  siècle.  Deux  autres  rois  :  ]\Iartin  I^'^'  et  Alphonse  V 
avaient  été  inhumés  à  Poblet.  Ce  dernier  reposait  depuis  1671  dans  un 
riche  sarcophage  de  travail  italien,  surmonté  de  la  statue  agenouillée  du 
roi  en  costume  de  cour.  Parrni  les  princes  dont  l'église  de  Poblet  gardait 
les  dépouilles  figurait  Carlos  de  Viana,  le  frère  aîné  de  Ferdinand  le 
Catholique,  un  des  premiers  historiens  de  la  Navarre,  l'idole  des  Catalans, 
qui  le  considérèrent  longtemps  comme  un  saint.  A  côté  des  personnes 
royales  reposaient  des  membres  des  plus  grandes  familles  catalanes,  dans 
des  cercueils  de  bois  précieux  recouverts  de  velours  cramoisi.  Des  dais  de 
drap  d'or,  des  rideaux  de  velours  ombrageaient  les  tombes  des  plus  puis- 
sants seigneurs.  Poblet  était  le  panthéon  des  gloires  catalanes,  et  aragonaises. 
De  tout  cela,  c'est  à  peine  s'il  reste  quelques  fragments  de  sculptures,  la 
rage  des  iconoclastes  a  tout  brisé. 

Le  maître-autel  est  resté  à  peu  près  intact.  Haut  de  15  mètres,  il 
occupe  toute    la    largeur    du    sanctuaire    et    forme   une    façade   à   quatre 


P  O  B  L  !•:  ï 


139 


étages  de  1)as-reliefs  et  de  statues  taillées  dans  l'albâtre.  Au-dessus  d'un 
soubassement  fleuri  d'arabes(iues,  eiiu}  bas-reliefs  ornent  le  premier 
étage  et  représentent  des  scènes  de  la  Passion.  Au  second  étage,  existe 
encore  une  statue  de  la  Vierge  tenant  l' Enfant  dans  ses  bras,  mais  les 
six  images  de  saints  ([ui 
l'accompagnaient  ont  été 
enrichir  les  collections 
d'un  général  peu  scrupu- 
leux. Au  troisième  étage, 
sept  bas-reliefs  relatifs  à 
la  vie  du  Christ  reprodui- 
sent toutes  les  délicatesses 
de  ciseau  déjà  admirées  à 
l'étage  inférieur.  Au-des- 
sus le  Christ  monte  au  ciel 
à  la  vue  des  douze  apôtres, 
réduits  aujourd'hui  à  dix. 
Enfin  le  Christ  en  croix 
entouré  de  la  Vierge,  de 
la  Madeleine  et  de  saint 
Jean  sert  d'amortisse- 
ment à  tout  le  décor  et 
se  détachait  autrefois  sur 
le  velours  sombre  d'un 
riche  pavillon.  A  droite  et 
à  gauche  de  ce  magnifique 
retable  s'élèvent  deux  fa- 
çades latérales,  cjui  mon- 
tent jusqu'à  la  quatrième 
rangée  de  sculptures  et 
encadrent  l'édifice  cen- 
tral,  dont  ils  font  valoir 

la  richesse  et  la  grandeur.  On  ignore  le  nom  de  l'artiste  qui  sculpta  ce  très 
gracieux  monument,  une  inscription  le  date  de  1529,  sous  le  gouvernement 
de  l'abbé  don  Pedro  Caxal. 

Comme  le  grand  retable,  si  riche  fût-il,  ne  comportait  pas  de  tabernacle, 
on  en  construisit  un  en  arrière,  sur  le  déambulatoire.  Orné  de  marbres  pré- 
cieux et  d'un  bas-rehef  représentant  la  Cène,  d'après  Léonard  de  Vinci, 
il  portait  la  date  de  1731. 


Pholo  Ma  s. 


Poblet.  —  Retable. 


140 


POBLET 


La  sacristie  fut  d'abord  installée  sur  le  bras  gauche  du  transept  ;  au 
temps  de  la  Renaissance,  on  greffa  à  l'extrémité  du  transept  de  droite  une 
énorme  salle  carrée  de  20"\50  de  diamètre,  voûtée  en  coupole  et  que  l'incendie 
n'a  pu  détruire,  mais  le  feu  a  fait  disparaître  les  armoires  de  noyer  sculpté, 
les  miroirs  de  Venise,   les  statues  colossales  des  Vertus  qui  décoraient  les 

angles  de  la  pièce  et  les  immenses 
toiles  de  Viladomat,  Flauger  et  Fray 
Bartolomé  Juncosa  qui  dérobaient 
aux  yeux  la  nudité  des  murs. 

A  l'entrée  de  l'église  régnait  un 
spacieux  vestibule,  appelé  la  Galilca, 
où  avaient  été  construits  deux  beaux 
autels  de  marbre  dédiés  à  la  Vierge 
des  Anges  et  à  Jésus  au  tombeau.  Le 
sépulcre  est  encore  presque  intact  ;  il 
fut  sculpté  en  1576  sous  le  règne  de 
l'abbé  don  Juan  de  Guimera. 

Le  cloître  et  l'église  ne  forment 
que  la  moindre  partie  du  monastère. 
Tout  autour  du  cloître' régnent  d'im- 
menses bâtiments  de  styles  et  d'épo- 
ques différentes,  mais  tous  du  plus 
haut  intérêt  pour  l'archéologue.  Entre 
la  Porte  Royale  et  l'église  s'élève  sur 
d'anciennes  écuries,  transformées  plus 
tard  en  celliers,  le  logis  du  roi  Mar- 
tin. C'est  un  simple  mur  couronné 
d'une  dentelle  de  pierre  sculptée,  mais 
dans  ce  mur  s'ouvre  une  porte  char- 
mante timbrée  du  heaume  royal,  et 
trois  fenêtres,  qui  sont  les  plus  belles  de  toute  la  Catalogne.  Un  cul-de- 
lampe  de  la  plus  riche  représente,  avec  la  verve  coutumière  aux  artistes 
du  moyen  âge,  le  fait  historique  auquel  le  roi  Martin  devait  le  trône.  Son 
prédécesseur,  Jean  I^r,  était  tombé  de  cheval  à  la  chasse  et  s'était  enfoncé 
une  épine  à  l'extrémité  de  la  colonne  vertébrale,  l'artiste  a  représenté  le 
roi  montrant  sa  blessure  à  un  moine,  qui  se  prépare  à  mettre  sur  la  plaie 
le  baume  contenu  dans  un  flacon.  Le  logis  du  roi  Martin  comprenait  une 
salle  des  gardes,  une  salle  de  justice  et  une  chambre  à  coucher.  Il  n'en  reste 
que  les  murs. 


Poblet.  —  Fenêtre  du  palais  du  roi  Martin. 


P  O  B  r,  E  ï 


141 


vSur  le  côté  du  cloilix'  (lui  fait  face  à  Téglise  se  greffent  perpendiculaire- 
ment cinq  bâtiments.  Le  premier  à  partir  de  l'entrée  forme  une  vaste  salle 
basse,  divisée  en  deux  nefs  par  quatre  piliers  prismatiques  à  chapiteaux 
lisses,  et  voûtée  d'ogives.  Bien  des  monastères  se  contenteraient  d'une  salle 
pareille  pour  la  tenue  de  leurs  chapitres.  A  Poblet,  c'était  la  cave  où  sur  des 
chantiers  de  pierre  repo- 
saient les  tonneaux  de  vin 
et  les  jarres  à  l'huile.  On 
voit  encore  les  canaux  de 
l)ierre  qui  amenaient  le  \-in 
du  cellier  où  était  le  pres- 
soir, dans  la  cave  où  étaient 
les  foudres.  Un  tonneau 
spécial  était  réservé  au 
'^  vin  vierge  >•>  pur  de  tout 
mélange,  c|ui  servait  pour 
l'autel. 

Après  la  cave  \-ient  la 
cuisine,  ample  et  tout  en- 
fumée. Derrière  la  cuisine, 
la  cour  de  l'abattoir  et  les 
magasins  aux  provisions. 
Le  réfectoire  ouvre  directe- 
ment sur  le  cloître,  en  face 
de  la  fontaine,  c'est  une 
\-aste  salle,  voûtée  en  ber- 
ceau et  divisée  en  quatre 
travées  par  trois  arcs  dou- 
bleaux  reposant  sur  des 
demi-colonnes.  L'ornemen- 
tation, aussi  frugale  que  la  table  monastique,  ne  laisse  rien  perdre  de  la  gran- 
deur sévère  de  cette  belle  salle.  Sur  le  mur  de  droite  on  voit  encore  la  chaire 
où  prenait  place  le  moine   chargé  de   sanctifier  le  repas  par  une  lecture. 

Près  du  réfectoire  s'ouvre  une  petite  pièce  voûtée  et  assez  claire  qui 
servait  aux  moines  de  salon  de  coiffure  ;  c'était  là  que  le  frère  barbier 
rasait  les  joues  et  refaisait  les  tonsures. 

Un  étroit  passage  conduit  au  cloître  des  novices,  longue  galerie  où  se 
promenaient  les  jeunes  clercs  ;  au  bout  des  arcades  s'élevait  un  autel  où 
ils  s'initiaient  au  cérémonial  de  la  messe  avant  d'être  admis  à  la  célébrer. 


Poblet.  —  Salle  capitulaire. 


142  POBLET 

La  bibliothèque  forme  deux  magnifiques  salles  divisées  en  deux  nefs 
et  voûtées  d'ogives,  d'une  architecture  très  simple  et  vraiment  noble.  Les 
piliers  de  granit,  les  chapiteaux  prismatiques  sans  aucun  ornement,  les 
ogives  à  section  rectangulaire,  les  consoles  en  pyramides  renversées,  le  parti 
pris  de  force  et  de  gravité  que  l'on  sent  dans  tout  l'ensemble  ne  nuisent  en 
rien  à  l'excellent  effet  que  produisent  l'harmonie  des  lignes  et  la  justesse  des 
proportions.  La  bibliothèque  antique,  ou  bibliothèque  théologique,  conte- 
nait les  œuvres  spécialement  destinées  à  l'éducation  des  religieux  ;  la 
bibliothèque  neuve,  donnée  en  1673  par  don  Pedro  d'Aragon,  duc  de  vSegorbe, 
consistait  en  3.750  volumes  reliés  en  maroquin  incarnat,  et  disposés  dans 
des  armoires  d'ébène  à  portes  vitrées.  Parmi  les  manuscrits  précieux  figu- 
rait la  Chronique  catalane  de  Montaner  et  Desclot,  écrite  en  1353  et  le  Livre 
de  conseils  moraux  écrit  en  catalan  par  Fr.  Francisco  Eximenis  pour  la 
reine  Dona  Maria  de  Aragon. 

Sur  le  côté  du  cloître  qui  fait  face  au  palais  du  roi  Martin  s'ouvrait  la 
salle  capitulaire  pour  laquelle  il  avait  été  permis  au  maître  de  l'œuvre  de 
se  départir  un  peu  de  son  habituelle  austérité.  La  salle  était  éclairée  par  la 
porte  d'entrée  et  cinq  belles  fenêtres  géminées  donnant  sous  le  cloître,  ou  sur 
une  cour  intérieure;  sa  voûte  d'ogives  reposait  sur  des  culs-de-lampe  engagés 
dans  la  muraille  et  sur  quatre  élégants  piliers  prismatiques  aux  chapiteaux 
ornés  de  cordages  tressés  et  d'entrelacs.  Des  gradins  de  pierre  faisaient  tout 
le  tour  de  la  salle,  et  les  dalles  funéraires  des  abbés  recouvraient  le  sol. 

Au-dessus  de  la  salle  capitulaire  et  jusque  sur  les  bibliothèques  s'étend  une 
immense  salle,  longue  de  80  mètres,  qui  servait  de  dortoir  aux  novices.  Dix- 
neuf  arcs  doubleaux  reposant  sur  des  chapiteaux  à  demi  engagés  dans  le  mur 
soutiennent  la  charpente  de  cette  galerie.  Des  cloisons  peu  élevées  séparaient 
les  cellules,  éclairées  chacune  par  une  fenêtre  ogivale  ;  un  corridor, 
régnant  d'un  bout  à  l'autre  de  la  galerie,  aboutit  à  une  large  fenêtre 
ouverte  sur  la  campagne.  Une  partie  de  la  muraille  du  dortoir  repose 
sur  deux  des  colonnes  de  la  salle  capitulaire  et,  pour  prévenir  l'écra- 
sement des  voûtes,  un  arc  en  décharge  colossal  a  été  construit  dans 
l'épaisseur  du  mur.  Entre  le  dortoir  et  le  cloître  du  Parloir,  deux  petites 
chambres  couvertes   en   appentis  contenaient    les   archives  du   monastère. 

Il  faudrait  encore  citer  le  cloître  et  la  chapelle  Saint-Etienne,  le  cloître 
du  Parloir,  la  maison  de  retraite  des  moines  infirmes  et  âgés,  les  écoles, 
le  dortoir  des  Prieurs,  la  boulangerie,  pour  avoir  la  liste  à  peu  près  complète 
des  bâtiments  qui  se  dressaient  à  l'intérieur  de  la  clôture  et  qui  faisaient 
de  Poblet  une  vraie  cité  monastique,  comparable  à  notre  Mont  Saint-Michel 
lui-même  pour  l'intérêt  archéologique  et  la  perfection  des  détails. 


l'IlnlM    A. 

Santas  Creus.  —  Vue  extérieure  de  l'éolise  du  monastère. 


CHAPITRE   X 


SANTAS   CREUS 


A  seize  kilomètres  de  Valls,  par  Allô  et  \'ilarrodona,  s'élève  sur  la  rive 
gauche  du  rio  Gava  l'église  forteresse  de  Santas  Creus.  Le  pays  est  mon- 
tagneux et  aride,  c'est  la  Catalogne  sévère,  cependant  ce  n'est  pas  l'aspect 
désertique  de  certaines  parties  de  l' Aragon.  .Sur  la  terre  jaune  ou  rougeâtre 
poussent  encore  la  vigne  et  l'olivier,  quelques  pinières  croissent  dans  les 
vallées,  les  bords  de  la  rivière  sont  assez  verdo^^ants,  les  lignes  du  paysage 
ne  manquent  ni  de  noblesse  ni  de  beauté.  Une  paix  très  douce  enveloppe 
toutes  choses. 

On  traverse  le  rio  Gaya  sur  un  beau  pont  d'une  seule  arche  construit 
en  1549  et  l'on  accède  au  village  par  une  forte  rampe  mal  entretenue.  Les 
maisons  paraissent  pauvres,  mais  les  habitants  sont  alertes  et  bienveil- 
lants, il  semble  qu'ils  aient  gardé  quelque  chose  de  l'urbanité  qui  leur  fut 
jadis  enseignée. 

La  clôture  extérieure  ne  remonte  dans  son  état  actuel  qu'au  xvii^  siècle, 
la  porte  d'entrée  présente  les  lignes  brisées  chères  à  l'art  baroque  ;  elle  est 


144  SANTAS   CREUS 

accompagnée  de  deux  colonnes  toscanes  et  surmontée  d'une  niche  avec  une 
statue  de  YImnaciilada  couronnée  d'étoiles.'  On  pénètre  par  cette  porte  sur 
une  assez  large  place,  entourée  de  bâtiments  sans  caractère,  où  étaient  ins- 
tallés jadis  les  communs,  l'hôtellerie  et  la  demeure  des  vieux  moines  retraités, 
qui  n'étaient  plus  astreints  à  la  règle. 

Au  fond  de  la  place,  au  haut  d'un  perron  de  quelcjues  marches  se  dresse 
comme  un  donjon  l'étrange  façade  de  l'église.  C'est  une  sorte  de  tour  flanquée 
de  deux  courtines  plus  basses.  Le  mur  est  lisse  et  la  partie  supérieure  se 
termine  par  un  crénelage  rébarbatif.  Au  centre  de  la  façade  une  porte 
à  plein  cintre  ;  au-dessus  une  longue  fenêtre  gothique.  Chaque  courtine 
est  percée  d'une  étroite  fenêtre  romane  et  c'est  tout.  L'art  cistercien  a 
trouvé  à  vSantas  Creus  le  dernier  mot  de  la  simplicité  et  de  la  rudesse. 

Construite  de  1174  à  1225,  l'église  a  70  mètres  de  long,  22  de  large, 
17  de  haut.  Le  plan,  en  forme  de  croix  latine,  ne  comporte  aucune  courbe, 
l'abside  et  les  quatre  chapelles  du  transept  ont  pris  la  forme  rectan- 
gulaire, les  piliers  sont  des  massifs  oblongs,  flanqués  de  pilastres  aux 
arêtes  vives  ;  les  doubleaux  et  les  arcades  ressemblent  à  des  arches  de 
pont,  les  ogives  à  section  quadrangulaire  n'admettent  ni  moulure  ni 
clef  sculptée.  Tant  de  sécheresse  finit  par  attrister  les  moines  eux-mêmes  ; 
ils  se  mirent  à  parer  leur  église.  Des  vitraux  scintillèrent  à  la  grande 
fenêtre  du  portail  et  à  la  rose  du  chœur.  Un  autel  gothique,  probable- 
ment doré,  comme  ceux  de  Barcelone  et  de  Manresa,  mit  dans  la  déso- 
lation de  l'église  une  note  de  splendeur  et  de  poésie.  L'église  se  remplit  de 
luxueuses  sépultures.  Le  roi  Pierre  III  eut  pour  tombeau  une  cuve  romaine 
en  porphjTe  vert  ;  la  beauté  de  la  matière  ne  suffit  point  aux  moines,  ils 
firent  poser  la  cuve  sur  deux  lions  héraldiques,  ils  placèrent  au-dessus  d'elle 
une  église  de  marbre  à  deux  absides  avec  flèche  centrale,  niches  et  statuettes 
peintes  et  dorées  et  par-dessus  le  tombeau  ro3'al  un  dais  de  pierre 
sculptée  à  jour.  En  face  du  tombeau  de  Pierre  III,  Jacques  II  a  le  sien, 
sous  un  dais  de  pierre  ouvragée  semblable  au  précédent,  mais  le  sarco- 
phage est  gothique,  comme  les  statues  du  roi  et  de  la  reine,  couchées  sur 
le  couvercle  à  double  pente.  La  statue  de  la  reine,  Na  Blancha  de  Sancta 
Pau,  est  charmante  et  rappelle  la  statue  de  la  reine  Na  BHsenda  à  Pedralbes. 
Sous  les  voûtes  de  l'église  reposent  encore  Roger  de  Lauria,  Arnao 
Guillen  de  Cervello,  l'abbé  Guillermo  Gêner  de  Ferrari,  des  membres  des 
familles  de  Moncade  et  de  Médina  Celi. 

Au  xvi^  siècle,  les  moines  voulurent  avoir  un  chœur  confortable  et 
bien  fermé.  Ils  prirent  pour  eux  la  moitié  de  la^nef  et'garnirent  la  grande 
salle  ainsi  obtenue  d'un  double  rang  de  stalles  en  noyer  sculpté  ;  l'orgue 


SANTAS   CREUS 


145 


montait  par-dessus  les  stalles  jusqu'à  la  voûte  de  la  grande  nef.  Au 
xvii'^  siècle,  l'autel  gothique  parut  pauvre  ;  on  le  donna  à  une  église  des  envi- 
rons de  Montblanch  et  l'on  éleva  au  fond  du  sanctuaire  un  retable  théâtral 
avec  atlantes,  bas-reliefs,  colonnes  torses,  niches,  statues,  entablements 
à  ressauts,  frontons  coupés  et  recoquillés,  enroulements,  pinacles  et 
panaches,  comme  ou  les  aimait  alors.  La  grande  porte  laissait  passer 
trop  de  vent,  on  la  doubla  d'un  tambour  en  noyer  sculpté,  et  les  moines 


Photo  Lacoste. 


Santas  Creus. 


Portail  de  l'église  abbatiale. 


de  Santas  Creus  crurent  n'avoir  plus  rien  à  envier  aux  plus  riches  abbayes. 
Ils  étaient  fiers  de  la  beauté  de  leurs  offices,  des  trésors  de  leur  sacristie,  et 
surtout  de  leurs  reliques,  les  plus  singulières  peut-être  de  toute  la  pro- 
vince :  la  tête  de  saint  Déodat,  le  corps  de  sainte  Claire,  une  des  onze  mille 
\'ierges,  une  partie  de  la  croix  du  bon  larron,  la  langue  de  sainte  ]\Iarie- 
Madeleine,  la  Sainte  main,  dont  la  légende  vaut  la  peine  d'être  contée. 
En  l'année  1157  un  moine,  dont  le  nom  est  inconnu,  était  à  Santas 
Creus  chapelain  et  ministre  des  âmes  du  purgatoire  ;  un  jour  qu'il  priait 
dans  le  cimetière  pour  ses  chères  âmes,  une  main  sortit  de  terre  et  le  bénit  ; 
le  prodige  s'étant  répété  plusieurs  fois,  il  saisit  la  main  qui  se  laissa  arracher 
de  terre  et  demeura  saine  et  fraîche  comme  une  main  vivante.  Le  pape, 

10 


14b 


SAXTAS   CREUS 


consulté   sur   ce   cas   extraordinaire,  autorisa   le   culte   public   de   la  Sainte 
main,  qui  resta  la  plus  insigne  des  reliques  du  monastère. 

Si  l'église  de  Santas  Creus  frappe  l'esprit  par  son  austérité,  les  cons- 
tructions primitives  poussaient  la  simplicité  jusqu'à  la  misère.  La  première 
chapelle  est  une  simple  salle  rectangulaire  aux  murs  nus,  couverte  d'un  ber- 
ceau en  tiers-point.  Le 
premier  cloître  n'a  ni 
piliers  ni  colonnes,  l'arc 
sort  de  terre  sans  sup- 
ports et  mesure  avare- 
ment  la  lumière  aux  gale- 
ries. Mais  peu  à  peu  l'ab- 
ba5"e  plus  riche  voulut 
plus  de  grandeur  et  dès 
le  xiii^  siècle  un  nouveau 
cloître  fut  commencé.  Il 
reste  de  cette  époque  la 
salle  capitulaire  et  le  pa- 
villon de  la  fontaine,  qui 
rappellent    presque    trait 

^lW\Vt    '%-  'l^H  rJ.      /    r'  ^^W^^^^^^^^^^       pour   trait   les   construc- 

-  '.  '.  ,.i  :  i  :•  r.  tions  analogues  de  Poblet. 

Les  fenêtres  de  la  salle 
capitulaire  sous  le  cloître 
comptent  parmi  les  plus 
beaux  spécimens  du  style 
de  transition  catalan. 

Cependant  le  roi 
Pierre  III  avait  fait  de 
grands  biens  à  rabba3'e 
de  Santas  Creus,  et  son  fils  Jacques  II  avait  hérité  de  sa  bienveillance  à  l'égard 
du  monastère.  Il  fit  construire  autour  du  pavillon  de  la  fontaine  un 
superbe  cloître  gothique,  aux  larges  ouvertures  ornées  de  remplages  à  jour. 
Une  couronne  de  créneaux  rappela  le  style  militaire  de  l'église  et  bientôt 
les  galeries  se  remplirent  de  tombeaux  somptueux,  de  chapelles,  de  bas- 
reliefs  et  de  statues.  On  y  voit  encore  la  statue  de  Guillerma  de  Moncade, 
femme  de  Ramon  de  Cervelle,  qui  s'arma  en  guerre  contre  les  Sarrasins  et 
leur  arracha  son  mari,  qu'ils  avaient  fait  prisonnier,  la  tombe  de  Ramon 
de  Alamany,  armé  de   pied  en  cap   et   couronné   de  roses,   le   sépulcre  de 


Santas  Creus. 


-  Photo  A.  Toldia  Viiizo. 

Tombeau  de  D.  Pedro  III  d'Aragon. 


SAXTAS   CREL'S 


147 


Rernanlo  Sah-a,  ceux  des  Moncade,  des  Quéralt,  de  maintes  autres  nobles 
maisons  du  paxs.  Au-dessus  de  la  porte  de  l'église  on  aperçoit  encore 
un  Eccc  homo  en  pierre  peinte  et  dorée  ;  dans  une  pièce  abandonnée, 
des  débris  de  sculptures  :  une  statue  couchée,  des  fragments  de  statues 
d'apôtres,  un  bas-relief  représentant  des  anges  qui  emportent  une  came  en 
Paradis.  Les  chapiteaux  des  arcades  du  cloître  présentent  de  curieuses 
sculptures;  un  masque  grotes- 
que à  oreilles  d'éléphant,  un 
chameau  monté  par  un  sinçe. 
un  lion,  l^eaucoup  mieux  mo- 
delé que  ne  le  savaient  faire 
en  général  les  sculpteurs  du 
xiv^  siècle.  La  peinture  met- 
tait par  endroits  sa  note  écla- 
tante sous  les  galeries  ;  on 
reconnaît  encore,  à  demi  effa- 
cées, les  traces  d'une  Annon- 
ciation . 

Les  pièces  d'habitation  sont 
établies  sur  un  plan  vaste  et 
commode.  Le  logis  de  l'abbé 
possède  un  pati  intérieur  avec 
puits  central.  La  cave,  la  cui- 
sine, le  réfectoire  sont  aujour- 
d'hui méconnaissables;  le  dor- 
toir, construit  sur  le  modèle  de 
Poblet,  mesure  46  mètres  de 
longueur. 

Après     avoir     amélioré     le 
logement  des  moines,  Jacques 
II  voulut  avoir  son  logis  auprès  d'eux  et  se  ht  bâtir  un  élégant  palais  dont 
l'entrée  rappelle  en  petit  la  cour  de  la  Généralité  à  Barcelone. 

La  bibliothèque  a  perdu  ses  belles  armoires,  ses  livres  à  reliures  uni- 
formes, restaurées  pour  la  dernière  fois  en  1804  ;  elle  a  gardé  son  pavage 
de  carreaux  émaillés,  sa  frise  en  plâtre  de  la  Renaissance,  son  plafond  de  plâtxe 
imitant  la  menuiserie. 

Tout  autour  du  couvent,  on  aperçoit  encore  les  prairies,  les  jardins,  les 
vergers  qui  en  firent  jadis  la  richesse.  Il  fallait  une  demi-heure  de  marche 
pour  les  parcourir  le  long  de  la  rivière  et  cinq  quarts  d'heure  pour  les 


i'Iiulu  .!.■  l'Auteur. 

Santas  Creus.  —  Salle  capitulaire. 


148  SANTAS   CREUS 

traverser  de  l'Est  à  l'Ouest.  Le  monastère  possédait  encore  d'autres  terres, 
des  maisons,  des  moulins  et  des  dîmes.  L'abbé  ne  relevait  que  du  pape, 
avait  la  préséance  sur  l'abbé  de  Poblet  lui-même,  était  visiteur-né  de 
l'ordre  de  Montesa  et  grand-chapelain  perpétuel  du  roi  d'Aragon  ;  il  parais- 
sait au  chœur  en  longue  robe  de  laine  blanche  à  traîne,  et  portait  la  mitre, 
la  crosse  et  l'anneau. 

En  1835,  les  bandes  qui  saccagèrent  Poblet  s'abattirent  aussi  sur  Sautas 
Creus,  brûlèrent  les  stalles  du  chœur  et  une  partie  du  couvent.  En  1870, 
on  installa  dans  l'abbaye  dévastée  la  prison  centrale  de  la  province  de 
Tarragone.  Aujourd'hui,  la  monastère  est  au  moins  rendu  à  la  paix  et  sa  con- 
servation à  peu  près  assurée.  Le  joli  escalier  du  palais  de  Jacques  II  est  en 
réparation  sous  la  direction  de  M.  Ramon  Salas,  architecte  diocésain  de 
Tarragone.  Mais  rien  ne  sera  fait  tant  qu'on  n'aura  pas  trouvé  moyen  de 
rendre  la  vie  à  ces  vieux  édifices,  qu'il  serait  si  facile  d'adapter,  sans  les 
détruire,  ni  les  mutiler,  aux  besoins  de  la  vie  moderne. 


Catl\édrale  de  Tarragone.  —  Chapiteaux  du  cloître. 


CHAPITRE  XI 


TARRAGONE 


Tarragone  fut  longtemps  la  citadelle  et  reste  encore  la  métropole  reli- 
gieuse de  la  Catalogne  ;  elle  a  gardé  la  pli3-sionomie  grave  qui  sied  à  une 
ville  de  prêtres  et  de  soldats.  Cependant  la  Rambla  s'anime  par  les  beaux 
soirs  d'été,  et  pendant  quatre  jours  entiers  la  fête  de  sainte  Thècle  rem- 
plit la  ville  de  gaité  et  de  folie.  I,es  sociétés  musicales  parcourent  les  rues, 
les  cloches  sonnent,  des  pétards  éclatent  de  tous  côtés,  les  gars  de  Valls 
(xiquets  de  Valls)  élèvent  dans  les  carrefours  leurs  audacieuses  p\Tamides 
humaines  ;  huit  hommes  se  serrent  et  s'appuient  fortement  les  uns  sur 
les  autres,  quatre  hommes  montent  sur  leurs  épaules,  puis  trois  hommes 
grimpant  à  leur  tour  sur  les  précédents  forment  le  troisième  étage  de  la 
pyramide,  et  deux  jeunes  gens  montent  encore  plus  haut,  donnant  quatre 
étages  à  la  tour  de  chair  vivante.  I,es  géants  de  la  cité,  les  masques  à 
grosse  tête  viennent  ajouter  à  la  gaité  populaire.  vSoudain  un  claquement 
r3^thmé  se  fait  entendre,  tout  le  monde  court  et  l'on  aperçoit  huit 
jeunes  gars  vêtus  de  blanc,  des  bracelets  de  rubans  aux  coudes  et  aux 
genoux,  la  ceinture  garnie  de  grelots,  la  cravate  voyante  serrée  dans  des 
bagues,  la  tête  ceinte  d'un  mouchoir  blanc  et  ornée  de  branches  vertes  ;  ils 
se  sont  placés  les  uns  devant  les  autres  et  frappent  en  cadence  les  bâtons 


I50 


TARRAGONE 


de  bois  sec  qu'ils  tiennent  dans  les  mains,  c'est  la  danse  des  bâtonnets  (la 
danza  dels  bastonnets)  en  grand  honneur  dans  toute  la  campagne  de  Tar- 
ragone.  Quoique  l'accoutrement  des  danseurs  soit  grotesque,  la  vivacité  ter- 
rible du  jeu,  la  variété  des  passes,  la  cadence  parfaite  des  sons  et  la  gravité 
barbare  des  danseurs  relèvent  ce  divertissement  d'origine  très  ancienne, 
dit-on,  et  qui  tient  plutôt  de  l'escrime  que  de  la  danse.  La  fête  comporte 
un  bal  public  sur  la  Rambla,.  une  course  de  taureaux,  un  feu  d'artifice, 
mais  la  procession  l'emporte  sur  tout  le  reste  dans  la  faveur  populaire, 

car  le  peuple  y  retrouve  tout  ce  qu'il 
aime  :  couleur  et  mou^^ement,  farce  et 
poésie,  réalisme  et  nwsticisme.  Le  cortège 
s'engage  dans  la  grande  rue  au  coucher 
du  soleil,  un  piquet  de  la  Garde  civile 
ouvre  la  marche  ;  derrière  lui  s'avancent 
les  Géants  de  la  Cité  ;  un  More  bon  enfant 
de  5  mètres  de  hauteur,  et  une  avenante 
Morisque  au  sourire  bienveillant,  à  peine 
moins  grande  que  son  époux.  Puis  vien- 
nent les  masques  à  grosse  tête,  balançant 
niaisement  leurs  faces  de  carton  peint.  Les 
danseurs  de  bâtonnets  sont  de  la  fête  et 
.        "V.-^.i*,       A-    -  '-*'  s'arrêtent  de  temps  en  temps  pour  faire 

y^     .    ■x.^^'^JT^^  -    -  claquer  leurs  bâtons.  Après  eux  viennent 

iuni,,ib,u.e.  vMtnui.  "  dcs  masqucs  plus  vulgaircs,  dcs  arlcqulus, 
des  Espagnols  du  xviii"  siècle,  des  petits- 
maîtres  à  la  française,  des  jeunes  gens 
habillés  en  filles,  robes  de  mousseline 
blanche,  ceinture  de  soie  rose  ou  bleue,  couronne  de  roses  blanches  sur  la 
tête.  Tout  ce  monde  semble  s'amuser  beaucoup  et  danse  une  sorte  de 
pavane,  où  chaque  cavalier  défile  à  tour  de  rôle  devant  chaque  dame  et 
la  salue  gravement.  Deux  immenses  drapeaux  marquent  la  tête  du  cortège 
sérieux.  ;  la  croix  annonce  le  clergé,  une  autre  croix  précède  la  municipalité, 
accompagnée  de  la  bannière  de  la  cité  ;  la  croix  pastorale  de  l'archevêque 
marche  en  tête  du  chapitre  ;  la  châsse  de  sainte  Thècle,  un  bras  et  une 
main  d'argent,  passe  au  milieu  des  fronts  baissés  et  l'archevêque  primat, 
en  chape  et  en  mitre  ferme  la  procession. 

Au  lendemain  des  fêtes,  Tarragone  paraît  plus  paisible  et  plus  morne 
que  de  coutume,  et  c'est  le  moment  de  la  bien  voir.  C'est  au  Musée  mu- 
nicipal qu'il  faut  chercher  ce  qui  reste  de  plus  intéressant  de  la  ville  antique. 


Tarragone.  —  Tête  de  Jupiter 
(Musée  Archéologique). 


TARRA(;OXE  151 

On  y  trouvera  ck-  Ixjaux  dé]:)ris  du  temple  d'Auguste,  uue  jolie  statue  de 
Vénus,  un  lampadaire  en  bronze  à  quatre  branches,  avec  une  statue  d'esclave 
éthiopien  portant  un  plateau,  une  statuette  de  Junon,  des  bustes  deTrajan, 
d'Hadrien,  de  ]\Iarc-Aurèle  et  de  Lucius  Verus,  une  fontaine  antique  en  marbre 
blanc,  des  fragments  de  colonnes  en  granit  et  en  marbre,  une  mosaïque  repré- 


ûki:^^3^ 


Tarragone.  —  La  Cathédrale. 


sentant  la  Gorgone,  des  inscriptions.  L,es  plus  belles  œuvres  conservées  au 
Musée  proviennent  de  Poblet  ;  ce  sont  des  chapiteaux  romans  et  gothi- 
ques, des  fragments  de  tombeaux  et  de  statues,  des  pleurants,  des  bas- 
reliefs  d'albâtre,  des  écussons  aux  armes  royales  d'Aragon,  des  restes  con- 
sidérables des  tombeaux  des  ducs  de  .Segorbe  et  de  Cardona  des  xvi^  et 
xvii°  siècles,  des  fragments  du  maître-autel,  sculptures  exquises  de  la 
Renaissance,  véritables  merveilles  de  finesse  et  d'élégance,  une  statue  à  peu 
près  intacte  de  Cristoval  de  Icart,  seigneur  de  Torredenbarra,  revêtu   d'une 


152 


TARRAGONE 


armure  complète  (xvi*^  siècle),  mie  tête  très  curieuse  aux  yeux  saillants  et 
à  demi  clos,  entourée  d'un  voile  et  enfermée  dans  un  cercle,  bref  des  sculp- 
tures de  tout  âge  et  de  toute  époque,  un  cours  complet  de  gtyp tique  ensei- 
gné par  le  relief  authentique  et  choisi. 

lya  cathédrale  occupe  l'emplacement  de  l'ancienne  citadelle  et  c'est  bien 


Tarragone.  —  Porte  principale  de  la  façade  de  la  Cathédrale. 


en  effet  la  citadelle  de  la  ville  moderne.  Tarragone,  à  peine  reconquise 
(1118),  fut  prise  à  fief  par  saint  Olaguer,  évêque  deBarcelone,  et  la  construc- 
tion d'une  grande  église  fut  décidée  en  ce  lieu  ;  mais  les  travaux  ne  commen- 
cèrent pas  bien  avant  la  mort  de  l'évêque  Hugo  (1193).  L'église  se  bâtit 
sur  un  plan  tout  roman  :  croix  latine  à  trois  nefs  c^ue  l'on  devait  voûter 
en  berceau,  transept  très  accusé,  une  grande  abside  terminale  flanquée  de 
deux  absidioles,  et  deux  autres  encore  greffées  sur  les  bras  de  la  croix.  En 
1230,  le  chevet  était  construit  jusqu'à  la  grande  nef.  Bâtie  en  magnifiques 
pierres  de  taille  empruntées  aux  monuments  romains,  les  absides  couron- 


ÏARRAtiONE 


153 


»  *■•? 


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P^A-f' 


nées  de  inàcliiec^ulis  et  de  créneaux  montaient  connne  des  tours,  les  murs 
lisses  prenaient  l'aspect  de  courtines  ;  l'église  forteresse  semblait  faite  pour 
défier  les  attaques  des  pirates  sarrasins.  De  1230  à  1289  on  bâtit  la  nef  et  on 
la  fit  robuste  et  simple  pour  que  l'abside  ne  parût  point  pauvre.  I,es  piliers 
donnent  l'idée  de  l'inébranlable  ;  huit  grosses  colonnes  et  quatre  colon- 
nettes  se  groupent  autour 
de  la  masse  centrale  et 
reçoivent  les  retombées 
des  voiites  et  des  grands 
arcs.  Les  bases,  de  st5de 
attique,  rappellent  les 
modèles  romains  que  les 
sculpteurs  avaient  encore 
sous  les  yeux,  les  chapi- 
teaux imitent  le  corin- 
thien et  le  composite, 
mais  interprètent  l'anti- 
que avec  largeur  et  liber- 
té, le  ciseau  roman  a  la 
touche  plus  grasse  que  le 
ciseau  latin;  le  sculpteur 
du  xiii'^^  siècle  s'est  par- 
fois inspiré  des  procédés 
de  l'art  arabe  et  n'a  pas 
dédaigné  les  faciles  effets 
de  la  sculpture  au  tré- 
pan. Toutes  les  voûtes, 
sauf  les  absides  voûtées 
en  quart  de  sphère  et  les 
deux  travées  terminales 
du    transept ,    couvertes 

d'un  berceau,  appartiennent  au  s^^stème  ogival,  mais  les  grosses  ogives 
à  boudin  se  ressentent  encore  de  la  lourdeur  romane,  les  larges  doubleaux 
enjambent  les  nefs  comme  des  ponts,  à  peine  plus  étroits  que  ceux  que 
l'on  jetait  alors  sur  les  rivières.  Supprimons  par  la  pensée  dans  la  cathé- 
drale tout  ce  qui  n'est  pas  l'édifice  lui-même;  embrassons  d'un  regard  ce 
vaisseau,  long  de  93  mètres,  large  de  55  au  transept,  haut  de  26  mètres, 
nous  aurons  une  magnifique  église  de  transition,  chef-d'œuvre  de  science 
et  de  raison,  de  mesure  et  de  goût.  Plus  rien  de  la  sécheresse  extrême  de 


Photo  di'  1  Aiiti'ur. 


Tarragone.  —  Chapelles  latérales  de  la  Cathédrale. 


154 


TARRAGONE 


Santas  Creus,  de  la  pauvreté  de  Poblet  ;  rien  de  rétréci  dans  le  plan 
comme  à  Lérida  ;  une  belle  nef  majeure  de  cinq  travées,  un  sanctuaire 
profond,  une  vaste  abside  éclairée  à  la  mode  b5^zantine  par  des  fenêtres 
taillées  dans  la  coupole  même,  tout  vaste,  haut,  lumineux,  un  temple 
où  l'on  respire,  où  les  cortèges  peuvent  se  dérouler  et  les  foules  se  mou- 
voir, où  tout  révèle  la  belle  et  grande  foi  du  xiii*^  siècle,  compréhensible 
et  accueillante.  .Sur  ce  thème  primitif  les  siècles  ont  brodé.  On  a  com- 
mencé  ])ar  donner   au   chapitre  l'indispensable  cloître   exigé   par    la  règle 


Tarragone.  — ■  Le  Cloître. 


monastique.  Même  après  Ripoll,  même  après  Vich,  même  après  Lérida, 
le  cloître  de  Tarragone  enchante  par  l'harmonieuse  régularité  de  son 
plan,  la  grandeur  de  ses  proportions  :  huit  travées  par  galerie,  la  sim- 
plicité de  son  ordonnance  et  l'extrême  variété  de  son  ornementation.  Une 
porte  de  marbre  blanc,  à  double  baie  y  donne  entrée.  L'art  roman  a  épuisé 
sur  les  chapiteaux  toutes  les  richesses  de  son  décor.  Sous  les  galeries,  la  fan- 
taisie s'est  donné  libre  carrière  ;  mie  console  représente  un  homme  s'étirant 
la  bouche  avec  ses  doigts,  plus  loin  un  hibou  succombe  sous  les  attaques  des 
oiseaux  diurnes  qui  lui  crèvent  les  ^xux  ;  on  reconnaît  sur  un  tore  la  fable 
de  l'enterrement  du  chat  par  les  souris,  on  retrouve  ailleurs  les  figures  et 
les  scènes  familières  :  le  sagittaire,  la  femme  à  sa  toilette,  l'arbre  de  la  .Science, 


ÏARRAGONE 


155 


la  tentation  'J'I\\c.  k-  festin  d'Abraham,  le  sacriiice  d'Isaac  ;  nous  sautons  du 
déluge  et  de  ri\-resse  de  Noé  à  la  descente  de  croix  et  à  la  Résurrection  pour 
revenir  à  la  lé<^ende  :  nous  sommes  chez  le  boucher,  dont  Saint  Nicolas 
ressuscite  les  victimes  ;  le  i-orc  est  suspendu  par  les  i)ieds,  les  couteaux 
sont   sur  l'étal  et  saint 


Nicolas,  la  mitre  en  tête, 

apparaît  au  meurtrier. 
Mis  en  verve  par  le  réa- 
lisme de  la  scène,  le  sculp- 
teur figure  un  peu  plus 
loin  des  \-ignerons  c[ui 
bêchent  leur  vigne,  des 
vendangeurs  autour  des 
ceps...  toute  la  vie  réelle 
y  passerait,  s'il  l'osait. 
Sous  les  galeries,  nous 
trouvons  des  débris  de 
sculptures  romaines,  une 
frise  avec  des  bucrânes 
et  des  bonnets  de  fia- 
mines,  un  morceau  de 
sculpture  arabe,  un  nii- 
rhab  de  marbre  blanc. 
Dans  un  angle  s'ouvre  la 
salle  capitulaire,  plus  loin 
la  chapelle  de  Saint-Ra^-- 
raond  Donat,  la  chapelle 
de  Sainte-Madeleine  avec 
un  retable  du  xvi*^  siècle. 
lyC  jardin  du  cloître,  om- 
bragé de  beaux  palmiers, 

est  bien  fleuri  et  bien  entretenu,  on  aperçoit,  au-dessus  des  arcades  gothiques, 
les  beaux  murs  romans  de  couleur  orange,  la  tour  catalane  à  huit  pans,  le 
cirnhori  octogone  qui  domine  la  croisée  ;  et  sur  tout  cela,  presque  toujours 
le  ciel  bleu. 

Rentrons  dans  l'église  que  nous  avons  laissée  au  lendemain  de  son 
achèvement,  immense  et  nue  ;  le  travail  des  siècles  a  modifié  son  aspect 
et  l'a  remplie  de  choses  étranges.  A  gauche  de  la  porte  du  cloître,  la  première 
absidiole  s'est  ornée  d'un  beau  retable  du  xv*^  siècle,  offert  par  la  corpora- 


Tarragone.  —  Maître-autel. 


156 


TARRAGONE 


tion  des  tailleurs.  L'abside  principale  a  été  fermée  d'une  grille  splendide 

en  fer  ouvragé  avec  fleurons  dorés.  Derrière  la  grille  se  dresse  une  haute 

muraille  d'albâtre  sculptée   au  xv^  siècle  par  Père  Johan  de  Vallfogona  et 

Guillen  de  la  Mota.  La  prédelle  raconte  l'histoire  de  sainte  Thècle:  elle  reçoit 

la  doctrine  des  lèvres  de 
saint  Paul,  elle  e.st  jetée 
à  la  fournaise,  conduite 
à  l'amphithéâtre,  plon- 
gée dans  un  lac  peuplé 
de  reptiles,  traînée  par 
des  bœufs  sauvages  :  les 
relicjues  de  la  mart}-re 
sont  amenées  à  Tarra- 
gone  et  deviennent  le 
palladium  de  la  cité.  .\u- 
dessus  de  ce  premier 
rang  de  bas-reliefs,  un 
nouveau  registre  plus 
ample  détaille  la  vie  du 
Christ.  Les  statues  de  la 
Vierge,  de  sainte  Thècle 
et  de  saint  Paul  alter- 
nent avec  les  scènes 
sculptées.  Tout  ce  peuple 
de  saints  et  de  clercs,  de 
martyrs  et  de  bourreaux 
se  groupe  sous  une  archi- 
tecture splendide  ciselée 
avec  une  maîtrise  et  une 
patience  infinies  ;  une 
crête  de  dentelle  et  trois 

aiguilles  à  jour  hérissées  de  fleurons  couronnent  le  précieux  monument,  que 

la  fumée  des  cierges  a  noirci  et  lustré  comme  un  satin. 

Le  chœur  exhibe  ses  habituelles  magnificences,  ses  stalles  de  chêne  sculpté 

(1478),  son  buffet  d'orgue  {1563),  sa  chaire  épiscopale,  son  lutrin  gigantesque; 

mais  à  Tarragone  le  lutrin  sert  de  piédestal  à  un  calvaire  colossal  qui  étend 

ses  bras  sur  le  Chapitre  tout  entier. 

Autour  du  chœ-ur,  la  chapelle  du  Saint-Sépulcre  nous  montre,  couchée 

sur  un  sarcophage  antique,  une  statue  du  Christ  mort  par  Francisco  Gomar  ; 


Tarragone.  —  Intérieur  de  la  Cathédrale. 


T  A  R  R  A  G  O  N  E 


15; 


des  figures  en  pierre  peinte  représentent  les  saints  personnages  qui  assistèrent 
à  l'ensevelissement.  I,a  muraille  qui  barre  la  nef  s'est  ornée  d'un  magni- 
fique mausolée  de  marl^re,  le  tombeau  du  roi  Jacques  le  Conquérant,  recons- 
titué en  1856  avec  des  débris  provenant  de  Poblet. 

Pendant  le  temi)s  pascal,  les  murs  du  clKcur  et  les  piliers  de  la  nef  se 
revêtent  de  tapisseries  :  quatre  pièces  de  P'iandre  du  xv<^  siècle,  de  toute 
beauté,  et  d'autres  d'un  style  moins  pur,  mais  encore  intéressantes,  repré- 
sentant l'histoire  de  Cjtus. 

lies  chn[>cllcs  latérales  sont  fermées  de  grilles  tro])  lourdes,  et  remplies 


Tarragone.  —  Chapiteaux  du  Cloître. 

d'autels  trop  dorés  ;  méritent  cependant  une  mention  à  part  la  chapelle 
du  Saint-Sacrement,  pour  le  beau  tombeau  plateresque  de  l'archevêque 
Antoine  Augustin  qui  la  bâtit  ;  la  chapelle  de  la  Conception  pour  les 
tombeaux  du  chanoine  Giron  de  Rebolledo  et  de  son  frère  Godefroy,  sculptés 
à  la  fin  du  xvii-  siècle,  la  chapelle  de  l'Annonciation  pour  le  beau  mau- 
solée Renaissance  de  l'archevêque  Jacques  de  Cardone  (1531).  A  droite 
de  la  nef,  la  chapelle  des  Vierges  renferme  une  magnifique  cuve  romaine 
qui  sert  de  baptistère,  la  chapelle  Sainte-Thècle,  plaquée  de  marbres  rares 
et  décorée  d'un  ordre  composite  irréprochable,  a  dû  longtemps  passer  pour 
la  merveille  de  la  cathédrale  ;  on  eût  bien  scandalisé  les  savants  architectes 
qui  la  bâtirent  en  leur  disant  qu'un  jour  les  chapiteaux  barbares  du  cloître 
seraient  tenus  en  plus  grande  estime  que  leurs  pompeux  évêc^ues,  que  leurs 
Vertus,  si  coquettement  drapées,  et  que  leur  sainte  si  mollement  agenouillée 
sur  des  nuas^es  convulsés.  ' 


I5S 


TARRAGONE 


Les  heures  passent  rapides  dans  la  grande  basilique  solitaire  :  il  fait  bon 
voir,  vers  trois  heures,  les  ventaux  de  l'orgue  s'ouvrir,  les  chanoines  se 
rendre  sans  hâte  à  leur  stalle;  les  vêpres  commencent  et  s'achèvent  dans 
l'église  déserte  ;  c'est  un  rite  qui  regarde  les  clercs,  ils  l'accomplissent  derrière 
les  murailles  du  chœur  et  les  laïques,  qui  ne  sont  peut-être  plus  des  fidèles, 
semblent  avoir  oublié  le  chemin  de  la  métropoHtaine. 

Cependant  la  grande  rose  s'allume  aux  feux  du  soleil  qui  décline  ;  sous 
la  grande  porte  gothique,  les  dix-neuf  apôtres  et  prophètes  qui  la  gardent 
semblent  se  vêtir  d'or  et  ce  serait  l'instant  de  s'attarder  à  contempler  le  grand 
portail  inachevé,  si  la  sortie  des  écoles  ne  remplissait  bientôt  la  place  de 
galopades  et  de  tumulte. 


l'IiuLu  l'areru. 

Tarragone.  —  Marteau  de  porte  à  la  cathédrale. 


l'iinlo.l.'   J'AlllcIll 


Tortose.  —  Collèo;e  de  San  Luis. 


CHAPITRE    XII 


TORTOSE 


Dans  la  nuit  du  24  au  25  mars  1178,  un  chanoine  de  la  cathédrale  de 
Tortose  se  rendait  à  matines  lorsqu'il  aperçut  l'église  étincelante  de  lumières 
et  entendit  des  voix  qui  chantaient  le  Te  Deum.  Il  se  crut  en  retard,  hâta  le 
pas  et  trouva  l'église  pleine  d'anges.  Au  milieu  d'eux  se  tenait  une  dame, 
pleine  de  grâce  et  de  majesté  ;  elle  sourit  au  vieux  prêtre  et  lui  dit  :  «  Je  suis 
la  mère  de  Dieu  et  celle  que  tu  sers,  ceux  que  tu  vois  à  mes  côtés  sont  les 
apôtres  saint  Pierre  et  saint  Paul,  et  comme  cette  église  a  été  bâtie  en 
l'honneur  de  mon  Fils  et  au  mien,  et  que  vous  tous,  gens  de  Tortose,  vous 
efforcez  de  m'honorer  et  de  me  servir,  comme  gage  de  l'amour  que  je  vous 
porte,  je  vous  donne  la  ceinture  dont  je  suis  ceinte,  que  j'ai  tissée  de 
mes  mains,  et  je  vous  la  laisse  sur  cet  autel.  »  La  Vierge  de  la  Ceinture  a 
aujourd'hui  sa  statue  d'argent,  du  poids  de  627  onces,  dans  la  plus  belle 
chapelle  de  la  cathédrale  ;  la  Sainte  Ceinture,  renfermée  dans  deux  riches 


i6o 


TORTOSE 


reliquaires,  a  fait  maints  beaux  miracles  et   on  la   porte    à  Madrid,  toutes 
les  fois    que  les  reines  d'Espagne   sont  enceintes. 

I^a  Vierge  du  Palais,  honorée  dans  une  chapelle  du  cloître  de  Tortose, 
a  aussi  sa  légende.  Deux  esclaves  mores  étaient  chargés  de  porter  le  pain 

au  Chapitre  et  passaient  chaque  matin 
devant  l'image  de  la  Vierge  du  Palais. 
Remarquant  la  dévotion  des  chrétiens 
pour  cette  statue,  ils  prièrent  à  leur  tour 
la  Vierge  de  les  délivrer  de  servitude.  Une 
nuit,  ils  se  réveillèrent  en  sursaut  et 
s'aperçurent  qu'on  leur  avait  retiré  leurs 
entraves;  ils  trouvèrent  ouvertes  devant 
eux  les  portes  de  la  prison,  ils  descen- 
dirent jusqu'à  l'Kbre,  une  barque  les 
attendait,  ils  suivirent  le  fil  de  l'eau 
jusqu'à  la  mer  et  un  vent  favorable  les 
conduisit  à  Alexandrie  d'Egypte,  leur 
patrie.  En  reconnaissance  de  ce  bienfait, 
les  captifs  délivrés  par  Marie  achetèrent 
deux  beaux  devants  d'autel  en  soie  bro- 
dée, les  mirent  dans  une  caisse  bien  fer- 
mée avec  une  lettre  explicative  adressée 
à  l'évoque  de  Tortose,  puis  la  caisse  fut 
jetée  à  la  mer,  et  le  vent  la  poussa  en 
quelques  jours  jusqu'à  Tarragone.  Les 
gens  de  Tarragone  l'ouvrirent,  gardèrent 
pour  leur  église  un  des  draps  de  soie  et 
envoyèrent  l'autre  à  Tortose  avec  la  lettre 
des  captifs.  La  cathédrale  conserve  encore 
le  devant  d'autel,  la  lettre  et  les  fers  des 
captifs. 

On  ne  s'étonne  point  que  la  ville  ait 
gardé  si  intacts  les  poétiques  souvenirs  du  passé.  Assise  au  bord  de  l'Ebre, 
en  face  d'une  magnifique  plaine  bordée  de  hautes  montagnes,  que  la  distance 
revêt  d'azur  clair,  Tortose  sommeille  et  rêve  au  milieu  des  vergers,  entre- 
mêlés de  palmiers  et  bordés  d'aloès.  Un  peuple  aimable  et  doux  habite  la 
Conca  enchantée  et  sourit  bienveillant  à  l'étranger  :  «  Allez  partout  sans 
crainte,  nous  disait  une  paysanne;  il  n'y  a  pas  de  mauvaises  gens  par  ici. 
Ce  n'est  pas  comme  à  Barcelone...  ou  à  Paris  !  » 


Photo  A.  Toldra  Viazu. 

Tortose.  —  La  Vierge  de  la  Ceinture 
à  la  Cathédrale. 


'J' O  R  T  O  s  F. 


i6i 


Du  petit  i)()n1  de  fer  ([ui  traverse  l'Kbre,  ou  xoit  de  loin  une  façade 
pseudo-classique  et  l'on  ne  s'attendrait  pas  à  merveille,  si  l'on  ne  sa\-ait  les 
cathédrales  espagnoles  fertiles  en  surprises.  Aussi  bien  n'est-ce  point  par  le 
grand  ])<)rtail  (fu'il  faut  aborder  l'église,  quoiqu'il  ne  manque  pas^d'une  cer- 
taine grandeur  et  ([xw  nous  le  préférions  après  tout  aux  nullités  classiques 
de  Vieil  et  de  I.érida.  On  peut 
faire  assez  aisément  le  tour  de 
la  cathédrale  ;  le  long  d'un 
sentier  escar]-)é  ([ui  monte  à  la 
citadelle  ou  a  une  belle  vue  sur 
l'abside,  tlout  les  arcs-l)()Utants 
rudimentaires  ont  attiré  l'at- 
tention des  archéologues.  En 
redescendant  sur  le  flanc  droit 
de  l'église  on  trou\'e,  enchâssée 
dans  la  muraille  du  cloître,  une 
inscription  koufique  bien  con- 
servée ;  plus  loin  s'ouvre  dans 
le  mur  une  magnifif[ue  fenêtre 
du  xiv*^  siècle,  presque  compa- 
rable à  celles  du  palais  du  roi 
Martin  à  Poblet,  enfin  on  peut 
gagner  le  cloître  par  la  porte 
de  l'olivier,  construction  chur- 
rigueresque  du  xviii^  siècle, 
décorée  de  statues  :  la  Vierge 
de  la  Ceinture,  Saint  Pierre, 
Saint  Paul,  Sainte  Candide  et 
Sainte  Cordula.  T^e  cloître  n'est 
ni  très   grand,    ni    très    1)eau. 

Couvert  en  appentis,  il  n'offre  queT^de  médiocres  galeries  soutenues  par 
des  colonnettes  de  marbre  à  chapiteaux  grossièrement  sculptés  et  dépour- 
vus de  tailloirs.  Il  occupe  probablement  l'ancien  emplacement  du  cloître 
du  xir^  siècle  et  en  a  conservé  quelques  débris.  A  la  porte  d'entrée  du 
jardin  intérieur,  des  chapiteaux  romans  historiés  représentent  l'entrée  à 
Jérusalem,  l'Kcce  homo  et  la  descente  de  croix.  Une  curieuse  fenêtre 
trilobée  est  soutenue  par  une  colonnette  de  porphyre  rouge  et  une  colon- 
nette  de  porphyre  vert.  On  Ht  sur  des  dalles  funéraires  les  dates  1282,  1291, 
1331,  toutes  antérieures  à  la  fondation  de  la  cathédrale.  Dans  une  niche  en 


Photo  A.  loUlia  Viazo. 

Tortose.  —  Capilla  del  Angel. 


i62  TORTOSE 

bois  est  conservée  la  miraculeuse  image  de  la  Vierge  du  Palais.  Enfin,  à 
la  i3orte  de  l'église  est  placé  le  bénitier  où  la  Vierge  de  la  Ceinture  prit  elle- 
même  de  l'eau  bénite  dans  la  nuit  fameuse  du  25  mars  1178.  Personne  à  Tor- 
tose  n'offre  de  cette  eau  bénite  à  un  ami  ;  chacun  prend  soi-même  au  bénitier 
en  sou\'enir  et  révérence  de  la  céleste  visiteuse. 

La  cathédrale  se  présente  comme  une  réédition  économique  de  la  cathé- 
drale de  Barcelone  avec  quelques  particularités  de  plan  intéressantes.  Elle 
mesure  67  mètres  de  longueur  dans  œuvre  sur  ^^  mètres  de  largeur  ;  elle 
forme  une  vaste  salle  divisée  en  trois  nefs  de  cinq  travées,  et  terminée  par 
une  abside  à  neuf  pans,  dont  les  ogives  se  croisent  sous  la  même  clef  ;  l'orne- 
mentation architecturale  est  très  simple,  toute  la  sculpture  est  réservée 
pour  les  chapiteaux  et  les  clefs  de  voûte.  Ce  que  l'on  peut  louer  le  plus 
justement  à  la  cathédrale  de  Tortose  est  la  bonne  proportion  en  hau- 
teur des  chapelles  latérales,  du  déambulatoire  et  de  la  grande  nef,  celle-ci 
restant  toujours  trop  basse  au  gré  de  ceux  qui  connaissent  les  magnifiques 
claires- voies  de  nos  cathédrales  françaises.  | 

L'église  métropolitaine  de  Tortose  eut  une  croissance  très  lente.  En  1158, 
dix  ans  après  la  recouvrance  de  la  ville  par  les  chrétiens,  on  commença  la 
cathédrale  romane,  qui  fut  consacrée  en  1178.  Ce  ne  fut  qu'en  1347  que  com- 
mencèrent les  travaux  de  l'église  actuelle.  On  ne  connaît  pas  le  nom  de 
l'architecte.  La  clef  de  la  grande  voûte  du  sanctuaire  ne  fut  posée  qu'en  1438 
et  l'église  resta  pendant  longtemps  dépourvue  de  sa  nef.  En  1564,  trois 
travées  de  la  nef  étaient  construites.  En  1621,  on  commença  la  façade,  et 
en  1708  on  ferma  la  voûte  de  la  grande  nef  sur  la  travée  qui  touche  au 
portail.  Les  travaux  avaient  duré  trois  cent  soixante  et  onze  ans,  sans  que 
les  maîtres  de  l'œuvre  aient  rien  changé  aux  dispositions  du  plan  primitif. 
Le  vaisseau  de  Tortose  est  d'une  remarquable  unité. 

La  nef  est  barrée  à  la  hauteur  de  la  troisième  travée  par  le  mur  de  tête 
du  chœur,  dont  le  déplaisant  effet  se  trouve  à  peine  atténué  par  un  assez 
bon  tableau,  attribué  à  Juan  de  Juanes  et  représentant  l'ensevelissement 
du  Christ.  De  l'autre  côté  de  la  porte  d'entrée  du  chœur,  un  médiocre 
tableau  des  Cerveto  nous  montre  la  Vierge  prenant  l'eau  bénite  au  bénitier 
du  cloître.  Les  stalles  du  chœur,  construites  en  chêne  de  Navarre,  ont  été 
sculptées  de  1588  à  1593  par  Cristoval  Salamanca  et  coûtèrent  5.500  livrés 
jaquaises  (20.800  francs).  Le  chœur  occupait  la  troisième  travée  de  la  nef 
et  débordait  sur  la  quatrième,  clos  de  ce  côté  par  une  balustrade  de  jaspe, 
offerte  par  l'évêque  don  Gaspar  Punter  (1590-1600).  Un  autre  prélat,  don 
Fray  .Severo  Tomas  Auter  fit  exécuter  (1685-1699)  les  grandes  orgues,  dont 
le  buffet  capricieusement  sculpté,  rappelle  les  fantaisies  de  l'art  d'Extrême- 


TORTOSE 


16: 


.Jv..„ 


Orient.  V,n   1868,  011  a  supprimé  quatre  stalles  de  chaque  côté  du  chœur 
et  remplacé  la  l)alustrade  de  jaspe  ])ar  une  simple  grille  de  fer. 

Aux  deux  ])ilicrs  ([ui  séparent  la  quatrième  travée  de  la  cinquième  sont 
adossées  deux  superbes  chaires  de  pierre  sculptée,  ([ui  comptent  parmi  les 
merveilles  de  la  cathédrale.  I,es  rampes  d'escalier  et  les  appuis  sont  divisés 
en  compartiments  qui  contiennent  chacun  un  personnage,  d'un  côté  deux 
prophètes,  Da\-id,  Saint  ]\Iarc, 
Saint  ^Mathieu,  vSaint  Jean  et 
Saint  Luc;  de  l'autre  un  clerc, 
un  prieur,  un  abbé,  un  évoque, 
un  archevêque,  un  pape  et  Saint 
Jérôme,  en  habit  de  cardinal,  avec 
le  lion  auprès  de  lui. 

I,e  sanctuaire  est  fermé  d'une 
haute  grille  de  style  un  peu  lourd 
mais  opulent,  en  a\'ant  de  la- 
quelle sont  suspendues  six  lampes 
d'argent.  I^es  parois  du  sanctuaire 
sont  décorées  de  splendides  tapis- 
series de  Flandre  de  la  plus  belle 
époque,  offertes  par  Gaspar  Pun- 
ter.  Le  grand  retable,  en  forme 
de  triptyque,  est  une  œuvre  du 
xiv^  siècle.  Achevé  dès  1351,  il 
ne  fut  mis  en  place  que  quatre- 
vingt-dix  ans  plus  tard  ;  il  est 
décoré  d'une  statue  de  la  Vierge 
et  de  bas-reliefs. 

Les  chapelles  latérales  présen- 
tent, elles  aussi,  un  grand  intérêt.  - 
La  première  chapelle  à  droite  renferme  les  fonts  baptismaux,  dont  la  cuve, 
aux  armes  de  1  antipape  Benoit  XIII,  servit  de  fontaine  dans  les  jardins  de 
Peniscola.  La  seconde  chapelle,  dédiée  à  Notre-Dame  de '|a- Ceinture,  a  été 
bâtie  de  1672  à  1725  dans  le  style  baroque.  On  dirait  le  salon  d'un  palais  : 
marbres  précieux,  pilastres  corinthiens  à  chapiteaux  dorés,  statues,  bas- 
reliefs,  fresques,  balustrades  en  pierres  rares,  lampadaires  d'argent,  statue 
d'argent  pour  la  Vierge,  reliquaire  d'argent  pour  la  Sainte  Ceinture,  tout 
ce  que  le  goût  du  trop  en  tout  peut  envelopper  de  richesses,  dans  les 
formes  les  plus  compliquées  qu'il  soit  possible   de  concevoir.  L'urne  de  la 


fifmiimiJilf/T" 

filirffliifSi'ifnrvr:. 
^:iIlîr!ipi.TiTai^^  , 
jlipniïifitiîK: 

-iMMIMMitZl 


Tortose.  —  Fenêtre  de  la  Cathédrale. 


164 


TORTOSE 


Sainte  Ceinture,  exécutée  à  Barcelone  en  1729,  pèse  1.600  onces  d'argent. 
Les  chapelles  de  Saint-Rufus  et  de  Saint-Augustin  possèdent  deux- 
tableaux  de  Vicente  I^opez,  peintre  de  la  chambre  de  Ferdinand  VII  ;  on  les 
jugea  si  beaux  en  1822  que  le  roi  les  fit  exposer  à  Madrid  avant  de  les 
envoyer  à  Tortose.    Ils    ne   paraîtraient   pas    aujourd'hui  mériter  si  grand 

honneur. 

Les  chapelles  tournantes  de 
Tortose  communiquent  toutes 
entre  elles  et  forment  comme  un 
second  déambulatoire.  De  très 
beaux  remplages  avaient  été 
cependant  élevés  entre  chacune 
d'elles  et  constituaient  une  déco- 
ration charmante,  dont  il  ne 
reste  plus  malheureusement  que 
deux  exemples.  Cette  disposition 
architecturale,  constitue  la  par- 
ticularité la  plus  remarquable 
de  la  cathédrale,  monument  de 
second  ordre,  c'est  certain,  mais 
très  bien  conservé,  de  bel  aspect 
et  bien  fourni  d'objets  curieux. 
Tortose  posséda  jadis  un 
illustre  monastère-école  de  l'Or- 
drt  de  Saint-Dominique,  connu 
sous  le  nom  de  Collège  de  Saint- 
Dominique  et  de  .Saint-Georges. 
En  1554,  Charles-Ouint  y  ajouta 
un  collège  impérial  de  Saint- 
Mathias  pour  l'éducation  des  fils 
de  Morisques  convertis.  Après 
l'expulsion  des  Morisques,  le  collège  servit  pour  l'instruction  d'un  certain 
nombre  de  jeunes  gens  pauvres.  On  étudiait  dans  ces  Collèges  les  humanités, 
la  philosophie,  la  morale  et  la  théologie.  Le  Collège  impérial  servait  de  Sémi- 
naire diocésain.  Il  constitue  aujourd'hui  un  collège  municipal,  sous  le  titre 
de  Collège  Saint-Louis  de  Gonzague.  La  porte  est  un  fort  bel  échantillon 
de  style  plateresque  et  le  cloître  d'ordre  toscan  est  orné  d'une  balustrade 
représentant  à  mi  corps  tous  les  rois  d'Espagne,  jusqu'à  Philippe  IV. 

La  chapelle  des  dominicains,  dont  le  portail  est  une   œuvre   excellente 


l'hulu  A    Loldii 


Tonose.  —  Portail  de  Saint-Dominique. 


TORTOSE  165 

de  la  Renaissance,  sert  de  musée  et  l'on  y  a  déjà  réuni  une  très  intéres- 
sante collection  archéologique  :  colonnes  de  granit  provenant  du  forum 
romain,  rajoles  de  styles  divers,  chapiteaux  romans  et  gothiques,  calvaire 
du  xV  siècle,  porte  peinte  des  archives  municipales  (1574),  ferronneries, 
céramiques  d'Alcora,  très  beau  cabinet  vitré  du  xviii^  siècle,  meubles  en 
bois  peint  et  doré  du  xviii'^  siècle,  un  tableau  médiocre,  mais  curieux,  repré- 
sentant les  jeunes  filles  de  Tortose  distribuant  les  pains  à  l'huile  (panoli) 
dans  les  fêtes  de  quartier.  Plus  qu'à  ces  vieilles  choses,  les  modernes  s'inté- 
ressent aux  œuvres  d'un  llls  illustre  de  Tortose,  le  sculpteur  Quérol,  dont 
le  musée  conserve  plus  d'un  plâtre  et  plus  d'une  esquisse.  Né  à  Tortose  en 
1863,  et  mort  le  14  décembre  1909,  Ouerol  a  laissé  une  œuvre  immense, 
fruit  de  vingt-cinq  ans  de  labeur  acharné.  C'est  un  de  ces  grands  et  loyaux 
artistes  t*)ut  à  leur  art  et  à  leur  patrie,  comme  l'Espagne  en  a  trouvé  quel- 
ques-uns depuis  un  demi-siècle  et  dont  la  gloire  la  console  de  bien  des  mé- 
comptes et  de  bien  des  injustices.  Praticien  habile,  architecte  hardi  jusqu'à 
la  témérité,  capable  d'exécuter  de  grands  ensembles  dramatiques,  il  a  mis 
toute  son  âme  et  tout  son  art  dans  un  groupe  étrange  conservé  au  musée 
de  Tortose  et  qu'il  a  intitulé  'c  Tradition  y>  .  Une  aïeule  raconte  à  ses  petits- 
enfants  les  légendes  et  les  glorieuses  histoires  du  temps  passé.  Semblable 
à  une  sorcière,  la  vieille  évoque  les  temps  abolis  et  les  hommes  disparus, 
elle  fait  monter  du  fond  de  l'oubli  les  noms  des  héros  fantastiques,  des  saintes 
inconnues,  des  fées  innommées  et  fascinés  par  sa  parole,  son  geste  véhé- 
ment, son  regard  bridant  et  presque  fou,  les  enfants  l'écoutent  immobiles, 
pétrifiés,  occupés  à  graver  dans  leur  jeune  mémoire  les  mots,  les  intonations, 
les  gestes  de  l'aïeule,  qui  imprime  sur  leur  âme  le  sceau  indélébile  de  la 
race  et  de  son  passé. 


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El  Palau  de  la  Diputaciù  gênerai  de  Catali/nva, 
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RocAY  Florejachs(D'D.  Luis} .  La  seo  de  Lerida.Me- 
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Rodriguez  y  Gonzalez  de  los  Rios.  (D.  Obdulio). 
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Rogent  y  Pedrosa  (D.  Fr.),  Soler  (D.  Cayetano). 
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Sanpere  y  Miq^uel  (D.  S.)  La  pintura  migeval 
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tion). 

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resa.  —  Manresa.  1910.  In-i8. 

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ViSTAS  DE  MoNTSEREAT.  <Albuni).  Montserrat.  1907. 
In-4». 


l'holu  A.  'J'uLIru  Vuzy 


îarcelone.  —  Le  port. 


TABLE    DES   ILLUSTRATIONS 


Barcelone.  —  Avenue  du  Port i 

Fragments  d'architecture  romaine  (Musée  provincial  de  Tarragone) 2 

Tarragone.  —  Arc  de  Bara 3 

Barcelone.  —  Colonnes  du  temple  d'Hercule 4 

Cloître  d'Elne 5 

Paseo  et  monument  de  Christophe  Colomb 6 

Rambla  del  Centro 7 

Vue  générale  de  la  Sagrada  Familia 8 

Le  palais  de  justice  et  la  promenade  de  Saint-Jean 9 

Rue  Ferdinand  VII n 

Façade  de  Saint-Paul-des-Champs 13 

Cloître  de  Saint-Paul 14 

Cloître  de  Sainte-Anne 15 

Les  arcs  de  la  cour  de  l'évèché 16 

Les  clochers  de  la  cathédrale ■  17 

La  cathédrale.  Intérieur 18 

La  cathédrale.  Grand  portail  (plan  Oriol  Mestres). 19 

La  cathédrale.  Grand  portail  (plan  Font) 20 

La  cathédrale.  Stalles  du  chœur 21 

La  cathédrale.  Sculptures  de  Trascoro 22 


i68  TABLE   DES   ILLUSTRATIONS 

La  cathédrale.  Porte  Saint-Yvon 23 

Cloître  de  la  cathédrale.  Porte  Saint-Olaguer 24 

La  cathédrale.  Chapelle  Sainte-Lucie 25 

La  cathédrale.  Grilles  des  chapelles  du  cloître 26 

Sainte-Marie-de  la-Mer.  Vue  latérale 27 

Sainte-Marie-de-la-Mer.  Grand  portail 28 

Chapelle  de  Santa  Agueda 29 

Sainte-Marie-du-Pin 30 

Sainte-Marie-du-Pin.  Portail  principal 31 

Saint-Michel.  Portail 32 

Eglise  de  Belen    Statue 33 

Le  Saint-Georges  de  la  Députation 34 

Le  cloître  de  la  Députation 35 

Palais  de  députation.  Chapelle  Saint-Georges 36 

Fenêtre  de  la  chapelle  Saint-Georges 37 

Le  devant  d'autel  de  Saint-Georges 38 

Une  des  chapes  de  la  chapelle  Saint-Georges 39 

Chape  de  la  chapelle  Saint-Georges 40 

Porte  de  la  Maison  de  Ville 41 

Salon  de  Ciento 42 

Palais  des  Archives  d'Aragon 43 

Palais  des  Archives  d'Aragon.  L'escalier 44 

La  Bourse 45 

Monument  de  Colomb.  Le  Port 46 

La  maison  de  l'Archidiacre 47 

Hôpital  de  Santa  Cru^ 48 

L'escalier  de  l'Hôtel  Dalraases 49 

Maison  des  Quatre-Chats.  Détail  de  la  façade 50 

Hôtel  Guell 51 

Palais  de  l'Orphéon  catalan 52 

"Vieux  couvent  de  Montesion 53 

Cloître  de  Montesion 54 

Couvent  des  Visitandines 55 

L'abside  de  la  Sainte-Famille 57 

Sainte-Famille.  Portail  nord 58 

SaiiTte-Famille.  Détails  du  grand  portail 59 

Sainte-Famille.  Porte  du  cloître 60 

L'Université 61 

Cloître  de  l'Université 62 

Hôpital  Saint-Paul 63 

Palais  de  Justice 64 

Colonne  de  Colomb 65 

Monument  du  Docteur  Robert 66 

Hôtel  AmatUer 67 

Porte  d'entrée  de  l'Hôtel  Macaya 68 

Hôtel  Serra 69 

Hôtel  Macet 70 

Maison  avenue  de  Gracia,  92,  par  Antonio  Gaudi 71 

Maison  avenue  de  Gracia,  92,  par  Antonio  Gaudi 72 

Parc  Guell 73 


TAiil.K    DES    ILLUSTRATIONS  169 

Parc  (lUcU «^ 

Vallvidrera y^ 

Chapelle  du  Sacré-Cd'iir  au  Tihidabo ^5 

Pedralbes «- 

Sant  Cugat  del  \'alles ^g 

Sant  Cugat  del  Vallès.  Enscml^le  du  cloitre 70 

Musée  de  Santa  Agueda.  Sarcophage  romain 81 

L'adoration  des  Mages  (Musée  de  Santa  Agueda) 83 

Statuette  de  Saint-Georges,  en  argent  ^Musée  du  Parc^ 84 

Saint-Pierre  Alcantara  (Musée  du  Parc) 8=; 

Le  Ciborium  d'Estimariu  (Musée  du  Parc) 86 

La  Vierge  aux  conseillers  (Musée  du  Parc) 87 

Le  martyre  de  Sant  Cugat  (Musée  du  Parc) gg 

La  croix  de  Sant  Cugat pQ 

Girone.  —  Cloître  de  Saint-Pierre-de-tialigans oi 

Cloître  d'Elne q2 

Girone.  —  La  Cathédrale ' .    .    .  02 

Girone.  —  Chapiteau  de  Saint-Pien-e-de-Galigans 04 

Girone.  —  Eglise  Saint-Eélix.    .    .    .  • q- 

Girone.  —  Intérieur  de  la  cathédrale py 

Girone.  —  Façade  de  la  cathédrale pp 

Girone.  —  Abside  de  la  cathédrale ioq 

Portail  de  Ripoll j^j 

Cloître  de  Saint-Jean-des-Abbesses lo. 

Vue  générale  de  Sainte-Marie-de-RipoU 104 

Ripoll.  —  Intérieur  de  Téglise  du  monastère  de  Sainte-Marie 106 

Cloître  de  RippoU.  Chapiteau jog 

Vich.  —  Sépulcre  de  Sant  Bernât,  xviii'^  siècle  (Musée  Épiscopal) 109 

Vich.  —  Cloître  de  la  cathédrale.  Statue  du  Docteur  D.  Jaime  Balmes iio 

Vich. —  Saint  Jean  l'évangéliste,  par  .loan  (jasco m 

Vich.  —  Mitre  de  Sant  Bernât 


1 1 


Vich.  —  Le  Christ  de  Bermejo jij^ 

Montserrat.  —  Vue  générale  du  monastère ne 

Montserrat.  —  Abside  de  l'église jjy 

Montserrat.  —  Façade  de  l'église       jig 

Manresa.  —  La  Seo - j2o 

Manresa.  —  Retable  de  la  Seo  ^fragment) 122 

Manresa.  —  Chapelle  du  Saint  Ravissement 122 

Manresa.  —  Couvent  de  Saint-Ignace  (façade) 124 

Manresa.  —  Couvent  de  Saint-Ignace  (vue  générale) 125 

Lérida.  —  Porte  des  apôtres J27 

Lérida.  —  La  cathédrale 128 

Lérida.  —  Porte  des  Enfants j  ^o 

Lérida.  —  Vierge  de  la  porte  de  l'hôpital 132 

Poblet.  —  \"ue  générale  du  monastère 12-. 

Poblet.  —  La  Porte  Royale i^c 

Poblet.  —  Vue  du  cloître 1,5 

Poblet.  —  Cloître  et  palais  du  roi  Martin 127 

Poblet.  —  Retable ,-0 

1^9 

Poblet.  —  Fenêtre  du  palais  du  roi  Martin 140 


170 


TABLE   DES   ILLUSTRATIONS 


Poblet.  —  Salle  capitulaire 141 

Santas  Creus.  —  Vue  extérieure  de  Téglise  du  monastère 143 

Santas  Creus.  —  Portail  de  l'église  abbatiale 145 

Santas  Creus.  —  Tombeau  de  D.  Pedro  III  d'Aragon 146 

Santas  Creus.  —  Salle  capitulaire 147 

Cathédrale  de  Tarragone.  — Chapiteaux  du  cloître 140 

Tarragone.  —  Tête  de  Jupiter  (Musée  Archéologique) 150 

Tarragone.  —  La  cathédrale 151 

Tarragone.  —  Porte  principale  de  la  façade  de  la  cathédrale 152 

Tarragone.  —  Chapelles  latérales  de  la  cathédrale 153 

Tarragone.  — Lecloître 154 

Tarragone.  —  Maître-autel 155 

Tarragone.  —  Intérieur  de  la  cathédrale 156 

Tarragone.  —  Chapiteaux  du  cloître 157 

Tarragone.  —  Marteau  de  porte  à  la  cathédrale 158 

Tortose.  — Collège  de  San  Luis ....:..  159 

Tortose.  —  La  Vierge  de  la  Ceinture  à  la  cathédrale 160 

Tortose.  —  Capilla  del  Angel 161 

Tortose.  —  Fenêtre  de  la  cathédrale .  163 

Tortose.  —  Portail  de  Saint-Dominique 164 

Barcelone.  — Le  port 167 

Tarragone.  — Chapiteau  de  la  porte  du  cloître 170 

Tarragone. —;  Le  Pont  du  Diable  ou  aqueduc  romain  de  la  Ferrera ,    .  171 

Barcelone.  —  Vase  dans  le  jardin  du  parc 172 


Tarragone.  —  Chapiteau  de  la  porte  du  Cloître. 


«^WkKi&lT<si 


Photo  f.ai'oste. 

Tarragonc.  —  Le  pont  du  diable  ou  aqueduc  romain  de  la  Ferrera. 


TABLE   DES   MATIERES 


CHAPITRE  PREMIER.  —  L.a.  C.\talogne i 

CHAPITRE  IL  —  B.^RCELONE 6 

I .       —  La  vieille  ville 8 

IL     —  Les  églises 12 

III.  —  Les  monuments  civils 33 

IV.  —    La  ville  neuve 53 

V.  —  La  banlieue  de  Barcelone 72 

VI.  —  Les  musées --q 

CHAPITRE  III.     -  GiRuNE 91 

CHAPITRE    ]\'.     —  Saixt-Je.\x-des-Abbesses  et  Sainte-Marie-de-Ripoll    .    .    .  loi 

CHAPITRE  V.       —  ViCEi 109 

CHAPITRE  VI.     —  MoxTSERRAT 115 

CHAPITRE  VIL  —  Manresa 120 


172 


TABLE   DES   MATIERES 


CHAPITRE  VIII.  —  Lerida 127 

CHAPITRE  IX.       —  PoBLET 133 

CHAPITRE  X.        —  Santas  Creus 143 

CHAPITRE  XI.       ^  Tarragone 14g 

CHAPITRE  XII.     —  ToRTOSE 159 

BlBLIUGRAPHlK ' l66 

Table  des  illustrations 167 


Photo  A.  Toldra  Viazo. 

Barcelone.  —  Vase  dans  le  Jardin  du  Parc. 


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7111 

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1913 

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